Parmi tous les événements de cette campagne, il y en eut un qui fut insupportable entre tous pour les éditorialistes : Jean-Luc Mélenchon n'a pas donné de consigne de vote le soir du premier tour. Bien qu'on puisse aisément comprendre pourquoi , ce fut pris pour un mauvais signe ! Partout on réclama que toute discussion politique s'arrête devant la lutte contre le FN, que chacun vote Macron ou se taise à jamais. Or tous ces résistants de la dernière heure oubliaient deux choses : primo, la France insoumise a mené les plus grandes batailles contre le FN et, secundo, on ne peut pas faire l'économie d'un débat sur les causes du racisme et du nationalisme.

Pour essentiel que soit le combat contre l'extrême droite, celui-ci ne peut pas oblitérer le débat sur d'autres questions sans mettre en péril la démocratie de façon perverse. Car à force de repousser la discussion politique aux calendes, on en viendrait presque à oublier les causes de la montée du racisme et du populisme nationaliste. Outre les guerres et leur lot de réfugiés, la pauvreté, le chômage et l'exclusion forment le terreau où se développe le FN. Or ces catastrophes sont le résultat d'une politique néolibérale constante en France, en Belgique et dans tous les pays de l'OCDE depuis les années '80. Bénéficiant d'un gain de productivité considérable sur la période, les gouvernements ont religieusement organisé le transfert des richesses depuis les travailleurs vers le profit actionnarial (1) . Ces transferts furent opérés par le biais des cadeaux fiscaux, des privatisations et par la financiarisation de l'économie (2). Dans la réalisation de ce grand oeuvre, ni François Hollande ni Emmanuel Macron ne sont en reste ! Sur le dernier quinquennat, comme secrétaire général adjoint à l'Élysée puis comme ministre de l'Économie à Bercy, Emmanuel Macron a inspiré puis exécuté pour François Hollande le Crédit d'impôt pour la croissance et l'emploi (CICE) . Par ce biais, l'équivalent d'un million d'emplois a été offert sous forme de cadeaux fiscaux aux plus grandes entreprises de France pour les inciter à embaucher. Le résultat fut décevant : pas de création nette d'emploi pour les travailleurs, et la France manque toujours de professeurs, de magistrats, d'infirmiers, de crèches, etc. En revanche, les actionnaires du CAC40 se sont réjouis de cette manne.

Ajoutons à cela que, depuis que les Français ont repoussé le FN en 2002, les partis "présidentiels" ont laissé infuser des thèmes d'extrêmes droites dans leur politique : la création d'un ministère de l'identité nationale, le débat sur la déchéance de nationalité, l'état d'urgence permanent depuis les attentats de 2015, l'utilisation abusive du 49.3 pour imposer des lois antisociales (lois Macron et El Khomry), l'assignation à domicile de militants écologistes lors de la COP 21, la violence policière structurelle, le racisme structurel, etc. Faut-il aussi mentionner la complaisance des médias qui ces dernières années ont accueilli à bras ouverts les représentants du FN sur leurs plateaux, ou ont imposé ses thèmes dans le débat public, participant de fait à la stratégie de dédiabolisation de la famille Le Pen ?

Est-ce que ça ne vaut pas la peine d'en discuter un peu, même si on compte bien faire barrage au Front National ? Ayant une conscience aiguë de ces paramètres, les électeurs de la France insoumise ont exprimé un dégoût immense face au non-choix diabolique qu'on leur a laissé : voter Monsieur Macron pour faire barrage à Madame Le Pen. Bref, ils doivent contribuer à alimenter les causes pour empêcher les conséquences... un temps. Ce dégoût, ces haut-le-coeur ont été interprétés sans délai par les éditorialistes comme un blanc-seing offert à Marine Le Pen et ce fut haro sur la France insoumise, tenue pour responsable de tous les maux de France. Pendant ce temps, les réactionnaires de la Manif pour Tous hurlaient leur ralliement à Marine Le Pen sans qu'aucun média ne s'émeuve. Et tout le monde avait déjà oublié que Monsieur Gattaz, le président du MEDEF, avait reçu Madame Le Pen le 16 janvier pour "écouter son programme" . Mais ce sont des détails dont il ne convient pas de débattre puisque l'essentiel est de vilipender la France insoumise et la gauche en général...

Il est peut-être utile de rappeler que la France insoumise est le parti qui a le plus efficacement combattu le FN en attaquant de front Madame Le Pen sur ses idées, sans complaisance et programme en main. C'est d'ailleurs grâce à ce long travail que de nombreux électeurs se sont détournés du FN pour rejoindre Jean-Luc Mélenchon et son programme porteur d'espoir, comme en témoigne la ville de Marseille acquise désormais aux Insoumis. Ces transferts de voix ont relégué Marine Le Pen en deuxième position au premier tour, et ce n'est pas négligeable. Voici ce que déclare Jean-Luc Mélenchon : "Il n'y a pas d'ambiguïté dans ma position (...) Je ne voterai pas Front national, je combats le Front national. Et je dis à tous ceux qui m'écoutent : ne faites pas la terrible erreur de mettre un bulletin de vote pour le Front national, car vous pousseriez le pays à un embrasement général dont personne ne voit le bout" . Au-delà du choeur médiatique et politique qui versait partout ses colères au sujet de Jean-Luc Mélenchon, étouffant tout autre débat, il y a cette déclaration porteuse d'un véritable espoir pour ceux qui sont lucides vis-à-vis du bilan d'Emmanuel Macron : "A mon avis, la France va se débarrasser de Madame Le Pen à cette élection présidentielle, et nous, dans un mois, nous allons tous ensemble nous débarrasser de la politique de Monsieur Macron". C'est une perspective encourageante pour les Insoumis ! Barrer la route à Marine Le Pen dans un premier temps et puis mener un combat sans merci aux législatives pour peser à gauche durant le quinquennat et rouvrir les discussions de fond. Si, toutefois, Madame Le Pen devait être élue présidente, il ne faudrait pas pointer les Insoumis qui, eux, sont des résistants de la première heure, mais tourner plutôt le regard vers ceux qui appellent à voter pour Madame Le Pen ou qui lui ont déroulé des tapis rouges.

Xavier Desmit et Thomas Burion

(1)Revenus du travail, revenus du capital (1969-2009), Bihr et Pfefferkorn in L'état du Monde 2010, Badie et Vidal (sous la dir. de)

(2) En France, on parle de 120 milliards d'euros par an qui vont du travail au capital.

Parmi tous les événements de cette campagne, il y en eut un qui fut insupportable entre tous pour les éditorialistes : Jean-Luc Mélenchon n'a pas donné de consigne de vote le soir du premier tour. Bien qu'on puisse aisément comprendre pourquoi , ce fut pris pour un mauvais signe ! Partout on réclama que toute discussion politique s'arrête devant la lutte contre le FN, que chacun vote Macron ou se taise à jamais. Or tous ces résistants de la dernière heure oubliaient deux choses : primo, la France insoumise a mené les plus grandes batailles contre le FN et, secundo, on ne peut pas faire l'économie d'un débat sur les causes du racisme et du nationalisme.Pour essentiel que soit le combat contre l'extrême droite, celui-ci ne peut pas oblitérer le débat sur d'autres questions sans mettre en péril la démocratie de façon perverse. Car à force de repousser la discussion politique aux calendes, on en viendrait presque à oublier les causes de la montée du racisme et du populisme nationaliste. Outre les guerres et leur lot de réfugiés, la pauvreté, le chômage et l'exclusion forment le terreau où se développe le FN. Or ces catastrophes sont le résultat d'une politique néolibérale constante en France, en Belgique et dans tous les pays de l'OCDE depuis les années '80. Bénéficiant d'un gain de productivité considérable sur la période, les gouvernements ont religieusement organisé le transfert des richesses depuis les travailleurs vers le profit actionnarial (1) . Ces transferts furent opérés par le biais des cadeaux fiscaux, des privatisations et par la financiarisation de l'économie (2). Dans la réalisation de ce grand oeuvre, ni François Hollande ni Emmanuel Macron ne sont en reste ! Sur le dernier quinquennat, comme secrétaire général adjoint à l'Élysée puis comme ministre de l'Économie à Bercy, Emmanuel Macron a inspiré puis exécuté pour François Hollande le Crédit d'impôt pour la croissance et l'emploi (CICE) . Par ce biais, l'équivalent d'un million d'emplois a été offert sous forme de cadeaux fiscaux aux plus grandes entreprises de France pour les inciter à embaucher. Le résultat fut décevant : pas de création nette d'emploi pour les travailleurs, et la France manque toujours de professeurs, de magistrats, d'infirmiers, de crèches, etc. En revanche, les actionnaires du CAC40 se sont réjouis de cette manne.Ajoutons à cela que, depuis que les Français ont repoussé le FN en 2002, les partis "présidentiels" ont laissé infuser des thèmes d'extrêmes droites dans leur politique : la création d'un ministère de l'identité nationale, le débat sur la déchéance de nationalité, l'état d'urgence permanent depuis les attentats de 2015, l'utilisation abusive du 49.3 pour imposer des lois antisociales (lois Macron et El Khomry), l'assignation à domicile de militants écologistes lors de la COP 21, la violence policière structurelle, le racisme structurel, etc. Faut-il aussi mentionner la complaisance des médias qui ces dernières années ont accueilli à bras ouverts les représentants du FN sur leurs plateaux, ou ont imposé ses thèmes dans le débat public, participant de fait à la stratégie de dédiabolisation de la famille Le Pen ?Est-ce que ça ne vaut pas la peine d'en discuter un peu, même si on compte bien faire barrage au Front National ? Ayant une conscience aiguë de ces paramètres, les électeurs de la France insoumise ont exprimé un dégoût immense face au non-choix diabolique qu'on leur a laissé : voter Monsieur Macron pour faire barrage à Madame Le Pen. Bref, ils doivent contribuer à alimenter les causes pour empêcher les conséquences... un temps. Ce dégoût, ces haut-le-coeur ont été interprétés sans délai par les éditorialistes comme un blanc-seing offert à Marine Le Pen et ce fut haro sur la France insoumise, tenue pour responsable de tous les maux de France. Pendant ce temps, les réactionnaires de la Manif pour Tous hurlaient leur ralliement à Marine Le Pen sans qu'aucun média ne s'émeuve. Et tout le monde avait déjà oublié que Monsieur Gattaz, le président du MEDEF, avait reçu Madame Le Pen le 16 janvier pour "écouter son programme" . Mais ce sont des détails dont il ne convient pas de débattre puisque l'essentiel est de vilipender la France insoumise et la gauche en général...Il est peut-être utile de rappeler que la France insoumise est le parti qui a le plus efficacement combattu le FN en attaquant de front Madame Le Pen sur ses idées, sans complaisance et programme en main. C'est d'ailleurs grâce à ce long travail que de nombreux électeurs se sont détournés du FN pour rejoindre Jean-Luc Mélenchon et son programme porteur d'espoir, comme en témoigne la ville de Marseille acquise désormais aux Insoumis. Ces transferts de voix ont relégué Marine Le Pen en deuxième position au premier tour, et ce n'est pas négligeable. Voici ce que déclare Jean-Luc Mélenchon : "Il n'y a pas d'ambiguïté dans ma position (...) Je ne voterai pas Front national, je combats le Front national. Et je dis à tous ceux qui m'écoutent : ne faites pas la terrible erreur de mettre un bulletin de vote pour le Front national, car vous pousseriez le pays à un embrasement général dont personne ne voit le bout" . Au-delà du choeur médiatique et politique qui versait partout ses colères au sujet de Jean-Luc Mélenchon, étouffant tout autre débat, il y a cette déclaration porteuse d'un véritable espoir pour ceux qui sont lucides vis-à-vis du bilan d'Emmanuel Macron : "A mon avis, la France va se débarrasser de Madame Le Pen à cette élection présidentielle, et nous, dans un mois, nous allons tous ensemble nous débarrasser de la politique de Monsieur Macron". C'est une perspective encourageante pour les Insoumis ! Barrer la route à Marine Le Pen dans un premier temps et puis mener un combat sans merci aux législatives pour peser à gauche durant le quinquennat et rouvrir les discussions de fond. Si, toutefois, Madame Le Pen devait être élue présidente, il ne faudrait pas pointer les Insoumis qui, eux, sont des résistants de la première heure, mais tourner plutôt le regard vers ceux qui appellent à voter pour Madame Le Pen ou qui lui ont déroulé des tapis rouges.Xavier Desmit et Thomas Burion(1)Revenus du travail, revenus du capital (1969-2009), Bihr et Pfefferkorn in L'état du Monde 2010, Badie et Vidal (sous la dir. de)(2) En France, on parle de 120 milliards d'euros par an qui vont du travail au capital.