Dans le lot des conséquences, bonnes et mauvaises, de Mai 68, vous incluez " la venue sur la scène sociale et politique d'un nouvel acteur : le "peuple adolescent". Sommes-nous tous des ados ?
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Dans le lot des conséquences, bonnes et mauvaises, de Mai 68, vous incluez " la venue sur la scène sociale et politique d'un nouvel acteur : le "peuple adolescent". Sommes-nous tous des ados ? La formation du " peuple adolescent ", selon l'expression de Paul Yonnet (NDLR : sociologue français, 1948-2011), ne date pas de Mai 68. L'allongement de la scolarité, l'arrivée de la société de consommation et de loisirs constituent une nouvelle donne pour les générations de l'après-guerre, qui font valoir des aspirations, une culture propre qui naissent dans ce contexte et dont la musique rock a été un vecteur essentiel. Avec la révolte étudiante et lycéenne de Mai 68, ce " peuple adolescent " s'affirme comme un nouvel acteur social et politique. Cette période transitoire de la vie entre l'enfance et l'âge adulte s'est trouvée valorisée socialement ; elle s'est prolongée avec l'allongement de la durée des études et le développement du chômage chez les jeunes... Plus fondamentalement, elle s'est érigée en une nouvelle structure sociale de comportement : la figure du perpétuel révolté, le sentimentalisme, le " tout, tout de suite ", la vie indéfiniment ouverte sur tous les possibles... sont des traits qui structurent des comportements sociaux qui se prolongent désormais jusqu'à un âge avancé. Ils perdurent et s'exaspèrent dans une situation de crise bien différente de celle de la période des Trente Glorieuses et de Mai 68. Cette structure de comportement pose un défi au lien de citoyenneté, à l'éthique de responsabilité inhérente à la politique démocratique. Elle diffère indéfiniment l'épreuve du réel et entretient une suspicion systématique envers ce qui, de près ou de loin, représente une figure de l'autorité et les institutions...Cette évolution a bien sûr modifié notre rapport aux enfants et à l'éducation. En gros, nous les survaloriserions, en même temps que nous les abandonnerions... En quoi, selon vous ? L'attention accordée aux enfants a lieu sur fond de bouleversement du terreau éducatif et sociétal. Les adultes ont tendance à se décharger de leurs propres responsabilités sur les psychologues et les spécialistes. Tout paraît désormais affaire de psychologie, de " gestion des sentiments " ou de " négociation d'indépendance psychique ", pour reprendre un vocabulaire psychiatrique. Dans le même temps, les différentes étapes de la vie qui mènent à l'âge adulte - enfance, " âge de raison ", adolescence - ont été chamboulées. L'insouciance de l'enfance et le flirt avec la limite de l'adolescence n'ont pas disparu, mais c'est comme si la société et les adultes voulaient les remodeler de façon qu'elles correspondent au nouvel air du temps. On court-circuite les étapes de développement, on projette sur les enfants la figure de l'individu autonome et performant, du citoyen actif, réactif et participatif... On leur parle comme s'ils étaient déjà des adultes, on les interviewe en leur demandant de réagir à l'actualité, on les met en scène dans les publicités... On leur fait jouer le rôle d'une sorte de singe savant et on leur demande de tout accepter gentiment, surtout les déchirures et le divorce des parents.Quelles en sont les conséquences ? On fait peser sur eux un poids de responsabilité impossible à assumer. Qu'on ne s'étonne pas de les voir " agités ". Les conseillers et les psychologues en tout genre sont là pour les aider et essayer tant bien que mal de réparer les dégâts qu'on s'efforce à tout prix de minimiser. Les " familles monoparentales " - c'est-à-dire les femmes seules et leur(s) enfant(s) - et " recomposées " sont devenues une situation courante des temps nouveaux, tout comme les comportements d'éternels adolescents de nombre d'adultes. Combinées avec le chômage de masse, ces situations familiales ont produit des effets de déstructuration anthropologique aboutissant à des " drames familiaux ", qui alimentent la rubrique des " faits divers ". Les spécialistes et les " cellules psychologiques " ont de beaux jours devant eux. Beaucoup de dirigeants européens, de Theresa May, au Royaume-Uni, à Paolo Gentiloni, en Italie, en passant par Angela Merkel, en Allemagne, ou Mark Rutte, aux Pays-Bas, n'ont pas d'enfant. Dirigeants adolescents pour peuples adolescents ?Il faudrait pouvoir interroger les politiques en question. A première vue, ce phénomène me paraît d'abord renvoyer à une activité qui accapare l'essentiel de la vie. Avec l'égotisme contemporain, pour certaines catégories sociales, l'élection à de hautes fonctions peut être conçue comme une sorte de couronnement d'un projet individuel de carrière envisagé depuis longtemps, projet dont la réalisation implique des sacrifices. Vivre avec quelqu'un implique un accord qui n'engage que les " partenaires " en question. Ceux-ci peuvent y trouver un " épanouissement individuel " et un " équilibre personnel ", de plus ou moins long terme, qui ne nuisent pas à l'activité et à la carrière. Mais, là aussi, force est de constater que les choses n'ont rien d'évident au vu des divorces et des séparations. Mais " fonder une famille ", comme on le disait autrefois, c'est autre chose, ce n'est pas seulement " se faire plaisir ", cela implique la venue au monde d'un autre que soi plus fragile, qui nécessite de l'affection, de l'attention et des soins, des devoirs et des contraintes, du temps à lui consacrer pour l'élever, l'éduquer, lui apprendre à grandir... Avec la concurrence existant dans la conquête du pouvoir et des postes, de l'activisme à tous crins qui règnent dans de nombreuses activités, les préoccupations professionnelles et le " travail " empiètent de plus en plus sur la vie privée. S'occuper d'un enfant peut, de fait, nuire aux " objectifs " à atteindre et à sa carrière.Cela va bien au-delà des dirigeants de pays... Le modèle de la " performance sans faille ", du manager perpétuellement motivé et dynamique, s'est répandu dans l'ensemble des sphères d'activité. Le jeunisme, libre de tout attachement, est un des traits d'une société qui dévalorise le passé et l'histoire longue au profit d'une adaptation incessante et d'une fuite en avant. La jeunesse est censée incarner la nouveauté, la " mobilité " et le " changement " perpétuels. Elle est devenue un modèle de vie adapté à la mondialisation qu'on voudrait croire heureuse et au modernisme dans tous les domaines. L'âge mûr et la vieillesse se trouvent ringardisés, taxés facilement de passéisme et d'inadaptation aux évolutions qui s'accélèrent sans cesse. Chacun est censé s'y adapter au plus vite et " tout au long de la vie ". La fuite en avant moderniste n'incite pas à " fonder une famille " et à prendre soin des enfants. Quand c'est le cas, les enfants se trouvent eux-mêmes " gardés " par des particuliers ou des services sociaux, encadrés par des animateurs, inscrits à de multiples activités quand ils grandissent... Comme leurs parents, ils se trouvent pris dans un tourbillon qui les angoisse et les stresse. Nombreux sont les parents qui en ont conscience sans pour autant parvenir à rompre avec une telle vie chaotique.N'y a-t-il pas, dans ce pessimisme civilisationnel, un risque de systématisation du " c'était mieux avant " ? Etait-ce vraiment mieux avant, quand les femmes ne pouvaient pas divorcer ou être financièrement indépendantes ?Mon livre n'idéalise pas le passé et rappelle, entre autres, la situation des femmes dans les années 1950 et 1960. Parmi les avancées du xxe siècle, l'émancipation des femmes est l'une des plus importantes. L'égalité politique, le développement de l'activité salariée, la maîtrise de la contraception, la modification des " rapports de force " entre les sexes... sont des acquis majeurs. Mais à partir de ces acquis fondamentaux s'est développé un fantasme de toute-puissance, une hubris qui dénie la limite et le tragique. Si vous lisez bien la loi Veil (NDLR : de dépénalisation de l'avortement promulguée en France en janvier 1975), elle met l'accent sur la contraception et autorise l'avortement dans une optique d'éthique de détresse. Aujourd'hui, " y a pas de problème ! ", " pas d'souci ! ", répète-t-on en boucle, dans ces tics de langage collectifs révélateurs de l'époque.Les progressistes vous rétorqueront que chaque époque a eu ses bouffées millénaristes face à la modernité...Il y a cette phrase de Bernanos que j'aime bien, même si elle est un peu méchante : " J'admire les idiots cultivés, enflés de culture, qui affirment le petit doigt en l'air qu'il ne se passe rien de nouveau, que tout s'est vu. Qu'en savent-ils ? " Bien sûr que la modernité ne date pas d'hier. Et les crises de la modernité non plus ! L'histoire est faite de continuité et de discontinuité. Je pense que nous sommes entrés dans une nouvelle étape de l'histoire qui accentue les traits problématiques de l'individualisme démocratique que Tocqueville avait bien mis en lumière, à un point tel qu'il le fait basculer dans un nouvel individualisme autocentré qui se croit désaffilié et rend problématique le lien de citoyenneté. C'est sur ce terrain que resurgissent les religiosités diffuses et les fondamentalismes divers qui prétendent fournir des solutions " clés en main " au désarroi contemporain. Rien n'est joué. Il existe une sourde prise de conscience que nous ne pouvons plus continuer de glisser dans une sorte de délitement culturel et de mésestime de soi. Mais encore s'agit-il d'avoir conscience de ce qui nous spécifie comme peuple et comme civilisation. L'éducation au sens fort du terme, qui ne se confond pas avec l'adaptation à la " mondialisation ", est au coeur de cet enjeu. Par Anne Rosencher.