Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé. Ce 12 juillet 1998, la France s'enflamme. Les Bleus viennent de se hisser sur le toit du monde en battant le Brésil trois à zéro. Deux buts du héros Zidane et un autre d'Emmanuel Petit offrent à l'équipe nationale un premier titre mondial, à domicile. Dans un stade de Saint-Denis aux anges, en pleine banlieue rouge, là où les tensions sociales se cristallisent, ce sacre couronne une génération métissée de joueurs capables de transcender les différences pour vaincre au plus haut niveau. " Le football est un vecteur qui permet de gommer les différences raciales, sociales ou politiques ", se félicite le capitaine, Didier Deschamps. Vingt ans plus tard, il dirige une sélection passée par de nombreuses convulsions. La France tâtonne, divisée, à la recherche de sa grandeur passée.
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Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé. Ce 12 juillet 1998, la France s'enflamme. Les Bleus viennent de se hisser sur le toit du monde en battant le Brésil trois à zéro. Deux buts du héros Zidane et un autre d'Emmanuel Petit offrent à l'équipe nationale un premier titre mondial, à domicile. Dans un stade de Saint-Denis aux anges, en pleine banlieue rouge, là où les tensions sociales se cristallisent, ce sacre couronne une génération métissée de joueurs capables de transcender les différences pour vaincre au plus haut niveau. " Le football est un vecteur qui permet de gommer les différences raciales, sociales ou politiques ", se félicite le capitaine, Didier Deschamps. Vingt ans plus tard, il dirige une sélection passée par de nombreuses convulsions. La France tâtonne, divisée, à la recherche de sa grandeur passée. Mais en ce doux mois de juillet 1998, l'harmonie règne. Le président de la République, Jacques Chirac, surfe sur la vague du succès. Six cent mille Français - " de tous âges, de toutes races ", précise-t-on à la télévision - font la fête sur les Champs-Elysées la veille de la fête nationale. Le mythe " black-blanc-beur " est né. Aimé Jacquet, le sélectionneur mal aimé, celui dont la presse sportive critiquait les choix avant le tournoi, inspire soudain une " parabole ", en Une du quotidien Le Monde. Son rédacteur en chef, Jean-Marie Colombani, écrit : " Domine, dans l'euphorie qui a gagné le pays, l'idée que quelque chose a changé, ou peut changer, dans la conscience collective [...], quelque chose qui pourrait aussi symboliser un changement d'époque. " Après les années de l'argent facile, façon Bernard Tapie, suggère-t-il, voilà peut-être les années Jacquet... Près de quatre ans plus tard, le 21 avril 2002, le conte de fées vole en éclats. Jean-Marie Le Pen, président du Front national, atteint le deuxième tour de l'élection présidentielle. Une première. Une surprise : le candidat socialiste, Lionel Jospin, est balayé. Et une rupture, qui annonce des temps compliqués. Le football, jubilent ses détracteurs, n'est définitivement pas le miroir de la société. En réponse à la vague black-blanc-beur, Le Pen ne clamait-il pas : " On a mis un Algérien pour faire plaisir aux Arabes, un Kanak qui ne veut même pas chanter La Marseillaise et des Noirs pour satisfaire les Antillais ! " Ce racisme, à peine masqué, pourrit durablement un débat sans grandes nuances au sujet de l'identité nationale, lors des années Sarkozy, entre 2007 et 2012. On parle désormais de nettoyer " au Kärcher " les banlieues où l'on dansait en 1998. La Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud donne le coup de grâce à l'image positive née du titre mondial. Après un début de tournoi peu flatteur, marqué par un match nul contre l'Uruguay (0-0) et une défaite face au Mexique (0-2), les joueurs font la grève dans un bus, à Knysna. L'épreuve de force contre l'entraîneur, Raymond Domenech, a lieu sur la place publique. L'un des meneurs de la fronde, l'attaquant Nicolas Anelka, tient des propos peu amènes dans le vestiaire, reproduit en Une de L'Equipe : " Va te faire enculer, sale fils de p... ! " Qu'elle est loin, la concorde de l'ère Jacquet ! " C'est l'image de la France que vous avez ternie ", lance la ministre des Sports, Roselyne Bachelot, en parlant d'une " équipe de caïds ". Anelka le rebelle fera encore parler de lui quelques années plus tard, en célébrant ses goals avec une quenelle, geste considéré comme un acte de défiance au système établi et, pour certains, un salut antisémite. Ce joueur, proche du comédien controversé Dieudonné, éprouve le sentiment d'être rejeté par la nation, comme ses collègues Franck Ribéry ou Patrice Evra, en dépit de leur réussite au plus haut niveau à Chelsea, au Bayern Munich ou à Manchester United. Ce sont, selon les points de vue, des sales gosses ou des incompris. L'Euro 2016, organisé en France, est l'occasion de réconcilier le pays avec ses joueurs. Un fameux défi. Avant l'événement, une sordide histoire de chantage à la sex-tape oppose deux joueurs de l'équipe, Karim Benzema et Mathieu Valbuena. Et place une nouvelle bombe puante sous les pieds de l'entraîneur national, Didier Deschamps. Faut-il sélectionner les meilleurs talents, dont Benzema, au risque de déstabiliser l'équipe ? Ou faut-il privilégier la cohésion et la paix dans le vestiaire ? Deschamps ne reprend pas l'attaquant du Real Madrid. Le principal intéressé l'accuse de " céder à la pression d'une partie raciste de la France ". " Je ne pense pas que, pour Didier Deschamps, l'origine ou la couleur entrent en ligne de compte ", défend Lilian Thuram. Le défenseur, double buteur en demi-finale du Mondial contre la Croatie, incarne plus que tout autre l'esprit de l'époque Jacquet : depuis sa retraite sportive, il dirige une fondation de lutte contre le racisme. Contrairement à ce que l'on pensait il y a vingt ans, la France n'a pourtant pas réussi sa mue métissée, l'un des enjeux phares de notre époque. Géopolitiquement, la période est en outre pesante. Le 13 novembre 2015, les terroristes s'en prennent à Paris aux lieux de loisirs : terrasses de café, salle de concerts et stade de football. Les explosions retentissent en dehors du Stade de France et arrêtent, le temps d'un instant, l'action entamée sur le terrain par Patrice Evra. Le sommet (amical...) France- Allemagne se termine dans la peur. Effarés, les spectateurs découvrent le bilan sur leur smartphone : 137 morts dans la ville. Le football, un miroir ? Une cible, aussi, tant il est populaire. Mais l'Euro 2016 est une fête, qui se déroule sans incidents. L'équipe de France échoue de justesse en finale face au Portugal (0-1). La défaite a un goût de victoire tant elle a su offrir à nouveau un visage collectif. " Merci pour ce moment ", salue So Foot en couverture de son numéro bilan. " Il ne manque que le titre. Car sinon, tout y était. Cette équipe de France a réussi à refermer pour de bon l'épisode Knysna, à faire taire le FN pendant un mois, à faire oublier les grèves et les attentats le temps d'une semaine, et même à faire venir l'été. " Bien sûr, Marine Le Pen a atteint le second tour de la présidentielle de 2017, mais ce n'est plus une surprise. La météorite Macron veut replacer la France sur la carte du monde en utilisant les ors de Versailles, s'il le faut. En catimini, Didier Deschamps fait de son équipe l'une des favorites du Mondial russe. " Le plus important, ce sont les valeurs du groupe, plaide-t-il. Le maillot bleu-blanc-rouge n'appartient à personne. " Allons enfants de la patrie, la rédemption est arrivée...