La gauche, votre famille que vous écrivez avec un grand F, a souvent été aveugle face aux totalitarismes, que ce soit le stalinisme, le maoïsme ou, aujourd'hui, l'islamisme. A quoi attribuez-vous cette cécité ?

Soyons clairs, la gauche est issue des Lumières, elle s'est toujours voulue humaniste et égalitaire. Cependant, en s'imposant, elle a souvent abandonné son esprit critique, notamment face au stalinisme, au maoïsme et aux dictatures nées de la décolonisation. " Il ne faut pas désespérer Billancourt ", disait Sartre. Etant donné le formidable espoir que représentait le communisme, il fallait faire bloc. Mais pour ne pas désespérer Billancourt, nous avons désespéré les dissidents du monde soviétisé. Avec l'émancipation des peuples du tiers-monde, en tant qu'ex-colonialistes, nous nous devions d'être encore plus radicaux. Cette émancipation était une nécessité absolue mais notre idéologie nous a poussés à l'aveuglement volontaire face aux tyrans de beaucoup de ces nouveaux Etats. A cause de notre omerta, il faudra des années aux dissidents de ces nations émancipées pour parvenir à briser le silence. Le déni est dans notre ADN, nous l'avons encore vu avec Ségolène Royal qui a déclaré, il y a peu, qu'il n'y avait pas de prisonniers politiques à Cuba... Il est vrai qu'il y a eu des périodes où l'on ne savait pas. Pendant les années 1920, la plupart ignorait les crimes du communisme. Mais lorsque nous les avons connus, nous en avons contesté la réalité et stigmatisé ceux qui les avaient dénoncés. Comme Camus qui fut poursuivi par une haine agissante... Pareil pour Simon Leys, conspué pour avoir dénoncé les dérives du maoïsme. Au début des années 1970, je n'ai convaincu personne de mon entourage gauchiste de lire Les Habits neufs du président Mao, même pas des communistes antimaoïstes. Ma famille politique a continué à porter aux nues l'un des régimes les plus criminels de l'histoire.
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Soyons clairs, la gauche est issue des Lumières, elle s'est toujours voulue humaniste et égalitaire. Cependant, en s'imposant, elle a souvent abandonné son esprit critique, notamment face au stalinisme, au maoïsme et aux dictatures nées de la décolonisation. " Il ne faut pas désespérer Billancourt ", disait Sartre. Etant donné le formidable espoir que représentait le communisme, il fallait faire bloc. Mais pour ne pas désespérer Billancourt, nous avons désespéré les dissidents du monde soviétisé. Avec l'émancipation des peuples du tiers-monde, en tant qu'ex-colonialistes, nous nous devions d'être encore plus radicaux. Cette émancipation était une nécessité absolue mais notre idéologie nous a poussés à l'aveuglement volontaire face aux tyrans de beaucoup de ces nouveaux Etats. A cause de notre omerta, il faudra des années aux dissidents de ces nations émancipées pour parvenir à briser le silence. Le déni est dans notre ADN, nous l'avons encore vu avec Ségolène Royal qui a déclaré, il y a peu, qu'il n'y avait pas de prisonniers politiques à Cuba... Il est vrai qu'il y a eu des périodes où l'on ne savait pas. Pendant les années 1920, la plupart ignorait les crimes du communisme. Mais lorsque nous les avons connus, nous en avons contesté la réalité et stigmatisé ceux qui les avaient dénoncés. Comme Camus qui fut poursuivi par une haine agissante... Pareil pour Simon Leys, conspué pour avoir dénoncé les dérives du maoïsme. Au début des années 1970, je n'ai convaincu personne de mon entourage gauchiste de lire Les Habits neufs du président Mao, même pas des communistes antimaoïstes. Ma famille politique a continué à porter aux nues l'un des régimes les plus criminels de l'histoire. Je parlerais plutôt de la conviction d'être les porteurs de l'espérance des déshérités. Pour bâtir un monde juste, nous étions prêts à tout : on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs, répétions-nous. A partir de là, les abominations commises par les régimes communistes seront interprétées comme autant de " détours de l'histoire ". Pour ce qui est de la droite, je ne crois pas du tout qu'elle soit plus clairvoyante. Il y aurait certainement un livre très critique à écrire sur elle mais c'est à un de leurs dissidents de le faire, pas à moi. Je me borne à balayer devant notre Oui, la gauche entretient la culpabilité de la colonisation en ignorant superbement que celle-ci n'est pas que le fait de l'Occident. Sur ce plan, le monde musulman n'est pas en reste. Qu'il suffise de rappeler ce que furent les empires omeyyade et abbasside du côté arabe et turc ottoman. Nous sommes devant un phénomène historique commun à bien des peuples. De même, l'esclavage a été pratiqué par nombre de populations mais nous refusons de le voir. Ainsi Olivier Pétré-Grenouilleau, grand spécialiste de l'esclavage, sera violemment attaqué car, dans son livre Les Traites négrières, il ne s'est pas borné à décrire l'esclavagisme des Occidentaux mais qu'il a également analysé les traites africano-africaines et musulmanes. Ainsi également, dans sa loi tendant à la reconnaissance de l'esclavage comme crime contre l'humanité, l'ancienne garde des Sceaux française Christiane Taubira ne mentionne que la traite pratiquée par les Occidentaux. Elle a également demandé de ne pas trop parler de l'esclavage pratiqué par les Arabes " pour ne pas jeter l'opprobre sur les jeunes musulmans ". Imagine-t-on quelqu'un demander de ne pas trop parler du nazisme pour ne pas jeter l'opprobre sur les jeunes Allemands ? Evidemment non ! Cet argument est l'appendice d'une vision plus large qui fait des musulmans un peuple victime dont toutes les actions ne seraient que des réactions à l'oppression que leur ferait subir l'Occident dominant. En clair, les musulmans sont incapables d'autonomie. Sous ce brevet d'innocence, quel mépris ! Et quelle sottise ! En réalité, Daech est un mouvement idéologique souverain de restauration du califat, il a un projet d'islamisation radicale d'une partie du monde, il le dit et le montre. C'est pourquoi il persécute les chrétiens d'Orient et réduit en esclavage les Yézidis dont les femmes et les filles sont violées massivement au nom du Coran ; que les terroristes de Boko Haram se sont attaqués à des petites filles nigérianes qu'ils ont vendues comme du bétail ; et enfin que Daech exerce ce terrorisme avant tout contre les musulmans en Irak et en Syrie lorsque ceux-ci ne lui font pas allégeance. Peut-on prétendre que toutes ces populations font partie des dominants ? Nous vivons dans un monde depuis très longtemps sécularisé mais la sortie de la religion est une exception européenne, nous dit Marcel Gauchet. Européens ayant oublié depuis belle lurette la réalité du religieux, nous ne sommes plus capables de reconnaître sa prégnance sur les individus ni son pouvoir de mobilisation sur des populations de culture différente de la nôtre, en l'occurrence la musulmane. Notre vision sécularisée nous empêche de comprendre un phénomène qui inonde le reste de la planète. Elle nous interdit de penser que le religieux puisse être le moteur d'actions monstrueuses. Et comme nous voulons tenir le Coran pour un message de paix, nous avons décidé que la religion n'était qu'un leurre, que la motivation du terrorisme islamique était d'ordre socio-économique. Bien des sociologues qui se veulent progressistes regardent la société d'accueil comme néocoloniale, voire raciste, et considèrent les immigrés uniquement comme des victimes. Ils ne sont pas les seuls. Lisez Pour les musulmans d'Edwy Plenel, le cofondateur de Médiapart : il parle d'une masse musulmane compacte composée de victimes indistinctes qu'il est urgent de protéger comme une espèce zoologique menacée. On croirait entendre Brigitte Bardot parler des bébés phoques... Cette vision simpliste des dominants versus les dominés va très loin. A propos des viols de Cologne de la fin de l'année 2015, le sociologue français Eric Fassin a écrit que ces agressions de femmes allemandes par des migrants avaient un sens politique car les agresseurs s'étaient attaqués à des bourgeoises et non à des prostituées... En plus d'être odieux, l'argument est idiot : imagine-t-on ces hommes faisant consciencieusement le tri entre les femmes avant de les violenter ? Et quand Kamel Daoud dit que la société musulmane a un problème avec le corps de la femme et la sexualité, il est violemment pris à partie par des sociologues progressistes qui sermonnent l'indigène parlant de sa culture de l'intérieur. Ceux-là mêmes qui dénoncent le néocolonialisme, comment se conduisent-ils à l'égard des musulmans lorsqu'ils tentent de leur confisquer la parole pour des raisons idéologiques ? Il faut voir avec quelle violence ils s'attaquent aux résistants musulmans, qu'ils conspuent comme traîtres et islamophobes, pour les délégitimer aux yeux du public. Pas du tout ! La gauche générique reste ma famille - en dépit d'elle. Trop de grands hommes et de grandes femmes ont bâti la gauche pour que je m'en sépare. Mais il est vrai qu'une large partie de ma famille politique qui continue de voir une trahison dans toute critique venant de l'intérieur me condamnera. Ce n'est pas le moindre des paradoxes de la gauche, née dissidente, de rejeter violemment ses dissidents en les disqualifiant d'emblée comme réactionnaires pour ne pas répondre à leurs arguments. Je ne m'en plains pas, je savais à quoi m'attendre : des insoumis mille fois plus importants que moi, comme Panaït Istrati, Camus, Koestler ou Orwell, ont été traînés dans la boue. Ce qui m'importe, c'est de manifester ma solidarité avec les résistants musulmans comme Boualem Sansal, Kamel Daoud et bien d'autres qui luttent contre la barbarie islamiste au péril de leur vie. Et cette " grande lueur " que l'on croyait apercevoir jadis à l'Est, elle viendra peut-être du Sud... Aujourd'hui, ce sont les résistants musulmans qui nous brandissent l'esprit des Lumières. Allons-nous leur répondre : " Cachez ce Voltaire que nous ne saurions voir ? " Les Musulmans ne sont pas des bébés phoques, par André Versaille, l'Aube, 240 p.