C'est du jamais vu depuis qu'Airbus est cerné par les affaires de corruption. Selon nos informations, le PDG du groupe, Thomas Enders, et trois autres dirigeants, ont été entendus début octobre à Nanterre, près de Paris, dans les locaux de l'office anticorruption de la PJ (OCLCIFF), dans l'affaire du Kazakhgate. Les policiers ont également interrogé le président du conseil d'administration Denis Ranque, le secrétaire général John Harrison et l'ancienne ministre française Noëlle Lenoir, l'une des trois membres du haut comité mis en place en juin dernier par Airbus pour améliorer sa politique anticorruption.
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C'est du jamais vu depuis qu'Airbus est cerné par les affaires de corruption. Selon nos informations, le PDG du groupe, Thomas Enders, et trois autres dirigeants, ont été entendus début octobre à Nanterre, près de Paris, dans les locaux de l'office anticorruption de la PJ (OCLCIFF), dans l'affaire du Kazakhgate. Les policiers ont également interrogé le président du conseil d'administration Denis Ranque, le secrétaire général John Harrison et l'ancienne ministre française Noëlle Lenoir, l'une des trois membres du haut comité mis en place en juin dernier par Airbus pour améliorer sa politique anticorruption.Les auditions de ces huiles du groupe, sous le statut de simple témoins, ont à priori de quoi surprendre. Ils n'ont en effet joué aucun rôle dans le Kazakhgate, cette information judiciaire pour corruption au sujet la vente de satellites et d'hélicoptères par Airbus au Kazakhstan entre 2009 et 2011. Ces auditions ont été effectuées à la demande d'Aude Buresi, Serge Tournaire et Stéphanie Thépaut, les trois juges d'instruction qui ont repris le dossier en septembre dernier. De sources informées, les magistrats souhaitaient notamment se faire une opinion sur la volonté d'Airbus de coopérer.L'enjeu de ces auditions était donc crucial pour le groupe, déjà visé par une gigantesque enquête franco-britannique sur ses ventes d'avions civils. De sources informées, Airbus souhaiterait, en effet, clore les deux affaires par une transaction pénale, afin d'éviter une éventuelle condamnation, synonyme d'interdiction d'accès aux marchés publics. Cette transaction est rendue possible par une récente loi (similaire à celle votée en Belgique en 2011, sauf qu'en France la décision finale et le montant de la transaction sont rendus publics). Mais il y a une difficulté. Dans l'affaire des avions civils, Airbus traite en direct avec le parquet national financier, très favorable à cette nouvelle procédure, comme l'a montré la signature de la première transaction pénale française le 14 novembre avec la banque HSBC. Tandis que dans l'affaire du Kazakhgate, le groupe doit convaincre les juges d'instruction, dont le feu vert est indispensable à l'ouverture d'éventuelles négociations pour un accord à l'amiable. Ce n'est pas gagné, d'autant que les magistrats ont mis au jour un paiement très embarrassant pour le groupe, selon notre enquête.Explication: en février 2016, lors d'une perquisition dans les bureaux Airbus à Suresnes, les enquêteurs découvrent que dans le cadre de la vente de deux satellites au Kazakhstan en 2009, le groupe a versé 8,8 millions d'euros sur un compte à Singapour détenu par une société offshore nommée Caspian Corp, immatriculée à Honk Kong. Le parquet national financier délivre immédiatement aux juges un réquisitoire supplétif pour "corruption d'agents publics étrangers" visant cette opération.De son côté, le groupe envoie aux enquêteurs, à la demande des juges, le rapport d'audit interne qu'il a réalisé sur la campagne commerciale kazakhe de 2009-2011. Ce document estampillé "strictement confidentiel" et daté du 15 juillet 2015, auquel nous avons eu accès, confirme que pour faciliter le contrat des satellites, Airbus a versé au total "9,6 millions d'euros à deux entités liées à Lyes Ben Chedli", un "partenaire d'affaires" du groupe: 800.000 euros ont été virés sur le compte suisse de sa société de conseil tunisienne LBC Consulting et 8,8 millions à la société écran Caspian Corp. Les auditeurs ont identifié "plusieurs éléments d'alerte relatifs à ces paiements". Le contrat avec Caspian a été signé "sans respecter les procédures de conformité du groupe". Airbus a du y mettre fin "en avril 2013 suite à des pressions du régulateur de Singapour pour fermer le compte bancaire de Caspian". C'est hallucinant mais c'est ainsi: Airbus affirme ne pas savoir ni à qui ni pour quels services il a versé 8,8 millions! "Un travail d'investigation supplémentaire est nécessaire pour obtenir une compréhension plus détaillée de ces transactions et des connections potentielles avec les personnes accusées" dans l'affaire du Kazakhgate, conclut l'audit.Mais les enquêteurs ont percé le mystère: la banque suisse Lombard Odier, où Caspian avait ses comptes, leur a indiqué que la société appartenait bien à Lyes Ben Chedli, un consultant et intermédiaire tunisien. Contacté par Mediapart, il nous a répondu ne vouloir "faire aucune déclaration à la presse", estimant que l'affaire ne le "concerne ni de près et ni de loin".Chedli est un homme de réseaux qui a notamment travaillé pour le magnat indien de l'acier Lakshmi Mittal. Ses relations vont du président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz au libyen Bachir Saleh, qui fut le grand argentier du dictateur Mouammar Khadafi. Il était aussi très connecté à l'Elysée sous Nicolas Sarkozy, notamment via son ami Nicolas Bazire et son puissant bras droit Claude Guéant, dont Lyes Ben Chedli disait à l'époque être l'"ami".En 2008, Lyes Ben Chedli rencontre par hasard un intime du président kazakh Noursoultan Nazarbaiev: l'oligarque Patokh Chodiev, copropriétaire du plus gros groupe minier du pays. Entre les deux hommes, le courant passe. Chodiev souhaite entrer en relation avec le pouvoir en France. Ben Chedli peut l'y aider. Il se met à son service. L'Elysée est alors en train de courtiser le Kazakhstan, richissime dictature minière où Nicolas Sarkozy et ses troupes tentent de décrocher des contrats pour les industriels français. Lyes Ben Chedli et Patokh Chodiev tombent à pic pour entretenir cette lune de miel diplomatico-commerciale.L'homme d'affaires tunisien présente Patokh Chodiev à Damien Loras, le conseiller Asie Centrale du président Sarkozy. Ben Chedli l'introduit aussi auprès de hauts dirigeants du groupe Airbus, qui s'appelait alors EADS : le directeur commercial Marwan Lahoud et son adjoint Jean-Pierre Talamoni.Dans la foulée, Lyes Ben Chedli signe en mai 2009, via sa société LBC Consulting, un accord préliminaire avec Astrium, la division spatiale du groupe, pour l'assister au sujet des satellites kazakhs. Il prévoit une rémunération fixe de 30.000 euros par mois plus une part variable de 3% sur le montant du deal, soit environ 9 millions. Curieusement, il est prévu que cette prime de résultat soit versée non pas à LBC Consulting, mais à une autre "structure", à définir lorsque le contrat ferme sera signé.Ben Chedli et Chodiev enchaînent les rencontres à Astana et à Paris. En juillet 2009, Patokh Chodiev organise même dans sa villa du Cap Ferrat, sur la côte d'Azur, une rencontre au sommet entre le dictateur Nazarbaiev, Damien Loras et Jean-David Levitte, le chef de la cellule diplomatique de l'Elysée. Selon un proche du dossier, l'entregent de Chodiev s'est révélé décisif pour décrocher la vente des deux satellites, un contrat à 300 millions d'euros signé le 6 octobre 2009 lors d'une visite officielle de Nicolas Sarkozy à Astana.La suite de la campagne commerciale, qui se conclut deux ans plus tard par la vente de 45 hélicoptères pour 300 millions supplémentaires, tourne au mauvais polar. L'Elysée accepte de monter une cellule occulte pour sauver Chodiev d'une condamnation pour corruption en Belgique. C'est le début du Kazakhgate: l'avocate niçoise Catherine Degoul est engagée pour piloter l'équipe d'avocats en Belgique, dont fera partie le vice-président du Sénat de l'époque Armand De Decker (MR). En échange, l'oligarque propose à Airbus de l'aider à verser 12 millions d'euros de pots de vin au premier ministre kazakh. On ignore si le groupe a effectué ce paiement, dont le rapport d'audit interne d'Airbus n'a pas retrouvé la trace. Il y aussi, selon le témoignage de Degoul auprès des enquêteurs, la remise par Chodiev, à l'hôtel Hyatt de Zurich, d'une valise contenant 5 millions d'euros en liquide, convoyée en voiture probablement à Paris. De l'argent "pour la France", a-t-il dit à l'époque à son avocate. Pour Lyes Ben Chedli, l'aventure s'est mal terminée. Dès la fin 2009, l'intermédiaire tunisien se brouille avec l'Elysée et l'oligarque Patokh Chodiev. Il est exclu du dossier kazakh.En avril 2010, Airbus signe un contrat avec la société offshore Caspian Corp. Il prévoit le versement d'une "commission de succès" de 3% sur les satellites, comme prévu dans l'accord préliminaire signé un an plus tôt avec Ben Chedli. Le dossier est géré par Jean-Pierre Talamoni et Olivier Brun, les deux responsables du sulfureux service Sales and Marketing (SMO) d'Airbus. Chargé de rémunérer des intermédiaires pour les contrats les plus sensibles, cette "boîte noire", baptisée "bullshit castle" par Enders, a été démantelée en 2016 suite aux affaires de corruption.Airbus a versé, en plusieurs fois, 8,8 millions d'euros à Caspian. Mais en mai 2014, Lyes Ben Chedli attaque le groupe devant le tribunal de commerce de Paris, car il affirme ne pas avoir été payé. Chez Airbus, c'est la sidération: pour le groupe, il est évident que Caspian et Ben Chedli ne font qu'un. L'affaire donne aujourd'hui des sueurs froides à Airbus. Soit Ben Chedli est bien le propriétaire de Caspian, et cela signifie qu'il tente de se faire payer deux fois. Soit il ne l'est pas, et cela signifie que l'argent du groupe a été redistribué à des bénéficiaires inconnus...Les juges d'instruction tentent eux aussi d'en avoir le coeur net. Grâce à une commission rogatoire internationale, ils ont pu faire auditionner, le 2 février dernier en Suisse, Laurent Pictet, le banquier qui a géré le dossier Caspian à la banque Lombard Odier à Genève.Laurent Pictet a confirmé aux enquêteurs que le titulaire des comptes était bien Lyes Ben Chedli qu'il connaissait personnellement depuis le début des années 2000 et qui est venu dans l'établissement genevois par son intermédiaire. "C'est moi-même qui ait procédé à l'ouverture du compte LBC, a-t-il indiqué dans son audition. Le départ de la relation bancaire est dû au fait que M. Ben Chedli via sa société Caspian Corp Ltd a signé un contrat avec EADS. (...) M. Ben Chedli avait un contrat d'apporteur d'affaires qui stipulait qu'il était rémunéré àhauteur de 3% sur la vente des satellites au Kazakhstan. (...) Le bénéficiaire économique de Caspian était M. Ben Chedli. II me semble aussi qu'il était le seul actionnaire." En mars 2009, en pleine campagne commerciale kazakhe, l'intermédiaire avait en réalité créé trois sociétés offshore: Caspian Corp, immatriculée à Hong Kong via le cabinet d'avocats Mazars; ainsi que Talyo Technologies, basée au Panama, et Eurasian Technologies, enregistrée aux Seychelles. Ben Chedli a créé les deux dernières par l'intermédiaire de Mossack Fonseca, le cabinet d'avocats panaméen au coeur du scandale des Panama Papers.L'homme d'affaires tunisien ouvre des comptes suisses pour sa société de conseil LBC et pour les trois sociétés offshore. Il demande aussi à Lombard Odier d'ouvrir un second compte pour Caspian dans sa filiale de Singapour. "C'est parce que M. Ben Chedli nous a indiqué que la société EADS avait refusé de payer la commission sur un compte en Suisse", a indiqué Laurent Pictet. Le banquier ajoute qu'il a aussi eu des échanges avec Olivier Brun, le responsable du paiement des intermédiaires au service SMO du groupe Airbus, "pour confirmer l'existence du contrat et plus particulièrement par rapport aux envois d'argent".Quant à la relation entre la banque et Lyes Ben Chedli, "cela a été quatre ans de désastre", confie le banquier aux enquêteurs. Alors que le compte de Caspian devait faire l'objet d'une gestion de fortune, il a en fait été vidé par Ben Chedli: "On lui a fait plusieurs fois des warnings (avertissements - ndlr) par mail ou courrier indiquant qu'on n'était plus d'accord de faire du trafic de paiements. Il s'agissait de payer des jets privés, des voitures, des bijoux et payer les factures mensuelles de sa carte de crédit qui comportaient des montants de fou."Au cours de son audition, Laurent Pictet ajoute que le bureau de la banque à Genève a eu "des problèmes avec Singapour car M. Ben Chedli n'a jamais rien respecté. Nous n'avons pas cessé de lui faire des warnings jusqu'au jour où il n'y a plus eu d'argent. Nous surveillions très attentivement cela, car nous ne voulions pas payer de rétrocommissions. Donc nous contrôlions les destinataires de fonds. (...) Le plus gros des paiements étaient effectués par carte de crédit. Dès lors, nous pouvions vérifier ce qu'il faisait." Au final, "au vu des agissements de M. Ben Chedli, (le bureau de Lombard Odier à) Singapour m'a contacté pour me dire qu'ils n'étaient plus à l'aise avec ce compte et ils ont procédé à la clôture de compte en le signifiant par courrier au client", conclut Laurent Pictet.Plusieurs mystères demeurent. Lyes Ben Chedli était-il vraiment le bénéficiaire économique de Caspian ou bien a-t-il créé la société pour le compte d'Airbus afin que le groupe puisse rémunérer discrètement d'autres personnes en lien avec la campagne commerciale kazakhe? A qui ont profité les bijoux, voitures et voyages en jet financés avec l'argent de Caspian? C'est ce que la justice va devoir éclaircir. Lyès Ben Chedli a en tout cas perdu son contentieux contre Airbus à Paris. Curieusement, il n'a pas lancé par la suite d'arbitrage contre le groupe, alors que son contrat prévoyait la possibilité d'un tel recours.Contactés par Mediapart, Airbus et Lyes Ben Chedli se sont refusés à tout commentaire. "Je ne souhaite purement et simplement faire aucune déclaration dans une affaire dite du "Kazakhgate" qui ne me concerne ni de près et ni de loin", nous a répondu l'homme d'affaires tunisien par email. Lyes Ben Chedli se dit totalement étranger "aux faits de corruption qui sont reprochés aux uns et aux autres" dans ce dossier, ajoutant que "le fait de citer mon nom ou de porter des affirmations fausses ou erronées dans le but de nuire en m'impliquant dans une affaire à laquelle je suis étranger vous coûtera des poursuites judiciaires".