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Lire également notre dossier sur la crise du coronavirusC'est en Egypte que le premier cas a été enregistré, le 14 février dernier, suivie par l'Afrique du Sud. Depuis, le virus s'est propagé à quasi tout le continent africain, mais le nombre de décès total ne franchit pas encore la barre des 700 décès (1) pour un continent de 1,2 milliard d'habitants, alors que la Belgique dépasse les 4 000 morts pour 11 millions d'habitants. Le continent se distingue par sa grande hétérogénéité, avec des pays lourdement touchés comme l'Afrique du Sud et l'Algérie (près de 2 000 cas chacun, avec 27 morts pour le premier et 313 pour le second), et d'autres qui font de la résistance, comme l'Angola (2 morts). Tous ont opté pour une réaction rapide et radicale, même les pays qui n'avaient encore enregistré aucun cas. Couvre-feu, état d'urgence, confinement, chaque Etat a choisi sa riposte, avec parfois, en arrière-pensée, un tour de vis sécuritaire. La fermeture des frontières a été couplée au contrôle poussé, voire à la quarantaine, des derniers voyageurs arrivant par avion. Les écoles et les universités ont aussitôt été fermées, et les rassemblements religieux interdits. Le Kenya, qui ne connaissait encore que quinze cas, a imposé le lavage des mains et des charrettes à l'entrée des supermarchés. Les compétitions sportives ont été annulées, notamment le Championnat d'Afrique des nations, qui devait se tenir en avril au Cameroun. " Les tergiversations en Europe au début de la pandémie, avec le retard des fermetures de frontières et de mesures de prévention, de protection et de barrière, ont laissé le virus partir vers l'Afrique ", dénonce au Vif/L'Express le médecin congolais (RDC) Albert Tshiula Lubanga, souvent confronté à des épidémies. Ce raisonnement ne freinera pas les " Corona ! Corona ! " lancés à l'adresse des Blancs dans les rues de Dakar ou Kigali... " Dans une première phase, on a dû gérer des cas importés, et depuis peu, on est entré dans un processus d'auto- contamination ", poursuit le docteur. Les cas augmentent, mais sans flambée pour autant. Les prévisions catastrophistes de la mi-mars ne se sont pas encore vérifiées. Le patron de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), l'Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, appelait alors le continent " à se préparer au pire ". Le ton alarmiste pouvait s'expliquer. Des facteurs de comorbidité avec le Covid-19 sont déjà présents en Afrique comme le sida, la tuberculose, la malnutrition, le paludisme ou le diabète. Les systèmes de santé sont fragiles, avec peu de personnel et de moyens, et quasi pas de respirateurs. Le manque d'eau dans certaines zones empêche de se laver les mains régulièrement. Le confinement est ardu à faire respecter, quand des familles doivent parfois vivre à dix dans des habitats rudimentaires, eux-mêmes situés dans des quartiers surpeuplés et insalubres. Sans assurance-chômage ni couverture santé, beaucoup n'ont d'autre choix que de sortir chaque jour pour aller au champ, vendre ensuite quelques légumes et acheter en retour du pain et des oeufs. Le télétravail relève de la science-fiction et ne concerne souvent que des fonctionnaires en milieu urbain, et dotés de connexions dignes de ce nom. Mais le continent dispose aussi d'atouts : la population est plus jeune, donc moins à risque face au Covid-19. Les anciens ne sont pas parqués dans des maisons de repos, mais vivent le plus souvent dans les villages, moins sujets à des contaminations rapides. Des mégapoles comme Lagos et Kinshasa sont sous surveillance renforcée, de même que des pays à forte densité de population comme le Rwanda (une centaine de cas actuellement). La circulation des citoyens entre les Etats est également moindre qu'en Europe. La chaleur tue-t-elle le virus ? Elle peut sans doute ralentir sa progression, mais cela reste une hypothèse. Surtout, la pandémie survient dans un contexte où, certes, les politiques publiques sanitaires sont quasi inexistantes, tout comme la coopération interétatique, " à cause de la perte de la souveraineté sanitaire confisquée par les agences de coopération et les ONG, dénonce au passage Albert Tshiula Lubanga. Mais le personnel médical est habitué à gérer les urgences, sous pression et dans des conditions de précarité. C'est presque une seconde nature. Nos systèmes s'adaptent facilement. " La gestion d'épidémies comme Ebola a permis d'aguerrir le personnel soignant africain. Cette fièvre hémorragique mortelle, et hautement contagieuse, a tué environ 11 000 personnes en Afrique de l'Ouest entre 2014 et 2016. Une deuxième épidémie a éclaté en République démocratique du Congo le 1er août 2018 et a entraîné 2 273 décès. Sa fin officielle devait être déclarée par l'OMS le 12 avril, mais un nouveau cas a retardé l'échéance. Ebola a toutefois provoqué moins de décès que l'épidémie de rougeole, qui a éclaté en RDC en 2019, avec déjà 6 362 morts. " L'Afrique ne doit pas tomber dans la panique, mais aussi ne pas recopier la logique européenne d'intervention et d'hospitalisation ", estime-t-il. Comment procéder ? Par une stratégie d'" étouffement de l'épidémie " : campagnes autour des gestes de prévention et de protection, dépistages de masse ciblés et en ceinture autour de l'épicentre, prise en charge précoce des cas, capacité minimale de gestion des cas graves et confinement des groupes vulnérables et des malades. Ces dépistages ciblés permettent d'adoucir la pénurie criante de tests de dépistage : le Nigeria ne disposerait ainsi que de 5 000 kits de dépistage tests pour 190 millions d'habitants. Quant au confinement, " il faut faire en sorte que les activités continuent mais en réduisant au maximum celles susceptibles de favoriser la propagation rapide du virus : églises, mosquées, marchés, enterrements... On peut confiner des villes, ou seulement des parties, comme la Gombe à Kinshasa. Cette phase exige la mise en place de mesures barrières pour éviter que le virus échappe des épicentres de l'épidémie. " Et l'hospitalisation ? " Elle ne doit venir qu'en dernier recours, pour les cas graves, et les moyens de réanimation doivent être concentrés dans un seul endroit. A Lagos, par exemple, c'est dans un stade, afin de réduire la circulation du virus et mieux gérer les ressources humaines et techniques. " " La peur à l'égard du Covid-19 est davantage observée parmi les élites que parmi les ruraux, car ceux-ci sont conscients qu'il ne causera pas autant de morts que la pauvreté, les guerres ou le paludisme ", conclut le médecin. Mais si le virus devait prendre des proportions dramatiques, avertit le docteur Matshidiso Moeti, chef de l 'OMS pour l'Afrique, il pourrait, en plus, " semer la dévastation économique et sociale " sur des sociétés qui restent fragiles, et souvent basées sur des stratégies de survie.