C'est ce qu'on dirait effectivement. Non pas parce que Donald Trump a menacé la Corée du Nord de "feu et de colère", mais parce que beaucoup de gens à Washington sont adeptes d'une approche de confrontation. Et parce qu'en aucun cas la Corée du Nord ne renoncera à ses armes nucléaires sans accord de paix poussé. Trump et Kim Jong-un mangeront-ils un jour un hamburger ensemble ? Je ne l'exclus pas. Mais pour le moment, nous en sommes loin.

Les déclarations agressives de Trump contre Pyongyang ont également surpris ses propres collaborateurs. Le ministre des Affaires étrangères Rex Tillerson et le ministre de la Défense James Mattis se sont dépêchés de les relativiser, mais même si on regarde au-delà de la communication exubérante de Trump, il s'avère que certaines choses ont changé. D'une part, les Nord-Coréens progressent dans le développement d'armes nucléaires capables de frapper les États-Unis. D'autre part, la politique maladroite de Trump renforce la perception que le leadership mondial de son pays décline. Du coup, d'autres pays rechignent de moins en moins à contester ce leadership, et les nationalistes à Washington devront réagir plus vivement aux provocations.

C'est un peu David et Goliath: la petite Corée du Nord qui défie la grande Amérique avec un budget de défense dix fois plus petit. Pourtant, le programme d'armes nucléaires auquel elle a continué à travailler depuis son premier test nucléaire en 2006, forme bel et bien une menace du point de vue américain. La Corée du Nord produit probablement suffisamment de plutonium pour ajouter six à douze têtes nucléaires par an à son arsenal. Le pays a également réussi à les réduire de façon à pouvoir les positionner sur un missile, et à faire en sorte qu'elles résistent à la chaleur en retombant. En outre, elle fait beaucoup de progrès dans la construction de missiles intercontinentaux. Le Hwasong-12 a une portée de 6000 kilomètres. Lancé pour la première fois le 4 juillet, le Hwasong-14 a une portée de 10 000 kilomètres, ce qui lui permet de toucher le continent américain.

Le ministère américain de la Défense et les services de renseignement présument qu'endéans des dix ans la Corée sera capable de tirer un petit nombre de missiles nucléaires sur les États-Unis. En soi, les Américains peuvent se défendre. Ils ont des satellites qui détectent les préparations de lancement ainsi qu'une défense anti-aérienne capable d'intercepter une tête nucléaire nord-coréenne au moyen d'Aegis-destroyers et à l'avenir probablement aussi d'armes laser. Et si une tête nord-coréenne allait encore plus loin, ils possèdent toute une chaîne de défense anti-aérienne tels que les systèmes Patriot et les Terminal High Altitude Area Defense (THAAD) pour la phase terminale : le moment où le missile s'écrase sur la terre.

Pour chaque dollar qu'un pays comme la Corée du Nord dépense en missiles nucléaires, l'Amérique doit en consacrer vingt pour sa défense

Il est peu probable que la Corée du Nord réussisse à percer ce mur, mais ce mur est cher. Pour chaque dollar qu'un pays comme la Corée du Nord dépense en missiles nucléaires, l'Amérique doit en consacrer vingt pour sa défense. C'est beaucoup, surtout à un moment où la Russie et la Chine modernisent leur arsenal d'armes nucléaires.

Les armes nucléaires nord-coréennes sont un problème militaire, mais elles ont également une signification dans un contexte plus large et plus stratégique. Si les Américains tolèrent des armes nucléaires capables de frapper leur pays, leur rivale chinoise pourrait y voir un signe de faiblesse, ce qui pourrait à son tour inciter la Chine à se montrer plus assertive dans le Pacifique. Cela pourrait également inciter d'autres pays à développer des armes nucléaires et compromettre la politique de non-prolifération.

Tolérer et endiguer le programme d'armement nucléaire ? Ce serait difficilement acceptable. Les Nord-Coréens doivent arrêter. L'Amérique pourrait le faire en détruisant préventivement les installations nucléaires nord-coréennes. Mais alors la Corée du Nord ne manquera pas de se servir de son artillerie pour faire des centaines de milliers de victimes en Corée du Sud. C'est là un prix que les Américains essaieront d'éviter. C'est possible uniquement, comprennent-ils aussi, à condition d'avoir un accord de paix, un deal où Pyongyang renonce à ses ambitions nucléaires en échange de garanties de sécurité poussées de la part de l'Amérique. Donald Trump a indiqué vouloir négocier personnellement avec Kim Jong-un, et les Nord-Coréens aussi continuent à signaler qu'ils veulent discuter directement avec l'Amérique.

Les conditions pour obtenir un accord sont difficiles. Il y a une semaine, l'ambassadeur nord-coréen en Inde suggérait que les Américains devaient faire le premier pas en cessant leurs exercices militaires dans les parages. Après, son pays cesserait les tests de missiles et ils pourraient négocier. Les Américains veulent que Pyongyang fasse le premier pas. Dans le passé, les Nord-Coréens ont profité des négociations pour gagner du temps, affirment les Américains, et ils sont également revenus sur leurs engagements.

C'est également ce qu'a révélé l'évaluation de la politique américaine à l'égard de la Corée du Nord réalisée par le Conseil national de Sécurité et les ministères de Défense et des Affaires étrangères. Les gouvernements précédents, disait la conclusion, se sont montrés trop dociles et la Chine n'avait pas suffisamment pris ses responsabilités. En d'autres termes, il est temps d'instaurer une nouvelle politique. Susan Thornton, Secrétaire d'Etat adjointe pour l'Asie-Pacifique, a expliqué son approche au Congrès. "La Corée du Nord", a-t-elle dit, "n'a jamais dû subir une longue période de pression intense internationale. Nous allons y oeuvrer. À coup de sanctions économiques inédites, d'isolation diplomatique et d'assèchement financier." Et c'était surtout à la Chine à intervenir plus vigoureusement, a-t-elle déclaré. Pour l'instant, les nouvelles sanctions dans la résolution du 5 août du Conseil de sécurité des Nations-Unies sont le résultat principal de cette politique adaptée.

C'est tout ou rien. Soit il y aura un grand accord, un peu comme avec l'Iran. Soit, il y aura d'autres mesures et un conflit ne sera pas à exclure.

La réaction de la Corée du Nord vis-à-vis de la nouvelle politique américaine et des sanctions des Nations-Unies est ambiguë. Quelques jours après le discours de Susan Thornton il y a un nouveau test de missile et les Nord-Coréens ont menacé d'envoyer le prochain missile sur l'île américaine de Guam. L'agence de presse nord-coréenne a utilisé un langage dur. Elle a déclaré que le pays ne renoncerait jamais à ses armes nucléaires et qu'elle ne voulait pas subir la même humiliation que l'Iran. En même temps, la diplomatie secrète a permis à l'agent nord-coréen auprès des Nations-Unies de faire comprendre que les entretiens sont souhaitables - une nouvelle fois : à condition que les Américains cessent leurs exercices. Implicitement, le lancement d'un missile en direction de Guam a été lié aux exercices américains en Corée du Nord, planifiés à partir du lundi 21 août.

Il semble que les Nord-Coréens soient adeptes de la stratégie de la corde raide : une tentative de tester les limites et entamer les négociations depuis une position forte. Mais, même là, il faut voir s'ils renonceront à leurs armes nucléaires en échange d'une paix indécise avec un partenaire peu fiable à leurs yeux. La Corée du Nord est-elle capable de surmonter des décennies de propagande américaine ? Je peux m'imaginer que Kim Jong-un présente une rencontre personnelle avec Donald Trump comme une victoire à sa population. Mais le pas reste énorme.