Rencontrer Hillary Clinton dans un festival de cinéma, la chose peut avoir de quoi étonner. Le 25 février dernier, l'ancienne secrétaire d'Etat était pourtant présente à la Berlinale pour y défendre Hillary, une minisérie documentaire en quatre épisodes réalisée par la cinéaste new-yorkaise Nanette Burstein pour la plateforme de vidéo à la demande américaine Hulu. Dans ce portrait étayé et fouillé qui a le chic pour remettre certaines pendules bien à l'heure, la fringante septuagénaire se livre sans doute comme jamais, brisant cette image qui lui a lourdement collé aux basques durant la dernière campagne présidentielle américaine de lady froide et calculatrice déconnectée du petit peuple. L'occasion était trop belle pour ne pas saisir la balle au bond. Dans la foulée d'une conférence de presse menée tambour battant, rendez-vous avait été fixé dans un petit salon de l'hôtel Adlon, incontournable établissement berlinois situé juste en face de la Porte de Brandebourg et de l'ambassade des Etats-Unis. Là, décontractée, souriante, mais pas moins farouchement déterminée, elle s'est entretenue longuement avec une tablée restreinte de journalistes internationaux, moins en campagne pour elle-même - elle ne se représente pas à l'élection présidentielle - que contre sa némésis honnie, l'agent orange Donald Trump. Le Vif L'Express avait le privilège rare d'être de la discussion. Morceaux choisis.
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Rencontrer Hillary Clinton dans un festival de cinéma, la chose peut avoir de quoi étonner. Le 25 février dernier, l'ancienne secrétaire d'Etat était pourtant présente à la Berlinale pour y défendre Hillary, une minisérie documentaire en quatre épisodes réalisée par la cinéaste new-yorkaise Nanette Burstein pour la plateforme de vidéo à la demande américaine Hulu. Dans ce portrait étayé et fouillé qui a le chic pour remettre certaines pendules bien à l'heure, la fringante septuagénaire se livre sans doute comme jamais, brisant cette image qui lui a lourdement collé aux basques durant la dernière campagne présidentielle américaine de lady froide et calculatrice déconnectée du petit peuple. L'occasion était trop belle pour ne pas saisir la balle au bond. Dans la foulée d'une conférence de presse menée tambour battant, rendez-vous avait été fixé dans un petit salon de l'hôtel Adlon, incontournable établissement berlinois situé juste en face de la Porte de Brandebourg et de l'ambassade des Etats-Unis. Là, décontractée, souriante, mais pas moins farouchement déterminée, elle s'est entretenue longuement avec une tablée restreinte de journalistes internationaux, moins en campagne pour elle-même - elle ne se représente pas à l'élection présidentielle - que contre sa némésis honnie, l'agent orange Donald Trump. Le Vif L'Express avait le privilège rare d'être de la discussion. Morceaux choisis. Est-ce un soulagement pour vous, aujourd'hui, de pouvoir vous exprimer librement sur certains sujets sans courir le risque d'être violemment attaquée de toutes parts en permanence ? Un immense soulagement. Vous savez, tellement d'histoires ridicules ont circulé à mon propos, toutes ces théories du complot totalement dingues que l'on m'a balancées à la figure tout au long de ma carrière politique... L'histoire de ma vie publique est pavée d'allégations toutes plus farfelues les unes que les autres qui se sont accumulées et ont joué en ma défaveur. Comme cette fameuse affaire des courriels comportant des informations gouvernementales potentiellement confidentielles réceptionnés sur un serveur personnel. Ça a clairement été pour moi l'une des grandes déceptions de la dernière campagne présidentielle. On peut me taxer de négligence, mais que quelque chose qui n'était absolument pas illégal, qui ne portait préjudice à personne, soit utilisé pour me discréditer comme ça... Je crois que les gens ne réalisent pas à quel point ça a pu être dévastateur pour moi. J'avais réussi à surmonter cela parce qu'il avait été prouvé qu'il n'y avait absolument rien de répréhensible dans cette histoire. Et puis, le directeur du FBI est revenu avec ça dix jours à peine avant les élections et, immédiatement, j'ai vu ma cote s'effondrer dans les sondages. J'étais loin devant à ce moment, avec une marge confortable d'avance, dans les endroits clés où je me devais absolument de l'emporter. Et puis, soudainement, cette affaire revient sur le tapis. Et là, les gens recommencent à douter : " Mmh, il y a peut-être quelque chose de pas net là-dessous... " A deux jours de l'élection, le FBI finit à nouveau par conclure qu'il n'y a rien de répréhensible dans cette histoire. Je savais que ça m'avait porté un vilain coup mais je pensais encore que je pourrais m'en relever. Eh bien, non. Le vent a tourné et j'ai fini par perdre sur le fil dans les Etats où les gens étaient susceptibles de croire à ces allégations. A ce moment de la campagne, avez-vous eu le sentiment clair qu'il y avait une conspiration organisée, ou même peut-être désorganisée, qui cherchait à vous nuire par tous les moyens ? C'était très organisé. Il n'y avait rien de désorganisé là-dedans, croyez-moi. S'agissant, par exemple, des ingérences russes dans l'élection américaine, l'administration Obama a été avertie très tôt. Elle voulait dire au peuple américain qu'il y avait des preuves de ce que les Russes étaient occupés à faire et a avancé une proposition de loi destinée à renforcer plus largement la sécurité des élections. Mais elle a été bloquée dans sa démarche par le leader républicain au Sénat, Mitch McConnell, qui a taxé de trop partisan ce projet de loi. Ce qui a discrédité toute possibilité de réaction démocrate. Dans le même ordre d'idées, il ne fait aucun doute que tout le monde a vu les mêmes sondages que moi : à quelques jours de l'élection, j'étais donnée gagnante, sans aucune contestation possible. Certaines personnes ont alors clairement décidé de créer de la confusion. Ce ne sont pas seulement des emails qui ont été volés, mais également des informations privées que nous avions développées dans notre façon de cibler les votants qui ont commencé à circuler publiquement. Et puis des choses ont été inventées de toutes pièces, comme le Pizzagate, cette théorie conspirationniste prétendant qu'il existait un réseau pédophile impliquant mon directeur de campagne. Ça a été balancé sur les réseaux. C'était d'une absurdité totale. Mais, vous savez, les théories du complot récoltent un maximum de clics et les algorithmes en raffolent. Donc, tout cela relevait d'une opération extrêmement planifiée. Donald Trump n'a jamais cessé de déclarer des choses blessantes ou mensongères à votre égard et il raconte une bonne dizaine d'idioties par jour. Comment parvient-il toujours à s'en sortir à si bon compte ? Précisément parce qu'il raconte une bonne dizaine d'idioties par jour ( sourire). C'est triste à dire, mais c'est la vérité. C'est de la distraction organisée. Des choses d'une importance capitale se jouent en permanence, mais les gens entendent passer l'info et ils l'oublient presque aussitôt parce que, pendant ce temps-là, Trump balance dix insultes sur Twitter. Le fait que les Russes sont désormais de retour pour influer à nouveau sur la course à la présidence, par exemple, est constamment occulté par une nouvelle guéguerre avec telle rock star ou tel opposant politique. La distraction fait partie de la stratégie. Et les réseaux sociaux sont littéralement faits pour ça. C'est le royaume du petit scandale éphémère. Tout le monde en ressort avec la gueule de bois et les idées floues. Et il n'est plus possible pour la majorité des gens de faire la distinction entre ce qui est important et ce qui ne l'est pas. L'arrivée de Trump au pouvoir s'est accompagnée d'une recrudescence de la montée des extrêmes à travers le monde. Quel est votre sentiment sur ce phénomène ? Parvenez-vous à rester optimiste concernant l'avenir politique de la planète ? Disons que je suis fondamentalement quelqu'un d'optimiste. Mais ça ne m'empêche pas d'être inquiète, évidemment. Et là, je suis très inquiète, c'est un fait. Je suis inquiète à propos de la montée des leaders autoritaires mais aussi de celle des mouvements xénophobes, homophobes, extrémistes, nationalistes, populistes... Et je suis très inquiète de la façon dont Trump parvient à utiliser les médias sous toutes leurs formes pour dominer le débat. Et pour instrumentaliser les peurs, les insécurités et les frustrations des électeurs. Si la démocratie elle-même vacille sur son socle aujourd'hui, c'est parce que les gens qui se posent beaucoup de questions quant à l'avenir de leurs enfants, de leur travail, se voient offrir par certains politiciens des réponses faciles. Et quand ces réponses faciles consistent à dire qu'il faut se méfier des étrangers, des immigrés et des réfugiés, eh bien, sans vraiment avoir eu le temps de vous en rendre compte, vous vous retrouvez avec des enfants enfermés dans des cages à vos frontières. Ce que je veux dire, c'est que vous pouvez très bien avoir des frontières sécurisées et un système d'immigration très humain. Il n'y a rien qui justifie la cruauté pour la cruauté. Mais l'objectif de Trump est de toujours garder le problème vivace, parce que c'est la nature même de son discours politique. Force est de constater qu'en Europe, plusieurs nations sont également devenues plus dures, plus nationalistes, plus populistes et plus autoritaires. Par rapport à la question migratoire, mais pas seulement. Ce que je veux dire aujourd'hui, c'est que je comprends les inquiétudes des gens, ce sont des sentiments tout à fait humains, mais il faut absolument arrêter de se tourner vers des soi-disant solutions qui semblent faciles à mettre en place. Nous vivons dans un monde où certains dirigeants ont compris qu'il était dans leur intérêt que les gens soient en colère en permanence. Ça ne peut en aucun cas mener vers des débats constructifs ou des compromis nécessaires, qui sont la base de ce que toute démocratie devrait être. Selon vous, est-ce que Donald Trump a fait une seule bonne chose durant sa présidence ? Ouch, laissez-moi réfléchir un peu... Ecoutez, je vais vous répondre ceci : même s'il avait fait une bonne chose durant sa présidence, ce dont très honnêtement je suis incapable de me souvenir présentement, il a fait tellement de choses négatives et destructives qu'il n'y a pas photo. Le plus triste dans tout ça, c'est qu'il avait promis aux gens qui le soutiendraient une certaine aide qu'il n'a jamais fournie. Par exemple, durant la campagne, il n'arrêtait pas de répéter qu'il allait débarrasser l'Amérique de l'Obamacare, le plan de soins de santé mis en place par Barack Obama, pour quelque chose de beaucoup plus efficace. Qu'a-t-il fait à l'arrivée ? Oui, il a essayé de se débarrasser de l'Obamacare, mais il n'a jamais rien proposé à la place. Donc, en gros, il a cherché à supprimer la protection à laquelle certaines personnes avaient droit mais sans jamais même essayer de lui substituer une alternative. Je ne dis pas qu'il n'y a pas matière à discuter. Peut-être que l'Obamacare n'est pas parfait, bien sûr, personne n'a dit qu'il l'était. Mais alors améliorons-le, ne le supprimons pas pour ne rien mettre à la place. Dans le même ordre d'idées, il a fait sortir les Etats-Unis de l'accord sur le climat, mais il n'a absolument aucune stratégie, il n'est guidé par aucun programme pour combattre et s'adapter aux changements climatiques. Sans doute, là encore, que l'accord sur le climat n'est pas parfait, mais alors parlons-en. Rendons-le meilleur. Idem pour le nucléaire. Avec Trump, on est vraiment dans l'ère du gouvernement par le tweet (NDLR : elle prend une grosse voix) : " Je suis contre ! C'est lamentable ! Ça me dégoûte ! " Et puis, il n'y a rien derrière. Aucune proposition constructive. Rien de rien. Tout ça pour dire que non, à vrai dire, je ne vois pas une seule bonne chose qu'il aurait mise en place. Si quelque chose me revient à l'esprit, je vous fais signe ( sourire). Et qu'en est-il de sa relation à Vladimir Poutine ? Je crois que Poutine fonctionne comme une sorte d'exemple pour Trump. Poutine a limité la liberté d'expression de la presse, a forcé certains journalistes à l'exil, il a interféré dans l'économie à tel point que certaines personnes n'hésitent pas à dire aujourd'hui qu'il a un nombre incalculable de comptes secrets et qu'il est l'homme le plus riche de la planète. Je ne sais pas si c'est vrai. Mais, clairement, il s'est entouré de personnes qui ont formé une oligarchie à même de tenir les rênes de l'économie russe. Il a envahi des nations libres comme la Géorgie, la Moldavie ou l'Ukraine. Il a commis des crimes de guerre avec la Russian Air Force pour afficher son soutien à Bachar al-Assad, qui a mené au massacre d'au moins 400 000 personnes et au déplacement de millions d'autres. Il est indéniable que Trump ressent de l'admiration pour cette façon de gouverner. Et on ne sait pas complètement de quoi Trump et Poutine parlent quand ils discutent ensemble parce qu'il n'y a pas de comptes rendus de leurs échanges. On apprend par exemple qu'il a eu un échange téléphonique avec Poutine par la presse russe, c'est quand même assez dingue. Il a une rencontre avec Poutine : personne ne prend des notes. Je peux vous dire que j'ai participé à des centaines de rencontres au sommet, et il y a toujours des preneurs de notes. Pour éviter toute forme de malentendu. Je pense que Trump a une personnalité très autoritaire et fantasme sur un pouvoir toujours plus grand. C'est pour ça qu'on ne peut pas le laisser gagner la prochaine élection. Parce que je crois sincèrement qu'on peut se relever de quatre ans de dommages qu'il a infligés au pays, mais ce sera autrement plus ardu s'il reste encore au pouvoir quatre années supplémentaires. Est-ce qu'il y a un moyen de revenir en arrière sur la manière dont les réseaux sociaux ont pris de l'importance en politique ? C'est une question qui m'obsède chaque jour. Ce dont je suis certaine, c'est que nous avons un besoin urgent de réguler les plateformes technologiques. Internet est devenu populaire dans les années 1990 et a permis une ouverture et une accessibilité indéniables en matière d'information. Mais aujourd'hui, Facebook est devenu une plateforme tellement puissante que la moitié des Américains s'informe via elle. Et Mark Zuckerberg refuse l'idée de censure s'agissant des annonces politiques sur son réseau. Donc, si une information politique erronée circule sur Facebook, comme Trump est capable d'en produire par centaines, il n'y a simplement rien à faire. Il faut laisser les gens se faire leur propre idée. Mais comment parvenir à se faire sa propre idée face à ce torrent de sornettes ? Par exemple, l'an dernier, l'équipe de Trump a fait circuler une publicité totalement mensongère à propos de Joe Biden, décrétant qu'il s'était fait des milliards de dollars en Ukraine. C'est proprement scandaleux, et complètement dénué de fondement. Durant ma campagne, il y avait toutes sortes de fausses histoires toutes plus dingues les unes que les autres qui circulaient comme ça à mon sujet. Vous pouvez nier tant que vous voulez, certaines personnes continueront à dire que c'est la vérité, qu'elles les ont lues sur Internet. Une certaine régulation doit impérativement être mise en place, pour que ce genre de plateformes répondent aux mêmes standards déontologiques que la presse traditionnelle. Vous pensez que même les mensonges les plus éhontés contribuent malgré tout à éroder la confiance des électeurs ? Indéniablement. Nous vivons une époque qui souffre d'un énorme déficit de confiance et qui touche durement nos démocraties. Les gens ne savent tout simplement plus qui ou que croire. L'université de l'Ohio a récemment mené une étude qui consistait à interviewer des gens qui avaient voté pour Obama en 2012 puis pour Trump en 2016. Ils essayaient simplement de comprendre comment, en quatre ans, on pouvait passer d'Obama à Trump. Et il s'avère que la réponse tenait majoritairement à ce qu'ils avaient vu et cru sur Internet. Par exemple, ils ont cru que j'étais mourante parce que c'est quelque chose qui a beaucoup circulé à un moment. Mais ils ont également cru que le pape Francois avait manifesté son soutien à Trump. Parce qu'une fake news circulant sur Facebook prétendait que c'était vrai. Cette vidéo a été partagée des centaines de milliers de fois par des gens qui ne lisent pas forcément de journaux. S'ils accrochent à l'hameçon, le mal est fait. Le ver est dans le fruit. Cette campagne pour la présidentielle de 2016, on l'a dit, a été particulièrement violente, mais aussi souvent profondément sexiste... Tout à fait. Cette histoire comme quoi j'étais en train de mourir, par exemple, venait du fait que j'avais eu un léger malaise parce que j'avais contracté une pneumonie. Mais même avant cela, les républicains n'arrêtaient pas de marteler que j'étais mourante, en jouant de manière très vicieuse sur des stéréotypes de genre qui voudraient que les femmes ne sont pas suffisamment résistantes pour devenir présidente, qu'elles sont trop faibles, trop assujetties à leurs émotions. Mais d'un autre côté, vous avez Bernie Sanders, actuel candidat à l'investiture démocrate, qui a été victime d'une sérieuse crise cardiaque il y a quelques mois à peine et qui a passé plusieurs jours à l'hôpital. Et là, personne ne bronche. Je peux vous garantir que si j'avais fait une crise cardiaque, ou que si Elizabeth Warren avait fait une crise cardiaque, ça aurait sonné le glas de nos carrières politiques respectives. Mais pour un homme, allons bon, ce n'est rien, une petite crise cardiaque et ça repart. Pas de quoi en faire un fromage. C'est proprement insensé. On connaît votre aversion à l'égard de Bernie Sanders. Comment réagirez-vous s'il devient le candidat démocrate officiel pour l'élection de novembre ? Peu importe mes sentiments personnels. S'il gagne la primaire, je le soutiendrai. Parce que je pense que n'importe quel démocrate sera toujours meilleur que Donald Trump. Trump est un danger non seulement pour notre démocratie mais aussi pour la planète dans son ensemble. En 2008, quand Barack Obama a remporté la primaire démocrate, je l'ai soutenu et j'ai convaincu tous les gens derrière moi de faire de même. En 2016, quand j'ai battu Bernie Sanders, jamais il ne m'a montré le respect que j'avais montré à Obama. S'il gagne cette fois-ci, je le soutiendrai néanmoins comme il se doit. Mais, pour être tout à fait honnête, je pense qu'il y a sans doute de meilleurs candidats pour infliger une défaite à Donald Trump.