C'est vrai qu'il avait eu l'air évanescent et brouillon le soir du premier tour : c'était sa dernière concession à l'improvisation, signe rassurant d'un rappel de spontanéité, de surprise sincère face à la victoire. L'entre-deux-tours fut une suite de prouesses, avec l'épique pugilat sur le site de Whirlpool, soigneusement restitué par ses propres caméras de campagne (comme, d'ailleurs, les images de son tour de pyramide à pas lents dans la cour du Louvre) et, en point culminant, le débat avec la fille de celui que Chirac avait refusé de rencontrer, qui tenait de la confrontation improbable d'une cantinière acariâtr...

C'est vrai qu'il avait eu l'air évanescent et brouillon le soir du premier tour : c'était sa dernière concession à l'improvisation, signe rassurant d'un rappel de spontanéité, de surprise sincère face à la victoire. L'entre-deux-tours fut une suite de prouesses, avec l'épique pugilat sur le site de Whirlpool, soigneusement restitué par ses propres caméras de campagne (comme, d'ailleurs, les images de son tour de pyramide à pas lents dans la cour du Louvre) et, en point culminant, le débat avec la fille de celui que Chirac avait refusé de rencontrer, qui tenait de la confrontation improbable d'une cantinière acariâtre avec un kantien qui avait simplifié son vocabulaire. Car Macron, s'il est pianiste, acteur, aspirant romancier, bref artiste tout autant qu'économiste, banquier et homme d'Etat, est d'abord un philosophe précoce. La preuve, ce sont ces quelques lignes figurant au terme de l'avertissement ouvrant l'un des principaux livres de Paul Ricoeur, La Mémoire, l'histoire, l'oubli, paru en l'an 2000 (repris depuis en Points Essais). Il y cite, parmi ceux qui " outre leur amitié, m'ont fait partager leur compétence [...], Emmanuel Macron à qui je dois une critique pertinente de l'écriture et la mise en forme de l'appareil critique de cet ouvrage ". Elégant de la part du penseur quasi nonagénaire (né en 1913, il décéderait en 2005) à l'égard de son cadet âgé de vingt ans et des poussières, qui, vingt ans plus tard (ou presque) le lui rendrait bien en confiant à Eric Fottorino (dans Macron par Macron, éd. L'aube) : " C'est Ricoeur qui m'a poussé à faire de la politique, parce que lui-même n'en avait jamais fait. " Le moment précis où Ricoeur s'en était abstenu, c'était à Nanterre, en 1968, où, occupant la chaire de philosophie, il ne s'était, à son grand regret ultérieur, ni exprimé ni manifesté. Attitude d'autant plus étonnante que Ricoeur est tenu, en France, pour l'introducteur de l'herméneutique, à savoir l'art de l'interprétation des signes, auquel il s'était initié en traduisant, détenu en Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale, les écrits de Husserl. Macron, lui, reconnaît dans le même entretien que la philosophie est nécessaire à l'action : " C'est une discipline qui ne vaut rien sans la confrontation au réel. Et le réel ne vaut rien sans la capacité qu'elle offre de remonter au concept. " Quelqu'un à qui n'a pas échappé la dimension philosophique de Macron, c'est le penseur allemand Peter Sloterdijk qui, par deux fois, s'est exprimé à son sujet dans Le Point. En lui attribuant, d'abord, en dépit de son jeune âge, la maturité propre aux philosophes : " Macron a 39 ans en apparence mais, en son âme, sans doute est-il aussi âgé qu'Héraclite et Platon, soit au moins 2 500 ans. " Huit jours plus tard, au lendemain de son élection, il le qualifiait de " médiumnique ", d'où la fulgurance de son ascension. Il fonctionne, dit-il, " comme un émetteur-récepteur ; c'est un collecteur de rayons de soleil et de séismes encore peu perceptibles dans le pays ". Et de citer Nietzsche dans la foulée. Et si ces grands esprits formaient son gouvernement de l'ombre ?