En le dévisageant, j'ai l'impression qu'il vit sur une autre planète. C'est malheureux, parce qu'il n'est plus avec nous. Même son regard semble absent, sans empathie. Il est là, mais son esprit est ailleurs. S'il était avec nous, il verrait toute cette souffrance autour de lui, tous ces déchirements, toutes ces vies brisées. Il devrait pouvoir comprendre, mais il est perdu. C'est très dur pour moi, mais je ne lâche pas son regard. J'aimerais bien qu'il me regarde aussi, qu'il puisse sentir la peine que je porte, cette plaie ouverte pour ce fils qu'a pris son frère. Personne ne pourra jamais me le remplacer. Je ne pourrai jamais tourner la page ou...
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En le dévisageant, j'ai l'impression qu'il vit sur une autre planète. C'est malheureux, parce qu'il n'est plus avec nous. Même son regard semble absent, sans empathie. Il est là, mais son esprit est ailleurs. S'il était avec nous, il verrait toute cette souffrance autour de lui, tous ces déchirements, toutes ces vies brisées. Il devrait pouvoir comprendre, mais il est perdu. C'est très dur pour moi, mais je ne lâche pas son regard. J'aimerais bien qu'il me regarde aussi, qu'il puisse sentir la peine que je porte, cette plaie ouverte pour ce fils qu'a pris son frère. Personne ne pourra jamais me le remplacer. Je ne pourrai jamais tourner la page ou... J'ai pardonné ce qu'ils étaient, lui et son frère. Quand je l'entends à l'audience, que je découvre leur enfance, leur jeunesse, c'est d'une infinie tristesse. Au fond, j'en veux même plus à la mère et au père de ces deux hommes. C'est leur responsabilité d'avoir laissé leurs fils devenir des assassins qui tuent au nom de l'islam. Moins qu'au début. Quand j'ai commencé à aller à la rencontre des jeunes après la mort de mon fils, cela me choquait d'entendre de tels propos parce que je ne comprenais pas. C'était comme un virus. Quand je discutais avec un jeune, la réponse était toujours la même : oui, madame, Merah est un martyr. Il a mis la France à genoux. Aujourd'hui, avec le travail que je mène, j'entends de moins en moins qu'on considère encore Merah comme un héros de l'islam. Il y en a tant. Ils sont sans attache familiale, en souffrance totale, parqués dans des orientations scolaires qu'ils n'ont pas choisies... Aujourd'hui, dans les écoles, on case les jeunes en difficulté là où il y a de la place. On ne peut pas se contenter de cette situation qui abandonne cette jeunesse, en la laissant se tourner vers une secte qui les transforme en assassins. Et penser que le seul moyen de récupérer un jeune est de le mettre en prison est une erreur, selon moi. C'est même la pire chose à faire car le jour où il sortira, il sera plus dangereux pour la société. On en fait une bombe à retardement. Vous n'imaginez même pas. Cela arrive encore auprès de détenus radicalisés de considérer Merah comme un martyr. Ils pensent tout simplement que c'est un complot... En prison, j'ai vu comment la radicalisation se répand. Si on ne fait pas un vrai travail de réinsertion, il suffit d'une personne pour contaminer les autres. C'est comme un microbe. Si certains jeunes se radicalisent, c'est parce qu'il n'y a pas d'autre issue possible en prison. Mais si on leur offre d'autres possibilités, en leur donnant du travail, des formations, en les rendant obligatoires, on peut les aider à éviter de tomber dans ce piège, même auprès de personnes qu'on croit perdues à jamais. Sans cela, malheureusement, on continuera à devoir faire face à ce phénomène, en rendant des détenus plus inhumains encore. Je garde espoir, malgré tout. Je ne veux pas baisser les bras. On n'est pas à l'abri, mais on doit poursuivre notre lutte. Moi-même, je suis menacée. Mais je veux continuer d'aller sur le terrain, dans les écoles, les prisons, les quartiers, et surtout auprès des familles. Il y en a tant qui sont perdues, qui ont besoin d'aide. En lançant mon association après la mort de mon fils, je n'aurais jamais imaginé cela. Mais cette mission est devenue ma raison de vivre. J'avais envie de transmettre ce lien fort qui me liait à lui auprès de toute cette jeunesse perdue. Les prix que je reçois me donnent du courage. Je me sens moins seule dans cette guerre contre l'obscurantisme. Bien évidemment. Elle m'a touchée au plus profond de ma chair parce que je me sens plus française qu'eux. C'était d'autant plus triste que cette critique venait de personnes cultivées. Après cet épisode malheureux, il m'arrive encore d'entendre de tels reproches. C'est surtout dommage pour ces personnes de ne pas vouloir me comprendre. Certains n'ont toujours pas compris le sens de la laïcité. On peut l'expliquer avec une croix, une kippa, un foulard ou sans rien... C'est le droit et la liberté de chacun. Il y a tant de citoyens qui ont peur du vivre-ensemble et qui votent sans savoir, sans comprendre qui ils choisissent quand ils font le choix de Marine Le Pen. Je n'ai jamais eu peur du Front national, et tout dans ce parti va à l'encontre des valeurs républicaines. Le FN n'est pas à l'image de la France d'aujourd'hui, une France multicolore. Il faut qu'on protège la France pour que ses valeurs universelles, de liberté et d'égalité, puissent continuer à faire battre le coeur de ce pays. Il est vrai que beaucoup de jeunes rencontrés n'ont plus ces valeurs à l'esprit. Il ne faut pas s'en étonner : quand on leur demande sans cesse quelles sont leurs origines, qu'on continue de les traiter d'immigrés, on leur envoie surtout l'image qu'ils ne sont pas d'ici, qu'on ne les accepte pas. Comment voulez-vous après qu'ils se sentent français ! Très certainement. Beaucoup de personnes ont oublié que leur foi devait rester une chose intime, personnelle. Quand on pratique, on le fait pour soi. On ne l'impose pas. On n'oblige pas non plus un enfant à pratiquer une religion. Cela doit venir de lui-même. S'il ne veut pas, je ne peux pas le lui imposer. La religion n'est pas une identité. Aujourd'hui, certains se définissent d'abord comme musulmans, en oubliant où ils vivent. Aussi, une expression comme " musulmans de France " me fait mal. C'est ainsi qu'on sépare les citoyens. Puis, cela ne veut rien dire : ce sont des Français, avant d'être des croyants. C'est ce que la démocratie nous a appris. J'étais sur place pour inaugurer quatre bibliothèques pour enfants. A chaque instant, je pensais à Imad parce que je me disais qu'il n'y aura peut-être pas un autre Merah, qu'une famille sera sauvée grâce à de tels lieux où les jeunes peuvent s'évader par la lecture et la connaissance... Mon fils est toujours avec moi. C'est comme s'il n'était jamais parti. Quand j'ai commencé à sombrer dans ma souffrance, c'est lui qui m'a tendu la main. Il m'a dit : " Maman, lève-toi ! " Je croyais que c'était un rêve. Quand je me suis réveillée, j'ai vu la trace d'une personne qui s'était assise au bord du lit... Le lendemain, quarante jours après l'assassinat de mon fils, j'allais à Toulouse. C'est comme cela que tout a débuté, que ma nouvelle vie a commencé. Depuis, je reste debout pour la mémoire d'Imad. (1) Latifa, le coeur au combat, film documentaire d'Olivier Peyon et Cyril Brody, 2017.