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Après plus de septante ans, que reste-t-il à apprendre sur le nazisme et sur la Shoah ? Ce qu'écrit Laurence Rees. Dans Holocauste. Une nouvelle histoire (1), l'historien, producteur, scénariste et réalisateur de nombreux documentaires pour la BBC, livre l'état du savoir et les récentes réflexions des historiens. Il apporte aussi sa propre oeuvre, en s'appuyant sur des documents d'époque et, surtout, en puisant dans un matériau original : des témoignages inédits, ceux de victimes mais aussi ceux des protagonistes fascinés par les harangues d'Adolf Hitler, que l'auteur accumule depuis plus de vingt-cinq ans. La nouveauté tient dans sa manière de raconter, à la façon d'une grande enquête, et par les qualités de synthèse dont il fait preuve. Rees déroule minutieusement la montée en puissance de la " solution finale ", des premières expériences sur les malades mentaux à l'extermination de masse des déportés juifs. Il expose le fonctionnement d'un régime qui dépeint les obsessions de son leader : l'antisémitisme fanatique qui le tenaillait et qui trouva dans la guerre l'élan nécessaire à un assouvissement exterminateur, tout comme la résolution de ne jamais capituler qui lui fit préférer la destruction de l'Allemagne à l'abandon de sa résolution... " Le Juif, écrit Hitler, a produit une tuberculose raciale entre les nations. " Et " l'objectif final " de tout gouvernement allemand ne peut être, pour le futur Fürher, que " la suppression sans compromis de tous les Juifs ". C'est par cette lettre d'Adolf Hitler, écrite en septembre 1919 et adressée à un camarade soldat, que s'ouvre Holocauste. Pour l'historien britannique, le courrier est un document essentiel, parce qu'il demeure la " première preuve irréfutable des convictions antisémites d'Hitler ". Les idées du futur chef d'Etat nazi ne sont certes ni inédites ni isolées dans une Europe imprégnée d'un antisémitisme " traditionnel " d'origine chrétienne et d'une Allemagne pénétrée de l'antisémitisme völkisch (du nom du mouvement intellectuel apparu en Allemagne à la fin du xixe siècle). Cependant, une tout autre manière d'attaquer les Juifs se développe alors dans les esprits : un antisémitisme pseudo-biologisé et basé sur la notion de race. Ce concept catégorise, classifie et, surtout, hiérarchise la population humaine. Il suppose des races " supérieures " et des races " inférieures ". Dans ce modèle, au bas de l'échelle, il y a les Juifs. Dans cette lettre, Hitler appelle à " renoncer à l'antisémitisme de l'émotion " et à opter pour l'antisémitisme racial. Ce dernier se nourrit, en fait, de considérations anciennes édifiées sur des mythes scientifiques et datant, pour la plupart, du xixe siècle (l'inégalité des races d'Arthur de Gobineau, la lutte féroce pour la suprématie de la race aryenne d'Houston Stewart Chamberlain, l'eugénisme de Francis Galton...). Quel intérêt, tout cela ? Pour Laurence Rees, dès lors que les nazis étaient persuadés que les Juifs étaient inférieurs, " un bacille nuisible " qu'il fallait éliminer, et dès lors que la " judéité " était présente dans le sang, il n'y avait pas d'échappatoire possible. " L'antisémitisme traditionnel s'appuyait sur la religion : si les Juifs se convertissaient au christianisme, ils avaient une chance d'échapper à la persécution. L'antisémitisme nazi a ceci de particulier qu'il aboutit à l'exclusion et la persécution. " La mort des Juifs leur était-elle pour autant promise et était-elle planifiée de longue date ? " L'Holocauste n'était pas préprogrammé ", affirme l'auteur. Les mesures antisémites n'étaient d'ailleurs nullement l'apanage du IIIe Reich, voire servaient les desseins de pays européens. " Les Français et les Néerlandais ont collaboré volontiers, tandis que les Européens de l'Est ont servi de complices à l'anéantissement ", poursuit Laurence Rees, ajoutant que " dans les années 1930, le désir de divers pays européens de persécuter et même d'expulser leurs Juifs est largement oublié aujourd'hui, dans la conscience publique, tant il fut dépassé en férocité par l'Holocauste nazi ". Ainsi, au cours du printemps 1937, la Pologne, désireuse de se débarrasser de ses trois millions de Juifs, envisage de les envoyer massivement à Madagascar. Mais, après un séjour de quelques mois sur l'île, les autorités polonaises abandonnent ce plan : il y est impossible de loger plus de 60 000 Juifs. En 1936, David Lloyd George, Premier ministre britannique, déclare, sortant de chez le Führer, que " jamais je n'ai vu de peuple plus heureux que les Allemands, et Hitler est un très grand homme ". En mars 1938, à la veille de la conférence internationale des réfugiés du Reich, réunie à Evian, à l'initiative du président américain Franklin Delano Roosevelt, le Premier ministre canadien Mackenzie King reconnaît que le Canada peut être présenté comme un refuge pour les Juifs en raison de " (ses) grands espaces vides et de (sa) petite population ". Mais " nous devons veiller à préserver cette partie du continent des troubles et d'un mélange trop grand de sangs étrangers. [...] Je crains des émeutes si nous acceptons d'accueillir en nombre des Juifs. " Ce qui aurait pu constituer une défense contre le nazisme n'a pas joué, ou faiblement. Les pays occidentaux ne se sont pas précipités pour accueillir les Juifs fuyant l'Allemagne et les pays conquis. Après l'échec d'Evian, en juillet 1938, et après l'assurance donnée par la France qu'aucun des Etats participants à la conférence " ne conteste au gouvernement allemand le droit absolu de prendre à l'égard de certains de ses ressortissants des mesures qui relèvent de sa souveraineté ", Hitler acquit la conviction qu'il pouvait traiter désormais ses Juifs comme bon lui semblait, afin d'obtenir leur départ à tout prix. Mais, pour Laurence Rees, la machine exterminatrice s'est progressivement mise en place. Bien sûr, on peut retenir, comme point de repère, la conférence de Wannsee (20 janvier 1942), qui consigna l'évacuation des Juifs vers l'Est pour trimer dans " de grandes équipes de travail " : " Il va sans dire, précise Reinhard Heydrich ( NDLR : adjoint d'Heinrich Himmler, ministre de l'Intérieur dHitler et chef de la Gestapo), qu'une grande partie d'entre eux (des Juifs) s'éliminera tout naturellement par son état de déficience physique. " Mais selon Rees, " la nouveauté n'est pas l'annonce d'une nouvelle stratégie destructrice mais l'extension d'une stratégie déjà existante " : l'anéantissement des Juifs ne souffrira désormais aucune exception et ne s'arrêtera devant aucune conséquence. Dans le discours d'ouverture que prononce Heydrich, il est explicitement notifié que la " question " juive ne doit plus se poser aux générations suivantes. Les archives nazies montrent que la politique antijuive du IIIe Reich s'est composée de plusieurs " options ", qui ont été appliquées ou examinées. Les nazis, sept mois après l'arrivée d'Hitler au pouvoir, signent l'accord Haavara, qui permet à des milliers de Juifs allemands, non sans de multiples extorsions, de récupérer une partie de leur capital en Palestine après émigration. D'autres solutions sont envisagées, dont la déportation des Juifs sur un territoire africain. Au cours de l'été 1940 - la victoire sur la France libérant le territoire de Madagascar - est étudiée la transformation de l'île, vidée de ses habitants, en un vaste ghetto, confié à l'administration SS, sous contrôle militaire allemand. Le plan achoppe finalement sur des problèmes de transports insurmontables. Pendant quelques mois, Adolf Eichmann, en charge des " affaires juives et de l'évacuation ", réfléchit à l'implantation d'une " réserve " dans la région de Lublin, dans l'est de la Pologne. Dans la même séquence, plusieurs documents attestent du double projet de préserver un groupe important de travailleurs juifs et de les soumettre à un programme de stérilisation. Quels que soient ces projets, souligne Laurence Rees, tous ont, " en définitive, un caractère génocidaire ", à moyen et long termes. Jusqu'au début de 1941, Hitler n'aurait donc envisagé qu'" une solution finale territoriale " : la déportation des Juifs sur les vastes terres qu'il compte vite conquérir en Union soviétique. Tout change en juin 1941 avec l'entrée en guerre de l'Allemagne contre l'URSS. En quelques semaines, les troupes allemandes déferlent sur la Biélorussie, l'Ukraine et les Etats baltes. C'est l'" opération Barberousse ". Cette fois, les nazis entendent tirer la leçon du précédent polonais. L'échec des plans d'expulsion imaginés les mois précédents les conduit à envisager une " solution " plus radicale pour les Juifs présents sur leurs nouveaux territoires de conquête : leur liquidation systématique. Commencent alors les opérations de " nettoyage " derrière la ligne de front russe, essentiellement le fait des détachements spéciaux, les Einsatzgruppen. Ces " groupes mobiles de tueries " sillonnent l'est de l'Europe pour vider ces régions des communistes et les rendre judenfrei, c'est-à-dire " libres de Juifs ". Et ce qui, au départ, doit être une extermination systématique, visant en priorité les hommes en âge de combattre, devient en quelques semaines un génocide : les femmes, les enfants, les vieux sont systématiquement tués dès juillet 1941. Avant que les camps d'extermination comme Auschwitz-Birkenau, Belzec, Chelmno, Sobibor ou Treblinka ne deviennent pleinement opérationnels. Pour Laurence Rees, si les déportations de Juifs vers l'est se développent à l'automne 1941, ce n'est pas forcément le signe d'une volonté d'extermination ; si, devant les difficultés militaires rencontrées par les nazis, des décisions de " liquidation " sont prises, ce n'est que peu à peu ; faute de disposer de suffisamment de territoire, on en vient à une liquidation physique sur place qui se transformera en programme d'ensemble. Mais le IIIe Reich doit surmonter de nombreuses entraves pour mettre ses plans à exécution. Les nazis sont à la recherche d'une " technologie adaptée au meurtre de masse ". L'ouvrage de Laurence Rees met en lumière les obstacles techniques. Le régime expérimente d'abord le monoxyde de carbone, puis les gaz d'échappement canalisés dans des camions mobiles et dans des chambres temporaires. Finalement, le commandant d'Auschwitz, Rudolf Höss, découvre en septembre 1941 à quel point le Zyklon B est " productif ". Largement employé, il ne s'impose pourtant jamais comme l'unique technique que les nazis utilisent pour exécuter la " solution finale ". Car c'est une " palette d'outils " qui conduit au génocide de plusieurs millions d'individus. Ces " outils ", notamment le gaz, sont d'abord expérimentés sur les handicapés mentaux. " Nous sommes ici au coeur de la pensée meurtrière nazie, qui conçoit le monde comme une lutte où les " bouches inutiles " et les " parasites " devaient périr car leur vie n'est pas " digne d'être vécue ". " Six centres d'extermination comprenant des chambres à gaz sont installés en Allemagne et en Autriche. L'historien analyse le rôle moteur de l'idéologie eugéniste dans l'origine du génocide, mettant en évidence les lignes de continuité entre la volonté de suppression des malades mentaux et des handicapés - le fameux programme T4 qui fera près de 100 000 victimes - et la Shoah. Des " techniciens " de l'euthanasie, comme Christian Wirth, Irmfried Eberl ou Franz Stangl, sont chargés de mettre en place le plan qui donnera naissance aux camps de Belzec, Sobibor et Treblinka. Avec des techniques sensiblement pareilles. Qu'importe donc de savoir à quel moment exact Hitler décide que les Juifs ne survivront pas, ni que les moyens de tuer sont ou non clairement définis, le sens de la " solution finale " est sans ambiguïté : les Juifs ne doivent pas sortir vainqueurs de cette guerre. Le Führer l'a prophétisé publiquement dans un discours prononcé devant le Reichstag, le 30 janvier 1939. Laurence Rees adopte la position du grand historien israélien, Saul Friedländer : ce qui fait la singularité de l'antisémitisme nazi, c'est son caractère " rédempteur ". Autrement dit, l'idée selon laquelle le salut du monde, pour les nazis, passe nécessairement par l'élimination des Juifs. Pour les exécuteurs, ceux-ci représentent une " menace active ". Ce qui permet de rétablir une " cohérence " entre tous les adversaires de l'Allemagne : le capitalisme américain et le bolchevisme soviétique, le Juif étant censé tirer les ficelles de l'un comme de l'autre. Quant à Adolf Hitler, Laurence Rees n'en fait pas un despote tout-puissant. " Pas d'Hitler, pas d'Holocauste : c'est incontestable ", affirme-t-il. Mais l'Etat nazi " a également joué un rôle dans la manière dont l'Holocauste s'est développé " en encourageant " ses subordonnés à concevoir leur propre méthode pour mieux réaliser la vision d'ensemble ". L'auteur se range résolument aux côtés de l'historien allemand Hans Mommsen qui, en 1983, invente le terme de " radicalisation cumulative ". " L'Holocauste fut une sorte de free-for-all, avec des factions du régime essayant de se surpasser les unes les autres pour "améliorer" le mécanisme de meurtre. " En ce sens, il s'attaque à la doxa de la " banalité du mal ", développée par la philosophe Hannah Arendt, dont est sortie une vulgate : tout le monde peut, dans certaines circonstances, se transformer en bourreau. Il estime que " plus que des hommes ordinaires, les nazis sont des fanatiques radicalisés ". De ses nombreux entretiens qu'il a menés avec des exécuteurs et des collaborateurs, il note que " ceux-ci n'avaient pas le sentiment d'obéir aveuglément à des ordres comme les ouvriers d'une chaîne de fabrication ". " Ils avaient internalisés le système des croyances nazies. Pour eux, tuer était la bonne chose à faire. " L'auteur n'exonère pas le peuple allemand. L'opinion n'a sans doute pas été à l'origine de l'entreprise criminelle nazie. Mais il conclut à l'absence de véritable réaction collective aux mesures antijuives ainsi qu'au processus de mise à mort. L'indifférence domine massivement le tableau, malgré les cas de dévouements individuels. Tous les acteurs ont donc eu leur part, même si elle est inégale. Ainsi, certains pays européens ont collaboré plus volontiers et déportés des Juifs avec plus ou moins d'efficacité. A titre d'exemple, aux Pays-Bas, les trois quarts de la communauté juive ont péri durant l'Holocauste. Ce chiffre s'élève à 50 % en Norvège, 40 % en Belgique, 25 % en France. " Les collaborateurs français, comme ceux d'autres pays d'Europe, ont simplement choisi d'agir de la sorte. " Toutes les polices de l'Europe occupée ont effectué des rafles et, aux Pays-Bas, par exemple, le bilan élevé des déportations s'explique par la volonté de l'administration néerlandaise. De leur côté, les Alliés savaient quelle dimension prenaient les massacres des juifs d'Europe " au moins officiellement dès le mois d'août 1942 ". Une dimension que Laurence Rees résume en une phrase : " L'extermination des Juifs fut un crime d'une horreur singulière dans l'histoire de l'humanité, parce que jamais auparavant un dirigeant n'avait décidé que, dans une période de temps concevable, un groupe ethnique et religieux devait être physiquement détruit et que des installations et des équipements seraient conçus et créés pour y parvenir. "