Le comportement de votre grand-père sous le régime nazi et après la Seconde Guerre mondiale est le point de départ de votre essai, Les Amnésiques, une enquête sur le travail de mémoire qui a permis aux Allemands de passer d'une dictature à une démocratie. Votre histoire familiale vous a incité à écrire ce récit ?
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Le comportement de votre grand-père sous le régime nazi et après la Seconde Guerre mondiale est le point de départ de votre essai, Les Amnésiques, une enquête sur le travail de mémoire qui a permis aux Allemands de passer d'une dictature à une démocratie. Votre histoire familiale vous a incité à écrire ce récit ? C'est plus la grande histoire que la petite histoire familiale qui m'a poussée à entreprendre cette recherche. L'évolution actuelle de l'Europe n'est pas rassurante. Le niveau de tolérance de l'inacceptable s'élève dangereusement, comme dans les années 1930. L'attrait pour des modèles de gouvernement autoritaires refait surface et la démocratie est fragilisée. Le nationalisme et le populisme ont imprégné la campagne pour le Brexit. En décembre 2016, un candidat d'extrême droite a failli remporter la présidentielle autrichienne. J'ai alors eu un sentiment d'angoisse. J'ai repensé au livre de Stefan Zweig, Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen. L'écrivain autrichien retrace l'évolution de l'Europe de 1895 à 1941, de la stabilité à l'anéantissement. J'espère que le " monde d'hier " décrit par Zweig n'est pas le monde qui nous attend. Face à toutes les menaces, je ne voulais pas rester sans réaction, d'où mon enquête. Qu'est-ce qui vous inquiète plus particulièrement ? Une forme d'amnésie gagne aujourd'hui l'ensemble de l'Europe. Elle menace le consensus moral construit autour du rejet du fascisme. Moins de trois quarts de siècle après la fin de la guerre, des pays rechutent dans des schémas que l'on pensait discrédités à jamais, tant ils ont causé de souffrances et de destructions. En Allemagne, le travail de mémoire entrepris pendant plus d'un demi-siècle est remis en cause. Le fardeau du passé nazi suscite le ras-le-bol d'une partie de la population. Mais rejeter la mémoire, c'est s'attaquer à la démocratie ! Grâce au travail de mémoire, les Allemands ont peu à peu changé de mentalité. Ils ont pris conscience de l'importance de la responsabilité morale individuelle. Une grande majorité d'entre eux avait, au temps du nazisme, une mentalité d'assistés, de mitläufer, néologisme qui désigne ceux qui ont marché avec le courant, par lâcheté et conformisme. Sans la passivité et les petits aveuglements de la plupart des Allemands, il n'y aurait pas eu la dictature d'Hitler. Mes grands-parents paternels, qui ont vécu à Mannheim, dans le sud-ouest de l'Allemagne, faisaient partie de ces mitläufer, qui n'étaient ni des héros, ni des bourreaux. Vous racontez avoir découvert que votre grand-père a acheté au rabais, en 1938, une entreprise à une famille juive qui voulait fuir aux Etats-Unis, mais qui a péri ensuite à Auschwitz. Karl Schwarz, mon grand-père, a certainement moins abusé que d'autres de la détresse des juifs. Toutefois, cinq ans après la fin de la guerre, il ne semblait pas avoir pris conscience que le IIIe Reich avait été un régime illégal par nature, et que, dès lors, toute transaction réalisée à cette époque était à considérer sous cet angle-là. Il a dû être choqué en apprenant que les juifs, prétendument déportés pour leur donner du travail à l'Est, étaient en réalité assassinés dans des camps sordides. Pour autant, il ne saisissait pas la dimension de l'extermination, au point de comparer sa douleur de citoyen d'un pays vaincu et dévasté à leur souffrance. Confronté, à partir de janvier 1948, à un héritier installé à Chicago qui réclamait réparation, il s'est enfermé dans le déni de ses responsabilités. L'échange de lettres avec ce survivant et ses avocats a duré cinq ans, jusqu'à un accord financier qui a mis fin aux poursuites. Mon grand-père s'est apitoyé sur son sort. Il ne cessait de se lamenter, de se dire victime de l'intransigeance du plaignant. La philosophe Hannah Arendt, qui a voyagé en Allemagne en 1949 et 1950, a été choquée de rencontrer une population " figée dans un manque de sensibilité ", " un refus parfois brutal de regarder la réalité des événements en face et de les assumer ". Quelle a été l'attitude de vos grands-parents sous le régime nazi ? En bon vivant très indépendant et allergique à la discipline aveugle, mon grand-père n'était pas attiré par l'ordre nazi. Mais il a néanmoins pris la carte du parti, le NSDAP, sans doute par opportunisme, parce que ses responsabilités au sein de son entreprise rendaient une telle adhésion préférable. Oma, ma grand-mère, n'a fait partie d'aucune organisation nazie, mais elle admirait Hitler, comme tant d'autres Allemandes. Le Führer avait des attentions pour les femmes : il a fait de la fête des Mères une fête nationale. Le régime a amélioré la couverture sociale et a encouragé la limitation des heures hebdomadaires de travail. Il a allongé la durée des congés payés et a massivement subventionné les loisirs, qui n'ont plus été l'apanage des couches aisées. Ces mesures, inspirées du socialisme, étaient alors inédites en Europe. Toute sa vie, ma grand-mère a raconté avec émerveillement sa croisière de cinq jours dans les fjords de Norvège, sur un paquebot allemand tout blanc inauguré en 1937. Issue de la petite classe moyenne, elle n'avait jamais voyagé jusque-là. Le iiie Reich disposait de six bateaux de croisière et proposait des destinations encore plus originales que la Norvège, comme Madère, archipel portugais prisé de la très haute société britannique. Jusqu'à la guerre, plus de 700 000 Allemands ont bénéficié de ce luxe alors inouï pour la classe moyenne, et tout à fait révolutionnaire pour la classe ouvrière. Votre récit s'inscrit fortement dans l'actualité, avec, pour la première fois depuis 1945, l'entrée au Bundestag, fin 2017, d'un parti proche de l'extrême droite, l'AfD. C'est une césure historique, car ce parti rejette le travail de mémoire réalisé par l'Allemagne pour instaurer une démocratie réussie et un rempart contre le populisme. Remarquez que l'AfD est nettement plus populaire dans l'ex-Allemagne de l'Est que dans l'ouest du pays, où le travail de mémoire continue d'agir. Ce décalage est la conséquence persistante du déni de l'histoire dans lequel les dirigeants de l'ex-RDA ont maintenu leur peuple. L'Allemagne de l'Est a refusé d'assumer l'héritage du IIIe Reich sur la base du postulat qu'elle représentait seulement les Allemands communistes, ceux qui avaient combattu le fascisme. Une construction mensongère, puisque l'immense majorité du peuple est-allemand avait été nazie. L'ouest de l'Allemagne est néanmoins touché, lui aussi, par le discours populiste de l'AfD. Qu'est-ce qui explique le succès actuel de ce parti ?L'Allemagne est confrontée, depuis la fin de l'année 2015, à l'immense défi de l'accueil de plus d'un million de réfugiés. La générosité d'Angela Merkel n'a pas laissé le pays indemne. Le geste de cette fille de pasteur, issue de ce pays-prison qu'était la RDA, a d'abord suscité une réelle fierté chez beaucoup d'Allemands. Environ un siècle après le déclenchement du premier conflit mondial, nous avons vécu ce que je considère comme l'automne de la rédemption. Dans cette effusion contagieuse, j'ai même songé à adopter un enfant syrien ! Puis, l'enthousiasme est retombé. La politique d'immigration de la chancelière, menée en solitaire, a été critiquée. L'AfD, seul parti populiste de droite en Allemagne, s'est engouffré dans la brèche. Après avoir stagné à un très bas niveau depuis sa création en 2013, il a pris son envol. Son score de 12,6 % aux législatives de 2017 semble toutefois modéré au regard de l'afflux massif de réfugiés. Si la France avait été envahie par des centaines de milliers de migrants, Marine Le Pen serait sans doute à l'Elysée ! D'autres situations en Europe sont-elles alarmantes ? Le pays qui m'inquiète le plus est la Hongrie. La nostalgie du passé fasciste, la xénophobie, l'antisémitisme et l'antieuropéanisme décomplexés s'y mêlent dangereusement. La violence verbale contre les étrangers, les juifs, les homosexuels est devenue une triste caractéristique de plusieurs pays d'Europe de l'Est, où l'on observe aussi un recul des libertés. Au sommet de la crise des migrants, ils ont rejeté en bloc les réfugiés, considérés comme une menace. Quelle amnésie singulière, alors que ces pays ont largement bénéficié de la solidarité des Européens en touchant des centaines de milliards d'euros en fonds de cohésion de l'Union ! Les discours de haine, inspirés d'une rhétorique nationale-socialiste, ont choqué dans nos sociétés occidentales. Pourtant, l'extrême droite et le populisme progressent également dans l'ouest de l'Europe. Les peuples ouest-européens sont tous plus ou moins atteints. En Grèce, un parti néonazi, Aube dorée, est devenu en quelques années l'une des principales forces politiques du pays. La France et l'Autriche abritent les partis d'extrême droite les plus puissants d'Europe et les plus ambivalents dans leur rapport au passé. Le Front national a été fondé sur l'héritage de Vichy et de la lutte coloniale pour l'Algérie française. Son logo, inchangé à ce jour, est inspiré de la flamme du parti fasciste italien MSI, qui symbolise l'âme éternelle de Mussolini. En avril dernier, Marine Le Pen, présidente du FN, a estimé que la France n'était pas responsable de la rafle du Vél d'Hiv. Une déclaration qui mine le long et difficile travail de mémoire mené par les Français.