C'est comme un havre de paix au milieu des conflits mondiaux. Tous les ans vers la fin mai, à une date fixée par le calendrier hébraïque, la communauté juive de Tunisie et d'ailleurs se donne rendez-vous à Erriadh, sur l'île de Djerba, en pleine Tunisie musulmane, pour le pèlerinage de la Ghriba. Juifs séfarades d'origine tunisienne, d'autres venus de France, d'Israël, de Grande-Bretagne, et même un juif venu de Sambreville : pour tous, jeunes et moins jeunes, ce sont deux jours de retrouvailles, de rencontres, de fêtes, de détente, mais aussi de piété, de religiosité voire de superstition. Le tout sous le regard bienveillant des autorités tunisiennes et sous la protection des forces de sécurité locales, déployant blindés et agents en civil présents jusque sur les plages. La synagogue est barricadée depuis qu'un camion-citerne a explosé en 2002, tuant 21 personnes. L'attentat avait été revendiqué par Al-Qaeda.
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C'est comme un havre de paix au milieu des conflits mondiaux. Tous les ans vers la fin mai, à une date fixée par le calendrier hébraïque, la communauté juive de Tunisie et d'ailleurs se donne rendez-vous à Erriadh, sur l'île de Djerba, en pleine Tunisie musulmane, pour le pèlerinage de la Ghriba. Juifs séfarades d'origine tunisienne, d'autres venus de France, d'Israël, de Grande-Bretagne, et même un juif venu de Sambreville : pour tous, jeunes et moins jeunes, ce sont deux jours de retrouvailles, de rencontres, de fêtes, de détente, mais aussi de piété, de religiosité voire de superstition. Le tout sous le regard bienveillant des autorités tunisiennes et sous la protection des forces de sécurité locales, déployant blindés et agents en civil présents jusque sur les plages. La synagogue est barricadée depuis qu'un camion-citerne a explosé en 2002, tuant 21 personnes. L'attentat avait été revendiqué par Al-Qaeda.Près de 2 500 pèlerins étaient présents, plus que l'an dernier, mais bien moins qu'à la veille de la révolution tunisienne de 2011: "A l'époque, on dénombrait encore 10 000 participants dont 2 300 Israéliens, nous relate René Trabelsi, organisateur de l'événement. Cette fois, on n'a pu compter que sur une cinquantaine de juifs venus d'Israël." Les autorités de Tel-Aviv ont tenté de dissuader les candidats au voyage, assurant que le niveau de la menace contre des cibles juives en Tunisie s'avère "très élevé". Depuis les attaques au musée du Bardo et sur la plage de Sousse en 2015 (63 morts au total), le pays du jasmin est relégué sur la liste noire des destinations de vacances. "Si la Tunisie reste calme pendant une année, cela donnera confiance à tout le monde, juifs et non juifs, pronostique René Trabelsi. J'estime que la Ghriba a un potentiel de 20 000 pèlerins, et j'espère bien faire venir en nombre les juifs belges si les Affaires étrangères de votre pays lèvent leur avis de voyage négatif."Le pèlerinage de la Ghriba inclut une visite à la synagogue, des prières, et aussi une tradition locale : "Les femmes écrivent leurs noms sur un oeuf, dur ou cru, avec un voeu inscrit dessus, et le dépose en dessous duAron ha-kodesh (armoire où l'on dépose la Torah), explique Kodir Hania, responsable de la synagogue depuis vingt ans. Il ajoute : "Apparemment les voeux se concrétisent." Recherche de l'âme soeur, souhait d'enfant, désir de réussir un examen, une entreprise... "Je viens ici pour demander que ma mère atteinte d'Alzheimer retrouve un peu de sa joie de vivre, mais aussi pour remercier Hakadoch Baroukh Hou (NDLR : le Saint, béni soit-Il, expression pour dire Dieu sans le nommer) qui nous a donné la joie d'avoir des enfants qui ont réussi dans leur vie professionnelle", confie Josi, une touchante sexagénaire née à Bizerte (nord du pays) et qui vient ici pour la sixième fois. Elle a emporté les voeux de ses amis restés en France : à chaque voeu, son oeuf. Trente-cinq au total. Pour le Belge Luc Kreisman, envoyé spécial de Radio Judaïca, "les juifs tunisiens sont connus pour être très pieux et exubérants dans leur religiosité, mais aussi pour commettre parfois de gros écarts". Lesquels ? "Par exemple manger des crevettes", lâche-t-il dans un éclat de rire. Tout ce qui n'a ni nageoires ni écailles est en effet banni de la nourriture casher.L'après-midi, dans une spacieuse cour animée par un orchestre, l'animateur Marco, qui porte la kippa, met aux enchères divers bibelots au profit d'oeuvres de charité. Avec sa voix et son bagout dignes de Patrick Sébastien, il chauffe le public en lançant à tout bout de champ des "Je t'embrasse mon frère, et je t'aime", "Juifs, Arabes, nous avons le même passeport !", pendant qu'en coulisse la foule se presse pour déguster des bricks à l'oeuf, de la boutargue (oeufs de mulet séchés), accompagnés d'un coup de boukha, l'eau-de-vie locale. Les forces tunisiennes qui protègent la fête sont applaudies plus d'une fois. Une minute de silence est même observée en mémoire de ceux qui ont laissé leur vie, notamment les 13 policiers et militaires tués le 7 mars dernier dans une attaque menée par Daech à Ben Gardane. Puis vient l'heure du cortège. C'est encore Marco qui distribuera des fleurs, juché sur un char poussé par le public et dans lequel on aura enfourné les rouleaux de la Torah. La procession butera malencontreusement sur la délégation de la ministre du Tourisme, arrivée en sens inverse et visiblement à contretemps.Au-delà du pèlerinage, les participants en profitent pour s'offrir du bon temps. La plupart étaient logés au Yadis Hotel. Un des deux restaurants ouverts proposait un buffet casher, servi par du personnel musulman, tandis que l'autre se limitait à une formule classique, notamment pour les groupes de touristes russes. Tout ce joyeux monde se retrouve ensuite sur la plage, occupant les transats laissés vides par les touristes européens. Le massacre de Sousse, quand un terroriste a tiré sur des vacanciers en maillot de bain, reste dans toutes les mémoires. Pas de quoi émouvoir Josi : "Quand on croit en Dieu, on n'a pas peur, on doit avoir confiance en lui même s'il veut qu'on meure ici, exprime-t-elle. Combien n'ont pas laissé leur vie au Bataclan, en plein Paris ? Pour l'instant, tout se passe bien à Djerba, Dieu merci." "Je n'avais pas d'appréhension, mais beaucoup d'amis de France m'ont lancé 'que tu vas faire là-bas'", reconnaît Juda, un grand-père venu en famille, et qui n'a pas oublié le côté détente, ni sa crème solaire : "J'aurai bien le temps d'aller à la synagogue plus tard." "Aujourd'hui, qui parmi les pèlerins est à même d'expliquer exactement pourquoi il s'y rend ? interroge le sociologue juif d'origine tunisienne Claude Sitbon dans Actualité juive. Ce pèlerinage semble surtout être une façon de venir retrouver les odeurs, les parfums et une ambiance du passé. Et aussi d'aller soutenir la communauté juive de Tunisie, qui comptait 110 000 membres en 1950 et qui en compte à peine 1 100 aujourd'hui". Des vagues d'émigration ont eu raison de cette grande famille qui a compté jusqu'à 250 000 membres avant la création de l'Etat d'Israël. Ensuite, beaucoup sont partis, d'autres ont suivi à l'indépendance de la Tunisie en 1956 ou après la Guerre des Six jours en 1967, le tout sur fond d'un antisémitisme grandissant. L'engouement pour le pèlerinage est assez récent, rappelle Sitbon, qui vit aujourd'hui en Israël. "Dans les années 1950, rares étaient les Juifs qui s'y rendaient, sauf peut-être ceux qui vivaient dans le sud du pays ou en Libye."Les juifs de Tunisie sont-ils les mieux lotis dans tout le monde arabe ? "Incontestablement oui, nous répond l'homme d'affaires Roger Bismuth, 90 ans, président de la communauté locale et un des rares parlementaires juifs en terre d'islam. Pourquoi ? Parce que nous avons toujours vécu avec les musulmans. Les Tunisiens ne sont pas comme les autres et la coexistence s'est toujours très bien passée, y compris sous Ben Ali. Nous devons cela aux diverses invasions : grecque, romaine, byzantine, ottomane... On a pris le meilleur de chacun. Le Tunisien est capable d'aller à la mosquée et de boire une bière ensuite. Un ministre tunisien m'a même demandé comment faire revenir les juifs ! Moi, je n'ai jamais voulu partir. Ici, c'est mon seul pays." En 2012, il s'était montré moins optimiste. Il avait même déposé plainte contre des individus qui appelaient au meurtre de ses coreligionnaires."Cette fête est exemplaire, mais c'est toute la Tunisie qui l'est, renchérit Jacob, un quinquagénaire moustachu et gouailleur de La Goulette, à dix kilomètres de la capitale. Les Tunisiens se sont fait une spécialité de fêtes qui s'adressent a priori à une communauté et qui finissent par concerner l'ensemble de la cité. Je me souviens de l'époque où nous partions tous en procession pour aller bénir les bateaux. Ici à la Ghriba, vous rencontrez des juifs, des musulmans, quelques chrétiens expatriés qui tous rendent hommage à la communauté juive ancestrale. Je ne connais pas d'autre exemple à travers le monde qui célèbre autant l'amitié et le respect... Il faudrait en faire la publicité au Moyen-Orient mais il y a encore une fébrilité des rapports avec Israël. Heureusement, certains Israéliens ont passé outre la paranoïa ambiante en venant jusqu'ici." Jacob n'est pas naïf pour autant: il s'est déjà frotté plus d'une fois à des salafistes qui lui ont proféré des menaces et l'auraient forcé à fermer son restaurant."Les juifs tunisiens ne sont pas tous sionistes comme les Tunisiens musulmans ne sont pas tous des combattants de la liberté", résume Habib Kazdaghli, doyen de la faculté de La Manouba et devenu en 2011 l'emblème de la résistance au salafisme. En marge du pèlerinage, cet historien d'origine turque participait à une table ronde sur la faisabilité d'un Musée juif à Tunis. "Pour certains, parler des juifs est déjà une trahison car ils y voient en sous-main une volonté de normaliser les relations avec Israël. Mais si l'on veut comprendre la mosaïque tunisienne, il faut en connaître tous les fragments. Or les juifs font partie de notre histoire". A l'instar des chrétiens d'Orient, leur disparition de la scène arabe équivaudrait à une lourde perte pour la mémoire de l'humanité.