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Quel enseignement tirez-vous d'un an de lutte du mouvement des gilets jaunes ?

Notre mouvement a connecté les gens entre eux et a créé de la solidarité, habitude que l'on avait perdue en France. Il a permis d'élaborer ensemble des projets pour porter plus haut des revendications jusque-là ignorées. Il a aussi mis en lumière des dysfonctionnements, parmi lesquels ceux dénoncés à travers des grèves, et d'autres luttes, notamment celle contre les violences policières dans les quartiers populaires. Nous avons nous-mêmes été victimes de cette violence et de la répression judiciaire. Certaines décisions nous ont même fait nous interroger sur l'indépendance de la justice par rapport à l'exécutif en France. Enfin, les mouvements de lutte contre le réchauffement climatique ont bénéficié d'une tribune plus large grâce à notre action. A tout cela, le gouvernement n'a pas vraiment apporté de réponse politique. Or, le mouvement des gilets jaunes a mis en évidence un vrai questionnement de la population, notamment en matière de représentativité. Mais la classe politique ne veut pas l'entendre parce que cela remet en cause sa fonction. Ce constat vaut pour le volet démocratie de la plateforme issue du vrai débat que nous avons organisé, comme pour ses trois autres champs de revendications : l'écologie, la fiscalité et les services publics. Pas une seule fois, le président Macron n'a fait allusion à nos propositions.

On ne considère plus que voter suffit.

Ne regrettez-vous pas que le mouvement n'ait pas réussi à avoir une expression politique ?

Je ne le regrette pas parce que, justement, le mouvement, parti de la base, est populaire. S'il avait été lancé par les syndicats ou les partis, il n'aurait pas eu la même portée. C'est la première fois que le citoyen lambda a pu s'exprimer autant dans les médias. Mais alors que nous pensions qu'il ne durerait pas très longtemps, le mouvement s'est installé dans la durée. C'est la raison pour laquelle nous sommes en train de créer un Lobby citoyen. Parce que nous avons la volonté de continuer à lutter dans la durée.

Comment voyez-vous l'action de ce Lobby citoyen ?

Nous sommes organisés en réseaux au niveau départemental afin que les luttes locales, généralement ignorées, bénéficient d'un appui. Pour les luttes de dimension nationale, le Lobby citoyen a pour objectif d'organiser les actions correctement et de fédérer les militants. La structure organisationnelle sera basée sur le référendum d'initiative citoyenne (RIC). Tout sera décidé collectivement avec la possibilité pour chacun de s'exprimer. On ne va rien inventer au niveau des luttes ; ce seront celles déjà centralisées dans la plateforme du vrai débat. On va simplement cibler les actions à un instant T en fonction de telle ou telle revendication.

Les syndicats et d'autres voies plus classiques de contestation sont-ils dépassés ?

Il y a beaucoup de choses à réinventer. Vu de l'extérieur, les directions syndicales et les syndiqués de la base sont dans le même sac et partagent les mêmes combats. Mais quand on parle avec les seconds, on s'aperçoit qu'ils veulent parfois faire avancer les dossiers dans un autre sens que leurs représentants, qui ont leurs intérêts propres. Qu'observe-t-on en France ? Les syndicats ne représentent que 8 % de la masse salariale. Les citoyens ne font plus guère confiance aux syndicats.

Et encore moins aux responsables politiques.

Que peut-on inventer d'autre que le vote démocratique pour assurer une représentativité plus fidèle de la population ?

Introduire des outils démocratiques pour que les citoyens puissent participer davantage et être vus comme des vigies et pas comme des personnes qui subissent constamment les décisions, par exemple le référendum d'initiative citoyenne ou l'assemblée des citoyens, à l'instar de la Convention citoyenne pour le climat que nous avions demandée. C'est une première, en France, d'avoir des citoyens tirés au sort pour participer à l'élaboration de mesures. Reste à voir si le gouvernement prendra en compte leurs recommandations. On ne veut plus être spectateurs. On ne considère plus que voter suffit. Il y a aussi beaucoup à revoir sur les modalités des élections : la comptabilisation du vote blanc, qui est une expression claire d'un rejet des offres proposées, la reconnaissance de l'abstention, entre autres.

Priscillia Ludosky, à l'initiative d'une pétition contre une taxe sur les carburants, cofondatrice des gilets jaunes. © getty images

Revendications sociales et revendications écologiques sont-elles compatibles ?

Depuis des années, les gouvernements français, pas seulement l'actuel, ont beaucoup travaillé à opposer les thématiques pour ne pas avoir à prendre des engagements sur les mesures à mettre en place. C'est une erreur d'opposer l'écologie au social parce que, pour avancer dans la préservation de l'environnement et nous protéger au maximum, les mesures doivent forcément tenir compte des réalités de vie de chacun. Le problème est qu'on arrive à un tel stade d'urgence qu'il faudra être radical dans les dispositions proposées alors que si elles avaient été réfléchies depuis des années et avaient inclu dès le départ la dimension sociale, nous aurions été progressivement préparés. Et cela aurait été plus simple.

Vous voyez-vous jouer un plus grand rôle dans le futur alors que l'absence de porte-parole établi a suscité la critique ?

Quand je discute avec d'autres personnes qui ont participé à des luttes à une autre époque ou à l'étranger, elles me disent qu'effectivement, sans leadership, c'est compliqué. Je l'entends. Et je reconnais que l'on avance plus vite et mieux quand on a des leaders. Dans ce cas, on a aussi plus de têtes à couper. C'est à double tranchant.

Comment voyez-vous évoluer le mouvement des gilets jaunes ?

La date anniversaire du mouvement, le 17 novembre, va être l'occasion de rappeler que nous sommes toujours sans réponse politique. Après, a-t-il vocation à continuer jusque décembre de l'année prochaine ? On verra comment le Lobby citoyen se fait entendre et comment il arrive à canaliser les luttes.

Priscillia Ludosky était invitée à Bruxelles dans le cadre du Festival des libertés.