Comme chaque soir, le bitume de la Paharpur Road, long boyau moite s'étalant dans le quartier industriel de Garden Reach à Calcutta (Kolkata sous sa nouvelle dénomination), est maltraité par l'incessant ballet des taxis Uber, des rickshaws et des motos, où chacun tente de klaxonner plus fort que l'autre, comme si la survie en dépendait. Au premier étage du numéro 470, un jeune technicien relie un câble en mauvais état à une ampoule au tungstène qui va éclairer la réunion du soir. Le local est tapissé de banderoles demandant l'interdiction de l'utilisation de l'amiante en Inde, et décrivant les effets dévastateurs qu'une inhalation de fibres peut avoir, à long terme, sur les poumons.
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Comme chaque soir, le bitume de la Paharpur Road, long boyau moite s'étalant dans le quartier industriel de Garden Reach à Calcutta (Kolkata sous sa nouvelle dénomination), est maltraité par l'incessant ballet des taxis Uber, des rickshaws et des motos, où chacun tente de klaxonner plus fort que l'autre, comme si la survie en dépendait. Au premier étage du numéro 470, un jeune technicien relie un câble en mauvais état à une ampoule au tungstène qui va éclairer la réunion du soir. Le local est tapissé de banderoles demandant l'interdiction de l'utilisation de l'amiante en Inde, et décrivant les effets dévastateurs qu'une inhalation de fibres peut avoir, à long terme, sur les poumons. Un homme d'une soixantaine d'années, son Samsung collé à l'oreille, la barbe blanche bien taillée, organise les derniers préparatifs. Kamal Tewari veut à tout prix que les passants puissent suivre les discours du jour et demande qu'on installe des haut-parleurs dans la rue. Le local de la Worker's Initiative Kolkata, le syndicat indépendant qu'il maintient à bout de bras, ne peut accueillir tous les invités. Vers 19 heures, ce 8 juillet 2018, devant une salle remplie, Tewari, en bon syndicaliste accroché à ses idéaux socialistes, s'approche du micro, le poing brandi et harangue l'assemblée. " Il ne faut pas être un lâche. Si votre femme ou votre fille sont harcelées et abusées dans la rue, vous allez faire quoi ? ". Une voix répond, sérieusement : " Rien. Il faut laisser faire. " Une autre : " Il faut les défendre ! " Tewari reprend : " Entre travailleurs, c'est la même chose. Si votre patron vous met en danger à l'usine, il faut vous battre. " Tewari fait face à une cinquantaine de travailleurs, anciens et actuels, de l'usine locale du groupe Everest Industries, et d'une dizaine de femmes d'ouvriers. Sur son site Internet, l'entreprise sait défendre son coeur de métier : la production de toitures résidentielles, industrielles et commerciales. " Les produits Everest sont installés sur plus d'un milliard de mètres carrés de toitures en Inde. Deux Indiens sur trois ont un toit Everest au-dessus de leur tête ". L'usine de Calcutta est un de ses sept centres de fabrication de toitures en Inde. On y fabrique, de jour comme de nuit, des plaques à base de fibres d'amiante chrysotile (ou amiante blanc) importées de pays producteurs comme la Russie. A l'origine, elle appartenait au géant anglais de l'amiante, Turner & Newall (T&N), venu s'installer en Inde dans les années 1930. En 1989, alors que les dangers de l'amiante sont attestés depuis longtemps, une filiale du groupe belge Eternit (aujourd'hui Etex Group, qui appartient à la famille milliardaire belge Emsens) rachète à Turner & Newall près de 50 % des parts de ses quatre usines indiennes, à Kymore, Calcutta, Mumbai et Coimbatore avant d'en créer une cinquième à Nashik. En 2001, Eternit cédera les usines au groupe indien Everest Industries, trois ans après l'interdiction de l'amiante en Belgique. Kamal Tewari a quasiment toujours habité à Garden Reach, à 300 mètres de l'usine de Calcutta, où il survit grâce à une petite pharmacie de rue. Il a été arrêté neuf fois depuis 1979 pour ses activités syndicales. Il a découvert les dangers de l'amiante sur le tard. Autrefois surnommé le " minéral magique ", pour la faiblesse de son prix et sa capacité à résister aux incendies, l'amiante n'est plus qu'un " tueur silencieux ", comme l'appelle Tewari. L'Organisation mondiale de la santé le stipule clairement : " Tous les types d'amiante causent le cancer du poumon, le mésothéliome, le cancer du larynx, des ovaires et l'asbestose (fibrose pulmonaire) ". Pourtant, l'amiante chrysotile ne figure pas sur la liste des substances dangereuses de la Convention de Rotterdam. En mai 2017, pour la sixième fois consécutive, son inscription sur cette liste a été bloquée. La Russie, premier producteur mondial (1,1 million de tonnes, en augmentation depuis 2010) est à l'origine du blocage. Mais il y a aussi l'Inde, premier importateur mondial de fibre d'amiante, destinée au bouillonnant secteur de la construction. Au début des années 2000, Tewari commence à s'intéresser à la sécurité au travail. " C'est Mister Google qui m'a appris les dangers de l'amiante. L'usine avait un syndicat mais il n'était pas fort impliqué dans la défense des travailleurs. " En 2014, lui et un syndicat d'un chantier naval détenu par l'armée obtiennent une victoire d'envergure : l'arrêt de l'utilisation d'amiante dans la construction des navires. La nouvelle circule et Tewari se met à travailler avec les ouvriers de l'usine Everest. Dans sa lutte, il rencontre un homme de grande taille, un Bengali à l'accent anglais qui est, ce soir de juillet, à côté de lui et à qui il cède la parole. Krishnendu Mukherjee préfère qu'on l'appelle par son surnom. Tublu. " Comme des millions de personnes à Calcutta ", rigole-t-il. Il est né en Angleterre et a grandi près de Newcastle, où son père et sa mère s'étaient installés dans leur jeunesse. Son père voulait qu'il soit médecin, comme lui. Un métier trop sédentaire pour Tublu. A la place, il est devenu avocat au long cours. Au Royaume-Uni, il défend des demandeurs d'asile issus de zones de conflit et des victimes de trafics d'enfants. En Inde, il s'est spécialisé dans le droit environnemental et la sécurité au travail. En 2009, alarmé par les risques courus par les travailleurs de l'amiante, il contacte le fonds de compensation laissé par Turner & Newall après sa faillite, en 2001. Depuis, Tublu Mukherjee et le docteur Murlidhar, un chirurgien, ont diagnostiqué 1 600 victimes d'asbestose actives sous l'ère Turner & Newall. Avoir l'asbestose, c'est voir son souffle partir petit à petit. " Une bonne partie de ces ouvriers ont aussi travaillé à l'époque d'Eternit ", précise Tublu, un des personnages centraux du documentaire belge Ademloos ( A bout de souffle) qui sort ce 5 septembre en salle.Tublu est à Calcutta pour remettre des chèques à une quarantaine d'anciens de Turner & Newall. La compensation, qui varie selon les années de service chez T&N et peut parfois atteindre 5 000 à 6 000 euros, servira à payer des soins de santé, à permettre à un enfant de se rendre à l'université, à régler un mariage. " Un jour, un activiste m'a dit que ce que je donne à ces gens, ce n'est pas que de l'argent. C'est un peu de dignité, un peu de respect de la part de leurs enfants, petits-enfants, afin de ne plus être pour eux un fardeau. " Kamal Tewari voulait organiser la manifestation en face de l'usine. Comme pour rappeler que ce n'est pas parce que l'on obtient des compensations pour l'ère Turner & Newall que le combat doit s'arrêter. " Mais je me suis dit que les responsables risquaient d'être agressifs et de victimiser davantage les travailleurs. " En avril dernier, deux d'entre eux ont été suspendus pour avoir aidé à l'organisation d'un camp médical pour les anciens travailleurs. " Nous avons aussi réclamé que l'usine dévoile les résultats des tests médicaux qu'elle nous fait passer tous les trois ans. " Goutam Sardar est l'un des deux suspendus. Officiellement, on l'accuse d'avoir créé du désordre dans l'usine. Sardar travaille ici depuis 1994. A l'époque, l'usine s'appelait Eternit Everest. " La direction de l'époque ne nous a pas dit qu'il était dangereux de travailler dans l'amiante. Les Belges, quand ils passaient, ne parlaient pas avec les travailleurs. On nous fournissait bien quelques masques, des gants, mais rien qui puisse réellement nous protéger. " En 2007, le mari d'Anju Seal est mort, quatre ans après avoir pris sa retraite. Il avait mal aux poumons, mais c'est le coeur qui s'est arrêté d'abord. Lorsqu'il travaillait dans la partie de l'usine où on manipule la fibre d'amiante, il revenait avec ses vêtements sales à la maison. Anju Seal les lavait. Les fibres des vêtements se sont collées petit à petit dans ses poumons. Avec une asbestose à la clé. Aujourd'hui, elle est reconnue comme victime environnementale. Une vingtaine de travailleurs ou d'épouses de travailleurs nous ont brossé un tableau similaire. Shankar Das, trente-six ans d'usine et retraité depuis janvier 2018, se rappelle comment " l'amiante était manipulée à l'air libre, sans protection. A l'époque d'Eternit, je gagnais 6 000 roupies par mois (NDLR : environ 125 euros). Maintenant, c'est entre 13 000 et 15 000 roupies. " Les chèques et les pâtisseries bengalies ont été distribuées. Les travailleurs viennent de signer une pétition pour que l'usine passe à la construction de produits sans fibre d'amiante. Il s'agit d'un des tout premiers combats syndicaux à se structurer contre l'amiante dans le pays. " Rappelez-vous toujours, lance Tublu aux travailleurs, que la première victime attestée de l'amiante était une ouvrière du nom de Nellie Kershaw, en Angleterre. C'était en 1924 et on savait déjà à quel point c'était dangereux. Les entreprises ne peuvent pas vous faire croire qu'elles ne savaient pas. " Le 12 juillet, Tublu Mukherjee a pris le train pour un voyage de 1 200 kilomètres en direction du Madhya Pradesh. Avant cela, il est passé dans le bureau de l'avocat Phiroze Edulji. En août 2017, celui-ci a obtenu, avec quelques collègues, un ordre de la Cour suprême de Calcutta, ordonnant que l'on remplace les parties de toiture du bâtiment judiciaire faites avec de l'amiante. Un an plus tard, les travaux n'ont toujours pas commencé. Au fil du voyage, Tublu raconte comment il a été espionné par un soi-disant journaliste anglais, Rob Moore qui, sous couvert de faire un film sur le mouvement mondial pour l'interdiction de l'amiante, travaillait en fait pour une société de renseignement privée, K2 Intelligence, afin d'engranger des informations sur l'association. Prix de la mission : 100 000 dollars par an, selon le New York Times, dans un portrait qu'il a consacré à Moore. L'avocat arrive à Kymore, petite ville égarée où la survie des habitants dépend d'une usine de ciment Holcim-Lafarge et d'une autre implantation d'Everest Industries. L'usine a appartenu aussi, dès 1989, à Eternit. " En tout, je pense qu'Eternit employait de 2 000 à 2 500 travailleurs en Inde ", évalue l'avocat. Bientôt, le docteur Murlidhar débarquera et posera un diagnostic sur des centaines de cas. La rencontre angoisse déjà toutes les victimes potentielles. Avoir une indemnisation, par ici, ce n'est pas rien et parfois, certaines personnes éclatent de colère quand elles apprennent qu'elles ne sont pas " positives ". Mais à Kymore, il n'y a pas que les victimes. Sous les herbes redevenues vertes grâce à la mousson, se cache un sol taché de blanc. Des décennies d'exploitation et de négligence ont laissé Kymore avec 562 500 mètres carrés de terrains pollués par l'amiante, selon la société de consultance environnementale canadienne Ecoh (voir Le Vif/L'Express du 24 mars 2017). Les enfants jouent et les vaches paissent sur ce qui est sans doute la plus vaste pollution à l'amiante de l'Inde. " Pour les victimes, les dés sont jetés. Mais pour la génération future, quelque chose peut encore être entrepris, estime Tublu. Dépolluer coûterait entre 48 et 82 millions d'euros. Il désire poursuivre Etex devant la justice belge pour la pollution causée durant ses années d'exploitation. " Je pense qu'ils étaient complètement conscients de la négligence dans leurs usines en Inde. Ils n'ont pas fait attention car ils pensaient qu'ils ne seraient pas pris. Il s'agit aussi de conscientiser, en Europe, sur les faiblesses de la responsabilité d'entreprise. " Il compare parfois Kymore à un " Bhopal au ralenti ". Là où la catastrophe de 1984 avait causé des milliers de morts d'un coup, ici, le temps fait son travail. Impitoyable. A Kymore, la plaque de toiture en amiante de qualité inférieure se vend 50 roupies (0,6 euro). Un toit pas cher pour une population pauvre qui s'expose ainsi aux risques de décomposition, des années et des moussons plus tard. Depuis deux jours, d'anciens travailleurs de Turner & Newall, dont beaucoup ont travaillé pour Eternit, font la file sur le pas de la porte de Shyam Tewari, un syndicaliste brahmane devant qui les gens se prosternent, comme dans un monde féodal. C'est ici que les camps médicaux se tiennent, depuis plusieurs années. Tublu remplit des papiers pour de nouveaux candidats aux indemnisations. Beaucoup signent avec leur empreinte digitale. Une vingtaine de témoignages recueillis concordent avec ceux des travailleurs d'Eternit à Calcutta. Certains affirment avoir seulement porté des masques de fortune, surtout les ouvriers actifs dans le moulin à fibre, beaucoup d'autres pas. " C'était des masques en papier qu'on avait le droit d'utiliser deux fois. Souvent, on les réutilisait pendant quatre pauses, car il n'y en avait pas assez. " Ravi Shankar Dubey a l'asbestose depuis deux ans, 20 % d'invalidité à la clé. Il compare les masques d'Eternit à des masques d'hôpitaux actuels. Une protection bien insuffisante aux yeux d'Anne Quantens, conseillère en prévention au Cesi, un service externe belge de protection au travail. " Les fibres d'amiante peuvent être très fines, de l'ordre du dixième de micron. Pour du désamiantage, chez nous, on doit utiliser des masques de type P3, soit la plus haute protection contre les poussières. Ainsi que des salopettes jetables, et on doit se doucher avec, après, pour faire partir les fibres. Cela coûte cher. " Une protection jamais vue à Kymore et à Calcutta. Absorbé dans des plaques photographiques de rayons X, le docteur Murlidhar explique qu'il ne peut par contre pas diagnostiquer les cas de mésothéliome, car la région ne dispose pas des appareils nécessaires pour les déceler. Un couple a voyagé 1 000 kilomètres depuis Surate, dans le Gujarat, pour montrer ses rayons X, dans l'espoir d'une compensation. Le frère du mari, qui ne voudra pas donner son nom, travaillait aussi dans l'usine et est mort après que son estomac se soit rempli de grosses fibres d'amiante avalées au travail. Un cas rare mais qui indique que l'amiante ne s'arrête pas aux poumons. Face aux victimes, directes ou environnementales, diagnostiquées ou à venir, se dresse un titan. L'amiante représente 300 000 emplois en Inde. En 2013, lors d'une réunion à New Delhi, les patrons indiens de l'amiante estimaient, selon les termes d'un article d' Associated Press, que leur industrie " sauve des vies et fournit des toits, des murs et des tuyaux aux gens parmi les plus pauvres de la planète ". Au bout de deux jours de diagnostic à Kymore, le docteur Murlidhar a décelé 122 nouveaux cas d'asbestose. Tublu et lui savent qu'un jour, il devront sans doute revenir à Kymore et rajouter des lignes à leur liste de victimes. Nous avons sollicité Etex Group (ex-Eternit) pour connaître les mesures d'information et de sécurité en vigueur dans leurs usines indiennes entre 1989 et 2001. Le groupe nous a répondu de façon générale sur ses affaires en Inde, les risques liés à l'amiante, son utilisation généralisée dans l'industrie par le passé, sans répondre de façon détaillée à nos questions. La société Everest Industries n'a pas répondu non plus à nos sollicitations.