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Au regard de l'histoire, assiste-t-on réellement à une recrudescence des discours politiques haineux en démocratie ? Tout dépend du moment où l'on fait démarrer l'histoire. Les discours politiques haineux en démocratie ont proliféré en Europe dans la première moitié du xxe siècle. Il y a évidemment des précédents. Pour autant, il ne faut pas méconnaître le fait qu'une série d'indicateurs atteste une recrudescence de tels discours depuis le tournant du xxie siècle alors que la deuxième moitié du xxe a été marquée par le développement du droit international des droits humains. Le rapport de juin 2018 de la commission contre le racisme et l'intolérance du Conseil de l'Europe montre combien la rhétorique populiste est très souvent teintée d'une haine à l'encontre des minorités, des personnes étrangères et des migrants. L'aspect inédit des discours de haine actuels réside-t-il dans l'antagonisme qu'ils affichent avec les avancées en matière de respect des droits de l'homme ? C'est inédit. Le droit international des droits humains arrive à maturité dans les années 1970. Dès 1965, les Nations unies adoptent la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale. Et les Etats s'engagent à interdire toutes les incitations en ce sens, avec des réserves exprimées par certains pays, dont les Etats-Unis au nom de la liberté d'expression. Or, face à ces standards juridiques clairement définis, on observe que le discours politique s'est modifié ces vingt dernières années et est devenu ouvertement raciste et xénophobe. Avec un phénomène de déshumanisation et de diabolisation de l'autre. Le phénomène s'observe sous différentes latitudes... Au Japon, par exemple, une députée a récemment affirmé que les personnes LGBT sont " non productives parce qu'elles ne peuvent pas se reproduire " et s'est demandé s'il était opportun de dépenser l'argent du contribuable pour des politiques en leur faveur. Des discours de haine très explicites à l'égard de la communauté coréenne se sont également multipliés au point que le comité des droits de l'homme des Nations unies a incité les autorités à adopter une législation plus efficace pour les prévenir. Cela étant, on n'a pas au Japon une répétition aussi explicite des discours de haine auxquels on a pu assister pendant la campagne électorale présidentielle au Brésil. Ces discours sont-ils directement liés à la montée du populisme ? Il est très difficile d'établir une relation de cause à effet. Mais avec la montée de certains populismes, on voit une banalisation de ces discours. Elle ne peut qu'engendrer un sentiment d'impunité pour tout un chacun qui, éventuellement, dissimulait l'expression de sentiments semblables. Un marqueur de cette tendance en Europe est la rupture du cordon sanitaire à l'égard de l'extrême droite. En 2000, l'entrée du FPÖ de Jorg Haider dans le gouvernement conservateur autrichien avait provoqué une mise au ban de l'Union européenne et avait permis l'adoption d'une directive sur la mise en oeuvre du principe d'égalité de traitement des personnes sans distinction de races. Aujourd'hui, l'Autriche se dote d'un nouveau gouvernement avec des figures d'extrême droite et c'est elle qui assure la présidence tournante de l'Union... Une corrélation objective peut-elle être démontrée entre ces discours haineux et des passages à l'acte violents comme on a cru pouvoir l'observer avec l'envoi de colis piégés à des personnalités démocrates aux Etats-Unis ? C'est extrêmement délicat à établir. Il n'y a pas de définition unanime en droit international des droits humains du discours de haine. Quand on reprend celle du comité des ministres du Conseil de l'Europe qui parle de " toute expression qui répand ou justifie la haine raciale, la xénophobie, l'antisémitisme ou toute forme de haine basée sur l'intolérance ou qui y incite ou en fait l'apologie " et qu'on se souvient qu'elle a constitué une réaction à l'Holocauste de la Seconde Guerre mondiale, prévaut l'idée en Europe que le discours de haine aboutit à un moment donné à de la violence parce qu'il développe un sentiment d'impunité et parce que que la haine permet une simplification extrême entre le bien et le mal. En outre, une série d'études montre tout de même une augmentation des crimes de haine, liés au racisme ou à l'homophobie, notamment aux Etats-Unis. La conjonction entre discours radicaux et violences à caractère politique constitue-t-elle une menace pour la démocratie ? Oui. Mais je ne pense pas que la réponse à cette menace réside dans une réduction de la liberté d'expression. La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme indique que la liberté d'expression vaut aussi pour les discours " qui choquent, heurtent et inquiètent ". Le problème pour moi n'est pas tant dans la virulence des discours que dans le fait qu'ils s'accompagnent d'un démantèlement ou d'une attaque systématique des piliers qui sous-tendent l'Etat de droit. Il est très symptomatique de voir ce qui se passe avec les nominations à la Cour suprême des Etats-Unis ou d'observer que le président élu Jair Bolsonaro entend augmenter le nombre de juges de la Cour suprême du Brésil de 11 à 21 pour diluer leur pouvoir. Il y a une menace pour la démocratie mais aussi pour l'Etat de droit parce que les juges restent, dans nos constructions institutionnelles, les garants des droits des minorités contre, parfois, la dictature de la majorité. C'est plus inquiétant que les discours politiques violents.