C'était un grand classique de la diplomatie, un " must ", un invariant : pour parler de paix entre Israéliens et Palestiniens, depuis des générations, on apprenait qu'il ne fallait surtout pas commencer par évoquer Jérusalem. Dans les cénacles internationaux, la ville trois fois sainte a toujours été traitée à part, latéralisée, tant elle restait propice aux désaccords les plus profonds.
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C'était un grand classique de la diplomatie, un " must ", un invariant : pour parler de paix entre Israéliens et Palestiniens, depuis des générations, on apprenait qu'il ne fallait surtout pas commencer par évoquer Jérusalem. Dans les cénacles internationaux, la ville trois fois sainte a toujours été traitée à part, latéralisée, tant elle restait propice aux désaccords les plus profonds. Donald Trump a mis fin à ce principe. En annonçant unilatéralement le déplacement de l'ambassade américaine de Tel-Aviv - où elle est installée depuis septante ans (à l'instar des représentations de tous les pays européens) - à Jérusalem, le président américain a provoqué une secousse tellurique. Il a ouvertement choisi Israël contre les Palestiniens et choqué non seulement tous les pays musulmans, mais aussi ses propres alliés occidentaux. Trump a beau présenter cette décision comme une promesse de campagne, que certains de ses prédécesseurs avaient déjà formulée sans la tenir, ce bouleversement a tout pour mobiliser l'un contre l'autre les deux camps adverses, Israéliens et Palestiniens, et pour galvaniser les radicaux de chaque bord. En ce lieu si propice aux prédictions apocalyptiques, les pires prophéties se multiplient. Mais cette initiative, qui consterne le monde entier, doit être aussi analysée froidement. En 1980, la Knesseth a proclamé la ville capitale " éternelle et indivisible " d'Israël. L'ONU ne reconnaît pas cette annexion et considère que Jérusalem est sous occupation israélienne. Depuis, Israël a construit un grand nombre de logements et d'infrastructures à l'intérieur des limites administratives de la cité, puis à l'extérieur, en opérant des jonctions ente les différents points de peuplement juif. En clair, Israël a gagné à plate couture. De l'autre côté, lors de la proclamation d'un Etat palestinien par l'OLP, en 1988, Jérusalem a également été désignée comme capitale. La position de principe était la seule arme qui restait aux Arabes. Dans la solution à deux Etats, qui a servi jusqu'ici de base aux discussions de paix, toute la question de Jérusalem portait justement sur ce statut de double capitale. C'est cela qui pourrait disparaître, malgré les dénégations de Trump, avec un droit international piétiné. Il en ressort que l'installation prochaine de l'ambassade des Etats-Unis à Jérusalem provoque deux renversements, deux dommages d'importance inégale. Le premier concerne la diplomatie traditionnelle. Or, force est de constater que la solution à deux Etats, récitée comme une litanie par les diplomates, n'était plus qu'une formule ; cette solution semblait momifiée depuis un certain temps déjà. Juste avant l'avènement de Trump, John Kerry, le secrétaire d'Etat de Barack Obama, avait mis toute son énergie à la raviver - en vain ; Paris, pour sa part, s'était échiné à organiser une grande conférence internationale sur ce sujet - pour rien. Jérusalem a enseveli les prophètes de la paix négociée ; qui se souviendra d'eux ? Le deuxième effet est de reconvoquer le conflit des psychés. La religion est le principal rempart identitaire qui reste aux pays arabes, ce qui leur permet de s'adresser à 1,2 milliard de musulmans ; c'est un élément essentiel. Mais la déclaration de Trump comporte une large part de cynisme. Elle intervient dans un contexte où les grands alliés musulmans, Arabie saoudite en tête, paraissent nettement plus préoccupés par l'affrontement avec l'Iran que par la cause palestinienne, elle-même en repli constant depuis l'intensification de la catastrophe syrienne.