Durant sept saisons, et alors qu'en Belgique la huitième démarre le 15 avril, à 20 h 30, sur Be tv, Game of Thrones, série HBO adaptée des livres de l'Américain George R.R. Martin , aura défié tous les pronostics, lancé des carrières, produit des hectolitres d'analyse, explosé ses budgets (90 millions de dollars pour les six derniers épisodes). Dans Game of Thrones décodé (1), la journaliste Ava Cahen détaille les multiples intrigues, les inconnues, les influences et les grilles de lecture possibles. Elle ajoute ainsi une pièce à l'édifice bibliographique pléthorique bâti autour de cet objet culturel qui, mêlant l'épique et le merveilleux, l'action et la magie, a attiré à lui tous les superlatifs.
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Durant sept saisons, et alors qu'en Belgique la huitième démarre le 15 avril, à 20 h 30, sur Be tv, Game of Thrones, série HBO adaptée des livres de l'Américain George R.R. Martin , aura défié tous les pronostics, lancé des carrières, produit des hectolitres d'analyse, explosé ses budgets (90 millions de dollars pour les six derniers épisodes). Dans Game of Thrones décodé (1), la journaliste Ava Cahen détaille les multiples intrigues, les inconnues, les influences et les grilles de lecture possibles. Elle ajoute ainsi une pièce à l'édifice bibliographique pléthorique bâti autour de cet objet culturel qui, mêlant l'épique et le merveilleux, l'action et la magie, a attiré à lui tous les superlatifs. D'un premier abord, l'imaginaire de Game of Thrones ( NDLR : auquel le Vif/ L'Express consacre un hors-série exceptionnel, lire l'encadré ci-contre) est frappé d'un sceau très vaguement médiéval. C'est sans doute pour souligner ce qui va structurer les tensions politiques à l'oeuvre : la pyramide vassalique dans laquelle s'inscrivent le pouvoir et la lutte pour son maintien. Et, comme l'écrit Ava Cahen, Game of Thrones se sert de cette façade féodale pour y projeter les malaises de notre époque : " Game of Thrones parle d'aujourd'hui, de la condition humaine et de ses ressorts psychologiques. " Rivalités, vendetta, ego trips, soif de pouvoir, incestes, trahisons sont autant d'allégories qui tendent un miroir à notre temps : construction des identités, délitement du pouvoir étatique, déni de ses engagements au profit d'intérêts personnels, recul de l'Etat de droit au profit d'un far west glacé où seuls le corporatisme et le clientélisme tiennent lieu de ciment... Tout cela renvoie aux questions que posent l'usage du pouvoir politique et la défense de l'intérêt commun aujourd'hui. Dans GoT, la vanité des ambitions personnelles se fracasse sur une menace bien plus grande : " L'hiver arrive. " Les Marcheurs Blancs qui s'apprêtent à déferler irrésistiblement sur Westeros pour y ôter toute forme de vie illustrent la crise climatique que nous traversons, et ses raisons profondes : une occupation irraisonnée du monde. Les batailles pour le pouvoir, les querelles internes, fratricides, dynastiques ne sont qu'une circonstance aggravante détournant les protagonistes de la réelle menace, celle de la fin possible de toute vie. Depuis des semaines qu'elle défile dans les rues de notre capitale, la jeunesse de Belgique ne dit pas autre chose. Ava Cahen n'oublie pas de rappeler qu'au départ, Game of Thrones avait tout d'un produit de niche, d'une folie pour geeks... avant de devenir le show le plus fédérateur et sans doute le plus attendu de l'histoire des séries. Elle rappelle combien les géographes, historiens, philosophes, psychologues se sont penchés sur ce lieu de réflexion géopolitique, son générique, sa linguistique, ses infratextes mythologiques. Game of Thrones est un objet culturel à large spectre, qui absorbe et recrache une quantité impressionnante de références. Si effectivement, comme l'écrit le théoricien Laurent de Sutter (2), la pop philosophie " est la pratique philosophique de transformation de n'importe quoi en quelque chose ", ce grand tout et n'importe quoi qu'est Game of Thrones est un objet de pop philosophie par excellence. Ava Cahen dresse d'ailleurs la liste des penseurs et philosophes dont les catégories trouvent une résonance au sein de l'univers secoué de Westeros : la souveraineté politique de l'Etat selon Thomas Hobbes, l'analyse bourdieusienne des stratégies, la morale kantienne, le calcul politique de Machiavel, les constructions éthiques mises en lumière par Nietzsche... Si la saga HBO a réussi à s'emparer des débats de notre temps, elle en a également créés. Autour de sa violence d'abord, graphique, ni stylisée ni transcendée, encore moins déconstruite. Puis sur la question de la place des femmes. Game of Thrones a réussi " l'exploit " de mettre des rôles féminins en position de domination politique effective, à dérouler des intrigues à partir de leurs personnages forts : des femmes d'Etat (Cersei, Daenerys), des femmes soldats (Brienne de Torth, Yara Greyjoy), des femmes de poigne (les soeurs Stark). Et pourtant... Ava Cahen reprend ici les critiques formulées par la journaliste et universitaire Iris Brey dans son livre Sex and the Series (3) : si Game of Thrones met en mouvement une certaine idée de l'empowerment feminin, elle place la femme trop souvent en position de dominée sexuelle, la culture du viol et le " male gaze " avançant main dans la main avec la perpétuation d'un ordre patriarcal où quand la femme dit " non ", l'homme entend " oui ". D'autant qu'au sein de la writing room, le sacro-saint scriptorium où s'affairent les scénaristes, peu de femmes ont eu le droit d'accès. Dans son analyse des causes du triomphe de Game of Thrones, Ava Cahen pointe très justement que GoT a accompagné puis incarné l'apogée des séries. Mais surtout, la trajectoire ascendante de cet astre télévisé a suivi celle des réseaux sociaux, devenus le réceptacle des épanchements d'une masse croissante d'aficionados : épisodes commentés avidement, séances publiques entre amis ou dans les bars, filmées et visionnées abondamment sur YouTube, teasers distillés avec une précision métronomique et nourrissant des théories tous azimuts. Les créateurs et producteurs l'ont bien compris et ont joué sur cette corde particulièrement sensible et réactive. Le public, lui, a très vite pris l'habitude de se dire qu'avec Game of Thrones, tout était possible. A tout moment, le sol peut se dérober sous les pieds d'un des personnages principaux, dont les réalisateurs et scénaristes se séparent avec délectation. La mort, les résurrections, les coups de sang et de théâtre sont répercutés instantanément sur les réseaux. Vecteurs d'émotions, les scènes sont aussi décryptées, expliquées pour leurs sens cachés ou explicites. Sous ses faux airs médiévaux, derrière sa pop culture mythologique recyclant zombies, dragons et sorciers, Game of Thrones est décidément de notre temps.