Journaliste et auteure québécoise, Mélanie Loisel a 32 ans lorsqu'elle décide, en 2013, de partir à la rencontre de plusieurs dizaines de personnalités marquantes des XXe et XXIe siècles. Des opposants aux plus impitoyables dictateurs, de Pinochet à Ceausescu.
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Journaliste et auteure québécoise, Mélanie Loisel a 32 ans lorsqu'elle décide, en 2013, de partir à la rencontre de plusieurs dizaines de personnalités marquantes des XXe et XXIe siècles. Des opposants aux plus impitoyables dictateurs, de Pinochet à Ceausescu. Des survivants des conflits de ces 70 dernières années, comme Kim Phuc, la célèbre "petite fille de la photo" brûlée au napalm en 1972 pendant la guerre du Viêtnam. Des acteurs ou des témoins privilégiés des grandes parties de géopolitique qui ont, un jour, fait basculer le destin d'un pays. De ce périple de plus de deux ans, Mélanie Loisel revient avec 62 entretiens inédits, rassemblés dans Ils ont vécu le siècle. Et qui forment un récit poignant et universel : celui du combat obstiné que livre l'homme, malgré les revers ou les désillusions, contre les guerres, la famine, les attentats et l'ivresse du pouvoir.Pourquoi avoir voulu retracer les épisodes marquants de l'Histoire, de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, à travers des témoignages ?Mélanie Loisel : En février 2013, je travaillais sur une série de documentaires radio dédiés aux grands discours historiques. J'ai eu la chance d'entrer en contact avec des personnes relativement âgées, qui avaient chacune des histoires à raconter. Des histoires que l'on n'entendait nulle part. J'ai réalisé alors toute l'importance de recueillir leur témoignage avant qu'il ne soit trop tard. J'avais par ailleurs déjà beaucoup voyagé, et la politique internationale me passionnait. J'ai donc envoyé quelques bouteilles à la mer, pour interpeller des personnalités qui ont été au coeur de l'Histoire. Pas les seconds rôles, mais les véritables têtes d'affiche, ou celles et ceux qui les ont côtoyées de près. A mon grand étonnement, les réponses ont commencé à affluer de partout dans le monde. J'ai fait un premier voyage en Europe en mai 2015, où j'ai rencontré une vingtaine de personnalités. Parmi les premières, il y avait notamment Hans Blix, l'ancien inspecteur des armes de destruction massive en Irak. Pour moi, c'était le personnage incontournable de l'après-11 Septembre, celui qui avait tenu tête aux Américains.L'histoire du livre commence en 1940, avec le témoignage de Chil Elberg, survivant de l'Holocauste décédé il y a bientôt deux ans. Elle se termine en 2015, avec le regard du chanteur ivoirien Tiken Jah Fakoly sur la crise des migrants. Quel est le fil rouge de ces rencontres ?Je voulais que les personnes interrogées aient suffisamment de recul sur ce qu'elles ont vécu ou perçu. C'est pour ça que les responsables politiques rencontrés ne sont plus au pouvoir aujourd'hui. Je tenais aussi à ce que chacun raconte ces événements selon son propre point de vue, même si certains interlocuteurs sont controversés. Ce livre vise, en outre, à transmettre un message aux plus jeunes générations : même si on se sent démuni face aux plus grandes crises ou aux plus grands conflits, ces personnages prouvent qu'il est possible de changer le cours de l'Histoire.Quel est le témoignage le plus marquant à vos yeux ?Il est difficile de n'en citer qu'un seul. Mais il est clair que ma rencontre avec ce survivant des camps de concentration m'a profondément bouleversée. Quand on se retrouve face à un monsieur de 90 ans, partagé entre les larmes et une forme de sérénité retrouvée, qui montre son matricule de Birkenau en racontant les horreurs vécues à l'époque, on ne peut oublier sa force et sa persévérance.L'histoire de Phan Thi Kim Phuc, la "petite fille de la photo", qui a haï ce cliché pendant de longues années, illustre aussi ce type de parcours. C'est d'ailleurs elle qui préface votre livre...Oui, j'espérais qu'elle accepte de le faire. La photo qui l'a rendue célèbre a permis de changer le cours de la guerre du Viêtnam. Elle est devenue le symbole des conséquences de la guerre, des innombrables civils qui en subissent les dommages, dans leur âme et dans leur corps. Je me rappelle de la sensation au bout de mes doigts lorsqu'elle m'a dévoilé sa peau brûlée. Malgré les douleurs, qu'elle éprouve encore après tant d'années, elle est parvenue à se reconstruire et à décliner son histoire personnelle pour la bonne cause.Pour évoquer le génocide des Khmers rouges au Cambodge, vous avez rencontré François Bizot, cet ethnologue français détenu en 1971 dans un camp d'extermination et libéré trois mois plus tard par Douch, son bourreau. Un entretien très sombre sur la nature humaine.A ce jour, c'est la rencontre la plus déstabilisante de ma vie, dans le sens où elle sort du discours ambiant. François Bizot raconte à quel point nous sommes tous des bourreaux en puissance. Il nous force à nous questionner sur notre façon d'être et d'agir. Il va même jusqu'à souligner "l'humanité" du bourreau, quel qu'il soit, en insistant sur le caractère indissociable de la nature humaine. D'après lui, tout le monde est susceptible de devenir un bourreau si les conditions sont rassemblées. Autour de nous, dans notre quotidien, on se comporte d'ailleurs très souvent comme des dictateurs.Beaucoup de témoins reviennent, avec sincérité, sur leur histoire personnelle. A l'inverse, quelle était la personnalité la plus difficile à cerner ?Zbigniew Brzezinski, le conseiller de la Sécurité nationale américaine sous l'ère de Jimmy Carter, m'est apparu comme un stratège assez froid, solennel et très complexe à aborder. D'autant qu'il ne m'a accordé qu'une dizaine de minutes par téléphone. Il sait précisément ce que les Américains ont fait pendant la guerre froide et quels étaient par exemple leurs intérêts géopolitiques à soutenir les moudjahidines en 1979, avant l'intervention des Soviétiques en Afghanistan. Cet homme fait partie des rares personnes qui, à certains épisodes de l'Histoire, ont réellement pu décider du sort de l'humanité. Il était donc difficile d'avoir accès au véritable personnage, qui n'allait pas me révéler des secrets d'Etat.A la lecture de ces témoignages, on constate que la déception succède souvent aux moments d'euphorie et d'exaltation, comme l'abolition d'une dictature ou l'émergence d'une nation. Pourquoi ?J'ai été surprise de voir à quel point peu de décideurs et de dirigeants échappent à l'ivresse du pouvoir. Après avoir consacré leur vie à une cause qu'ils jugent noble et bénéfique pour leur peuple, beaucoup en viennent à défendre leurs propres intérêts. C'est à se demander quelles étaient leurs véritables intentions.L'ancien président iranien Abolhassan Bani Sadr, contraint à l'exil après s'être opposé à l'ayatollah Khomeiny, le résume dans l'un de vos entretiens : il distingue l'homme irréprochable, empreint de valeurs avant son règne, et le dirigeant sans foi ni loi...Absolument. Et d'autres personnes abordent cet aspect-là. Notamment l'ami de Léopold Senghor, l'ancien président du Sénégal pourtant perçu comme le bon militant et le père de la négritude. Une fois au pouvoir, lui aussi a finalement pris des décisions qui allaient à l'encontre des valeurs qu'il prônait, en faisant arrêter le Premier ministre Mamadou Dia.A cela s'ajoute la grande frustration inhérente à la lutte que des grandes figures ont livrée, malgré leur obstination. N'est-ce pas un constat pessimiste ?La plupart de ces personnes ont une idée très claire des solutions à la cause qu'elles défendent. Mais tout repose sur la volonté de l'être humain d'agir, individuellement, dans le même sens. L'égoïsme de chacun constitue à ce titre leur plus grande frustration. Que ce soit pour résoudre un conflit durable ou pour lutter contre la faim dans le monde.Lakhdar Brahimi, médiateur de l'ONU en Syrie en 2012, résume toute cette détresse : "Je souhaite seulement que vous fassiez mieux que nous. Essayez au moins de faire mieux !", demande-t-il. Le progrès de l'humanité serait-il à ce point illusoire ?Quand j'ai commencé ce projet, je me sentais impuissante, pour avoir beaucoup voyagé, devant tant de choses à construire dans les pays pauvres ou en proie à des conflits. C'est aussi pour cette raison que j'avais envie de rencontrer des personnalités qui ont marqué l'Histoire. Parmi elles, beaucoup ont décidé, à un moment, de se consacrer au service de la collectivité et de l'humanité. Le tout est d'avoir conscience qu'on ne peut aboutir, seul, à une victoire totale. Pour moi, c'est la plus belle leçon à retenir. Jean Ziegler, ex-rapporteur de l'ONU sur l'alimentation, m'a marquée quand il m'a dit : "Quand on mène une bataille, il faut en parler sans relâche, à qui veut bien l'entendre et même à ceux qui ne veulent pas l'entendre."Après la crise économique, les attentats de Paris et de Bruxelles ont fait entrer l'Europe dans une ère plus sombre encore. N'assiste-t-on pas justement à une régression de l'humanité et des mentalités ?Il est vrai que l'on est confronté actuellement à une certaine noirceur, qui n'épargne par ailleurs aucune région du monde. On pense aux exactions commises au Soudan du Sud, à l'Etat islamique, aux attentats perpétrés en Europe, en Afrique, au Moyen-Orient... Les terroristes causent énormément de mal autour de nous. Mais si on regarde l'Histoire dans son ensemble, on s'aperçoit que l'humanité semble évoluer positivement. Cela n'enlève rien aux gigantesques chantiers qu'il reste à accomplir. Au-delà des discours remplis de bonnes intentions et d'appel à l'unité, les dirigeants doivent tout mettre en oeuvre pour lutter contre les inégalités. L'Union européenne doit, de son côté, renouer avec ses fondamentaux, en rappelant que son projet d'ouverture et de libre circulation a permis d'éviter la résurgence de grands conflits internationaux.Les récents événements semblent, au contraire, accentuer la méfiance et le repli sur soi... Comment y répondre ?Pour moi, c'est surtout une question d'éducation, et donc d'ignorance. Il est crucial de créer des contextes et des lieux, à petite et à grande échelle, où l'on peut entrer en contact avec l'autre, avec ce qui est différent de nous. C'est le sentiment d'injustice qui crée la violence. Mais je suis indulgente à l'égard de ceux qui raisonnent de la sorte parce qu'ils se battent déjà pour leur propre survie. Quelles auraient été mes frustrations si j'avais vécu dans un pays en guerre ? Je me suis d'ailleurs abstenue de juger les personnes plus controversées que j'ai pu rencontrer. Il faut simplement tenter de comprendre d'où vient leur discours.Vous semblez, malgré tout, optimiste...Chaque génération perçoit son changement. Un processus de paix est logiquement un cheminement au long cours. "Il m'est interdit de désespérer", m'a confié Albert Jacquard. Je reprends volontiers l'expression. A ce titre, le fait d'avoir vécu en Tunisie en 2006, quand le pays n'était pas encore libéré du régime de Ben Ali, a complètement changé ma vision du monde.Pourquoi ?Parce que j'ai réalisé qu'il y avait d'autres façons de vivre, d'interagir, de se parler, de s'adapter à ce qui est. Quand on entame une vie ailleurs, en dehors de tous nos repères, on se rend compte que ce n'est ni mieux, ni plus mauvais que ce que l'on connaît. Il faut cesser de vouloir uniformiser l'humanité. Et l'appréhender avec toute sa diversité. ?Ch. L.Ils ont vécu le siècle. De la Shoah à la Syrie. Soixante-deux témoins racontent, par Emilie Loisel, éditions de l'Aube, 384 p.