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C'était le 1er février. La Pologne provoquait une querelle diplomatique internationale, en adoptant une loi contestée sur l'Holocauste (l'extermination par le régime nazi de, notamment, six millions de Juifs, au moins 220 000 Tziganes et plus de 100 000 handicapés). Le texte punit de trois ans de prison celui, même s'il n'est pas Polonais, qui utilise les mots " camps de la mort polonais " et, de manière plus générale, impute au peuple polonais une part de " responsabilité ou de coresponsabilité " dans l'extermination des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Quelques jours plus tôt, le 27 janvier, Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah, la Ligue antidiffamation polonaise adressait d'ailleurs un avertissement aux médias - dont Le Vif/L'Express - et prévenait qu'elle " lancera des actions en justice contre les rédactions et les journalistes qui emploieront la formulation "camp polonais d'extermination", "camp polonais de concentration" ou d'autres semblables ". Dans la foulée, et sur un ton nuancé, le centre Yad Vashem, mémorial de la Shoah à Jérusalem, qui est aussi un institut international de recherche, réaffirmait qu'il " ne fait aucun doute que l'expression "camps de la mort polonais" constitue une interprétation erronée de l'histoire ", ces camps ayant été construits par l'Allemagne nazie en Pologne occupée. Toutefois, l'institution s'oppose à la loi, car la formulation est " susceptible de sérieusement brouiller la vérité historique concernant l'assistance, directe ou indirecte, que les Allemands ont reçue de la part de la population polonaise durant l'Holocauste ". Derrière la loi controversée, c'est toute l'interprétation de l'histoire contemporaine de la Pologne qui est en jeu. A écouter les ultraconservateurs du parti Droit et Justice (PiS), au pouvoir depuis 2015, il y aurait eu, par exemple, près d'un million de Polonais qui auraient porté secours aux Juifs. " Il y a clairement une tendance, de plus en plus évidente, à imposer un narratif polonais mythologique, estime l'historien David Silberklang, qui dirige l'institut Yad Vashem. Il se résume à : "Parlons seulement des Justes". Au moins 7 000 Polonais ont aidé les Juifs, ça, c'est indiscutable. " Geoffrey Grandjean, professeur de sciences politiques à l'université de Liège et qui a contribué notamment à une étude sur les jeunes et les faits génocidaires, parle, lui, d'" un tournant décisif ". Il entrevoit, ici, une étape décisive vers une nouvelle conception de l'histoire. " Il existe désormais une tension et une concurrence entre l'histoire et sa relecture par une série d'acteurs, nous livre Geoffrey Grandjean. A terme, je crains que ce qui compte soit la parole de ces acteurs et de moins en moins les faits historiques et leur réalité. " Aux difficultés de la parole s'ajoute aujourd'hui le péril du silence. Le temps des témoins directs se termine, les survivants s'éteignent, comme les bourreaux. " Bientôt, l'histoire va se mettre à parler, au mieux, avec la voix impersonnelle des chercheurs et des romanciers ", s'inquiétait déjà, en 2009, Samuel Pisar, l'un des plus jeunes rescapés, décédé en 2015. Tandis que Laurence Rees, historien, spécialiste du nazisme, juge que les experts " ont tendance à parler de l'Holocauste dans des séminaires, des conférences, et à échanger des théories abstraites. Le problème, avec cette approche, c'est qu'en cours de route, le sujet se déshumanise. " Tout se passe comme si nous entrions désormais dans cette ère inquiétante, une transmission de l'histoire en différé, tant la distance avec les événements grandit de génération en génération... De jeunes chercheurs réfléchissent dès lors à cet enjeu majeur : comment incarner le passé et combler la béance, demain, entre l'Holocauste et l'absence de témoins ? " Afin de perpétuer le souvenir du génocide, il faut s'appuyer sur deux choses, souligne Geoffrey Grandjean. Les récits écrits ou enregistrés des témoins, et l'enseignement. Mais cela suffit-il ? Je l'ignore. " Ce débat est relancé, par ricochet, à l'heure du Pacte d'excellence qui envisage, parmi d'autres scénarios, de regrouper les cours d'histoire et de géographie dans un cours global de sciences humaines. En Belgique francophone, l'enseignement de la Shoah est inscrit au programme de cours de 6e année secondaire, avec la possibilité pour certains élèves de visiter les camps. Or, le programme d'histoire demeure chargé et, en classe, où on manque de temps, on se contente de livrer un savoir général, peu adapté à la complexité du phénomène génocidaire nazi. " C'est l'actualisation, fondée sur les avancées de l'historiographie, qui pose réellement problème et à l'égard de laquelle les enseignants ne sont pas au fait. Il y a alors un vrai décalage entre la vulgarisation historique, la transmission et les progrès scientifiques ", avance encore Geoffrey Grandjean. Ce passage, de ceux qui se souviennent de l'Holocauste à ceux qui l'étudient, est d'autant plus délicat qu'il survient à une époque où prospère un antisémitisme à mille têtes. Ainsi, toujours à l'occasion de la Journée internationale, la chancelière allemande, Angela Merkel, dénonçait la résurgence de l'antisémitisme dans son pays et appelait à nommer, dans son futur gouvernement, un commissaire chargé de le combattre. Une suggestion, davantage controversée, avait émergé deux semaines plus tôt : celle d'une sénatrice berlinoise SPD (social-démocrate) proposant de rendre obligatoire la visite de camps de concentration aux nouveaux venus - les réfugiés syriens, irakiens et afghans. Une idée qui divise, plusieurs historiens allemands estimant qu'il s'agit là d'une réponse simpliste à un phénomène insidieux extrêmement complexe. L'idée est-elle vraiment nulle ? Ne faudrait-il pas imposer la visite des camps de concentration et d'extermination - Auschwitz, évidemment, symbole du mal absolu - à tous les élèves ? Non, répond Geoffrey Grandjean. " Il n'est pas indispensable d'y aller pour savoir ce qu'a été l'Holocauste. " Pour lui, le pèlerinage demeure utile pourvu qu'il soit assorti d'un " projet de contenu. Si la visite reste l'unique objet, on empêche une authentique compréhension du processus génocidaire . Commençons par clarifier ce que nous voulons transmettre, pourquoi et comment. " Le lieu même est-il en mesure de tenir les promesses pédagogiques d'une éducation démocratique ? Si les voyages scolaires à destination des camps se sont développés ces dernières années, leur impact continue de faire débat. On a pu parler de " mémoire saturée ", trop répétitive, trop violente émotionnellement, trop axée sur l'identification morbide aux victimes. D'ailleurs, il y a un véritable paradoxe : par la volonté des génocidaires, il n'y a rien à voir. Pas de traces. " Personne ne se préoccupe de l'effet sur les élèves, relève le professeur de sciences politiques à l'ULiège. Il arrive que ces jeunes soient déçus. Comme si le fait d'y aller quelques heures pouvait être source de transformation. Certains attendaient beaucoup de ce voyage, une sorte de révélation ou de conversion. Or, il ne s'est rien passé de tel. "