Des migrants du Soudan à Alexandre le Grand, de l'ouragan Katrina au tremblement de terre de Haïti, votre oeuvre est traversée par l'épique et le tragique. Vos activités de dramaturge expliquent-elles cette appétence ?

Ma formation d'écrivain vient du monde du théâtre et, de fait, je n'ai jamais exploré la comédie. Il y a sûrement là des liens, mais n'est-ce pas le contraire ? N'ai-je pas été autant du côté du théâtre parce que je suis baigné par la tragédie grecque ?
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Ma formation d'écrivain vient du monde du théâtre et, de fait, je n'ai jamais exploré la comédie. Il y a sûrement là des liens, mais n'est-ce pas le contraire ? N'ai-je pas été autant du côté du théâtre parce que je suis baigné par la tragédie grecque ? Je voulais écrire un livre sur la défaite (1), évidemment militaire, mais aussi intime. Un matin, j'ai eu une sorte d'intuition sur la possibilité de mêler l'Antiquité, avec Hannibal, la guerre de Sécession à travers Ulysses Grant, et le XXe siècle avec le Négus, auxquels j'ai finalement ajouté la période contemporaine, par le biais de " chasseurs " chargés de traquer les nouveaux ennemis de l'Occident. Nous avons là une guerre d'Empire, entre Rome et Carthage, une guerre civile, en Amérique, et une guerre coloniale, en Ethiopie. Vaincre ou perdre n'y résonne pas de la même façon. Mon travail d'écrivain a consisté à opérer un tressage qui donne à entendre une espèce de verticalité de l'Histoire. J'ai trouvé des échos entre ces différentes périodes, notamment sur la question noire. La négritude, pour reprendre le terme de Césaire, est quelque chose qui m'a toujours profondément bouleversé et intéressé. Il a perdu, in fine, et pour autant c'est lui, et non Scipion, le personnage mythique. Hannibal est comparable à Alexandre. Ils ont le même génie militaire, la même capacité de changer le cours des choses et d'aller contre le raisonnable. Ainsi de Hannibal lors de la bataille de Cannes, en Italie, la plus grande boucherie de l'Histoire. 45 000 Romains à terre ! A côté, Omaha Beach avec ses 3 000 morts paraît bien petit. C'est dément. Il faut imaginer le général carthaginois se promenant dans la chaleur étouffante du mois d'août sur cette colline où gisent 45 000 corps et dire : " J'ai gagné. " Comme le diront après lui Napoléon, le général Sherman, l'ami " fou " de Grant, ou encore Eisenhower. Les batailles qui restent dans les mémoires sont des charniers atroces. Le général, et futur président des Etats-Unis, Grant, surnommé " le Boucher ", mais aussi " l'Ivrogne ", par ses hommes, n'a à sa disposition qu'un seul avantage : le surnombre. Il joue cette carte sciemment, il impose l'idée qu'il ne faut pas compter les morts ; il avance, c'est tout ce qui importe. C'est la guerre totale. Je me demande à quoi cet homme peut penser, le soir, dans sa tente, après avoir envoyé le matin 8 000 de ses hommes à l'abattoir. Son alcoolisme vient peut-être de là. Il se fait sauter le caisson avec la bouteille, abattu comme s'il était dévasté par ses victoires. Qu'est-ce qu'une victoire, d'ailleurs, dans une guerre civile ? Malgré la boucherie, c'est une bonne chose que Grant ait gagné, cela va dans le sens de l'Histoire. Les guerres de libération des peuples, de décolonisation, sont parfois terribles, sauvages, mais elles sont justes, oui. Je trouve sa fuite et sa défaite très romanesques. J'ai relu son fameux discours devant la Société des Nations, à Genève, ce discours de la défaite qu'il jette à la figure de tous ces pays qui, par lâcheté, ne l'ont pas aidé en 1935 dans son combat contre Mussolini. Ce faisant, le Négus signe l'arrêt de mort de la SDN. Personnellement, je suis un type rancunier, mais je ne suis pas assez méchant pour être revanchard. Je suis très énervé par l'idée de pardon, que l'on brandit trop souvent, même lorsque l'incriminé ne demande rien, pour vite étouffer la blessure et le ressentiment. Par peur du conflit, il faudrait toujours aplanir les choses. Mais pourquoi pardonner, par exemple, à tous les grands tueurs de la mafia sicilienne qui ont mis à feu et à sang l'Italie dans les années 1980 et 1990 ? Le monde du renseignement est dramaturgique par essence. Pour cette partie, j'ai lu les passionnants essais de Grégoire Chamayou sur Les Chasses à l'homme et les nouvelles façons de tuer apparues avec les drones. Les deux piliers sur lesquels la guerre a de tout temps reposé, la victoire et le héros, se dissolvent. Le conflit est devenu permanent et les héros sont anonymes. Peut-on encore proclamer " on a gagné " ? Malheureusement, non. Lors de la troisième guerre punique, par exemple, Rome rase Carthage et sale la terre pour que jamais plus rien ne repousse. L'affirmation de la toute-puissance passe par l'effacement des traces et le mensonge historique. Ainsi des terroristes islamistes, qui pillent les musées et détruisent les antiquités, parce qu'impures, de Mossoul à Palmyre. Je ne supporte pas l'idée que mes descendants ne verront ni les bouddhas géants de Bâmiyân, en Afghanistan, ni les mausolées musulmans de Tombouctou, au Mali. Je suis très sensible à l'empilement historique que l'on ressent dans certains lieux, comme à Delphes ou à Palmyre. Nous nous inscrivons dans cette longue chaîne verticale et touchons là à un petit moment d'éternité. C'est donc à ce nouvel obscurantisme, ce drapeau noir brandi au nom d'Allah, que nous sommes aujourd'hui confrontés. Et, comme par hasard, les premiers à pâtir de l'obscurantisme sont encore les femmes, les livres et les statues. Oui, on ne peut pas reculer, on ne peut pas désapprendre à lire. Il peut y avoir défaite, mais pas renoncement. Il ne faut rien lâcher. Si l'on m'enlève les terrasses de café, les livres et le théâtre, la vie ne m'intéresse pas. Dans les périodes de grand tremblement politique, il est primordial de parvenir à construire un récit de ce que l'on vit. Sinon, demeure juste le traumatisme des images de chaînes d'info, dont nous nous abreuvons du matin au soir. Le récit romanesque, poétique, intellectuel, est une façon de reprendre possession des choses et de ne plus être prisonnier de la terreur. " Ne laissez pas le monde vous voler les mots ", écrivait Darwich. Non, il faut tenir, il n'y a pas d'alternative. Le plus compliqué, c'est qu'on a besoin de sang-froid, individuellement et collectivement, face aux attaques des terroristes. La République doit offrir ce sang-froid-là. Or je ne vois pas de figures dans la sphère politique française aptes à le porter de manière évidente et assurée. (long silence) Je suis très surpris, moi l'athée absolu, de découvrir que le discours politique que j'appelle de mes voeux vient souvent du pape. Que ce soit sur l'émigration ou sur le rapport au monde musulman, il fait montre d'un grand sang-froid, justement. Il le dit très simplement : les musulmans ne sont pas nos ennemis par essence ; être du côté de l'accueil et de l'humanisme n'est pas signe de faiblesse ou d'idéalisme. Sans être visionnaire, il est évident que les déplacements de populations sont l'un des grands enjeux du monde de demain. C'est une problématique tragique et passionnante. Ma grande tristesse est que ce combat-là a été percuté de plein fouet par le terrorisme. Les discours d'hier sur l'immigration sont devenus inaudibles, tout est à refaire et à redire sur la notion d'accueil. Peut-on inventer une hospitalité d'Etat afin de nous mettre à l'abri de cette peur qui surgit à chaque période de crise migratoire ? Si, il y a quinze ans, on s'était posé cette question, peut-être n'aurions-nous pas aujourd'hui une jungle à Calais... La grande désillusion est européenne. Pendant longtemps, j'ai cru à la belle aventure de l'Europe. Avec la crise des migrants, elle s'est transformée en réunion de copropriétaires. A chacun ses petits intérêts et ses petits égoïsmes. On est loin du réenchantement. (1) Écoutez nos défaites, par Laurent Gaudé, Actes Sud, 288 p.Par Marianne Payot - Photo : Michel Labelle pour Le Vif/L'express