Vous observez depuis longtemps les dysfonctionnements de l'Eglise catholique. Sa hiérarchie a-t-elle pris conscience de la gravité de la crise actuelle ?
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Vous observez depuis longtemps les dysfonctionnements de l'Eglise catholique. Sa hiérarchie a-t-elle pris conscience de la gravité de la crise actuelle ? La plupart des responsables de la " maison " catholique s'imaginent encore que cette crise est un mauvais moment à passer, que tout redeviendra comme avant. Mais le poison du soupçon est là, qui envahit le corps tout entier. Quel prêtre, lors d'un baptême ou d'une communion, oserait encore citer la parole de Jésus : " Laissez venir à moi les petits enfants " ? Il serait aussitôt soupçonné de provocation ou de cynisme. Il susciterait des ricanements ou de la colère. J'ai entendu des mères demander, lors d'une inscription au catéchisme, la garantie que leur enfant n'ait aucun contact avec le curé de la paroisse ! J'ai des amis prêtres en col romain qui se font insulter dans la rue ! Il faut que toute la lumière soit faite sur les abus sexuels dans l'Eglise, sinon la suspicion prendra encore plus d'ampleur. Au-delà des personnes, des prêtres pédophiles, c'est la structure de l'Eglise qui est en cause ? En effet, la construction hiérarchique de l'Eglise catholique conduit aux dérives actuelles. A l'origine, l'Eglise n'était pas cette structure dirigeante et pyramidale que nous connaissons. L' ecclesia rassemblait tous ceux qui répondaient à l'appel de Jésus-Christ. Il faut en revenir à la fraternité originelle que Jésus a lui-même fondée. Le pape François a dénoncé la culture du silence, l'entre-soi du clergé qui donne le sentiment d'impunité. Les responsables catholiques font la leçon à leurs ouailles et au monde entier, ils lancent des anathèmes sur des pratiques sociétales, mais oublient la parole de Jésus : " Ils disent et ils ne font pas ! "Pour leur défense, certains de ces responsables assurent que la société avait, dans les années 1970, une bienveillance à l'égard de la sexualité, voire de la pédophilie. Soyons sérieux : de nombreux cas d'abus sexuels dans l'Eglise sont antérieurs à la révolution sexuelle qu'ils montrent du doigt ! On a du mal à croire que les abuseurs et ceux qui les ont protégés aient été victimes de l'air du temps. Non, la véritable cause de leur incapacité à voir la gravité des faits tient à leur incompréhension de la sexualité humaine. La seule sexualité admise par l'Eglise est celle d'un couple hérétosexuel, marié et à finalité reproductive. Tout le reste appartient au registre de la luxure, du péché de chair. Donc, pas de sexe pour les célibataires, prêtres ou religieux. L'aveuglement des responsables de l'Eglise catholique est fondé sur une morale sexuelle devenue idéologie. Ils n'ont pas compris que la pédophilie n'est pas un péché qui se résout par une confession, un acte de contrition et une absolution. C'est un crime, qui détruit la vie d'un enfant. On découvre aujourd'hui, dans de nombreux pays, l'ampleur des abus sexuels commis par des prêtres. Pourquoi, pendant des décennies, y a-t-il eu si peu de plaintes ? L'une des raisons qui explique le refoulement de ces actes par les victimes est la symbolique mortifère adoptée par l'Eglise. Jésus avait interdit formellement à qui que ce soit de donner le titre de " père ", " maître " ou " seigneur ". Or, le prêtre se met en scène dans la figure du père, revêtu d'un pouvoir sans partage. Pour l'enfant, la dénonciation est impossible. Il ne faut pas être psychanalyste pour comprendre que cette paternité symbolique a un lien avec la culture de l'abus. D'autant que " Monseigneur " l'évêque, lui, est appelé à être un père pour ses prêtres. Comment un père pourrait-il dénoncer son fils ? Le prêtre-père peut donc violer l'enfant sans rencontrer l'interdit que devrait brandir l'évêque-père. Et l'Eglise-mère, elle, ne protège pas l'enfant et ferme les yeux sur le crime. Qu'est-ce qui vous choque dans l'organisation de l'Eglise ? En 2013, Rome a publié un document, le Directoire pour le ministère et la vie des prêtres, qui explique en substance que la démocratie est bonne en général, mais pas pour l'Eglise. Dans les entreprises, les associations et autres sociétés humaines, on consacre beaucoup d'énergie au contrôle du pouvoir et au risque d'abus. Pas dans l'Eglise. D'où l'abus généralisé. Dans la paroisse, le curé a tous les pouvoirs, il décide de tout. Comment s'étonner que, pendant si longtemps, les prêtres délinquants n'aient pas été présentés à la justice civile ? Il a fallu la révélation de milliers de cas d'abus dans le monde pour que cela change. Est-il imaginable que le christianisme, sous sa forme catholique, disparaisse ? Il y a plus de quarante ans, Jean Delumeau, spécialiste des mentalités religieuses, a publié Le Christianisme va-t-il mourir ? Son constat reste actuel, mais la crise de la pédophile et de la culture du silence dans l'Eglise font désormais trembler toute l'institution. L'Eglise invoque l'évangile de Matthieu 16, 18 pour rassurer les fidèles : selon le mot prêté à Jésus, elle ne périra pas, ne sera jamais engloutie dans l'Hadès, le séjour des morts. Mais croire que l'édifice de la catholicité est garanti pour l'éternité relève de la pensée magique. Certes, l'Eglise a survécu à de nombreuses crises, mais celle-ci est interne. Le coeur du système est atteint par les forces combinées de la sécularisation et de l'impéritie de l'Eglise. " Bon débarras ! " diront certains. Pas moi : il y a, dans la tradition catholique, des caractéristiques précieuses : la dimension d'universalité et d'hospitalité, frein au nationalisme, la préférence pour les faibles, le savoir-faire en matière de célébration... Le pape François pointe le cléricalisme comme la source des abus qui ont défiguré l'Eglise. Comment éradiquer cette culture ? Pas question de changer telle ou telle procédure interne ! C'est tout le système, la hiérarchie, les pratiques qu'il faut réformer. Seule solution : décléricaliser le clergé pour faire cesser autant que possible l'exercice déviant de l'autorité. Premier point : il faut que la norme humaine ordinaire s'applique aux prêtres. Ils doivent pouvoir aimer, avoir des amis, faire du sport et même changer de vie... Choisissons-les parmi les hommes qui ont un travail et sont disposés à rendre service à la communauté croyante. Il n'est pas nécessaire de passer sept ans dans un séminaire pour célébrer la messe avec dignité et accueillir les couples qui veulent que leur projet de vie soit béni. Bien des hommes... et des femmes sont capables de faire cela parfaitement. L'évêque devrait être élu par ceux et celles qui ont besoin d'eux et redevenir l'" épi-scope " qu'il était à l'origine, celui qui sur-veille. Le célibat ne doit plus être une obligation pour accéder à certaines responsabilités. L'essentiel est de rompre la séparation entre les clercs et le reste des baptisés.