Jamais, depuis le premier suffrage universel de l'Europarlement de 1979, les futures assemblée et Commission auront, avec autant d'acuité et de dramaturgie historiques, à décider de la destinée d'un projet européen ayant eu à affronter, au cours des dix dernières années, sa plus grave crise d'identité. C'est entre 2008 et 2011, avec la gestion austère, obtusément rigoriste de la pire crise financière et sociale de l'après-guerre qu'a pris cours le rejet massif des opinions publiques à l'égard des institutions européennes. Depuis lors, celles-ci sont perçues comme fermées, autarciques, sourdes au malheur du monde et n'ayant d'autre aspiration que de considérer leurs populations comme des bêtes à dompter, à asservir au crédo d'une vision notariale de la gestion de la cité.

L'exemple italien

Pour mieux comprendre ce rejet massif, adonnons-nous à un petit exercice. Prenons le mot "Italie" - pays au sentiment européen historiquement fort et où un électeur sur deux considère, aujourd'hui, que les autorités européennes (et les gouvernements nationaux en ayant appliqué les recettes) sont inadéquates à résoudre les problèmes auxquels il est confronté - et accolons-lui quelques indicateurs chiffrés.

Par exemple : 70 % des pensionnés disposent, en 2019, d'un revenu inférieur à 1 000 euros. Treize millions d'Italiens ne sont pas assujettis à l'impôt sur le revenu parce que disposant, pour vivre, de moins de 9 000 euros annuels. Encore : le pouvoir d'achat moyen par habitant est en chute libre depuis dix ans et plus de cinq millions de personnes sont en état de pauvreté absolue, soit une augmentation de 165 % depuis 2007. 30 % des résidents sont à risque d'exclusion sociale. Entre 100 et 150 000 Italiens quittent le pays chaque année pour tenter de survivre ailleurs (75 % des moins de 35 ans considèrent l'émigration comme le seul espoir de mener une vie digne). Un jeune sur quatre entre 15 et 25 ans est en situation de décrochage social absolu, n'étudiant ni ne travaillant pas.

Doit-on encore feindre de s'étonner, dans ces conditions, de la montée des populismes ? De celle des souverainistes ? Du rejet des classes dirigeantes nationale et européenne, notamment de gauche, ayant cogéré le pays au cours des dix dernières années ? L'accroissement honteux, inhumain des inégalités et de la paupérisation n'est-il pas suffisamment criant quand le revenu des familles les plus riches est six fois supérieur à celui des familles les plus pauvres ? Quand 1 % des citoyens les plus riches possède un quart de la richesse nationale nette et que la corruption politique, uniquement politique, est estimée à plus de soixante milliards d'euros ? Peut-on encore s'offusquer sans honte de la volonté de ces rustres d'électeurs, habituellement réduits à masse comptable, de rejeter le monothéisme de l'austérité, la sacrosainte politique des indicateurs ?

La question migratoire

Ce n'est pas tout : lorsqu'on interroge les Italiens sur les raisons de leur colère, forte, radicale, à l'égard des institutions et des politiques (pro) européennes, le deuxième grief qu'ils avancent, après l'incapacité de celles-ci à générer le bien-être des populations, concerne la gestion calamiteuse des flux migratoires. Plus de 60 % des Italiens considère l'immigré comme un danger potentiel pour sa sécurité personnelle et près de 70 % d'entre eux pensent que l'Europe a abandonné le pays à son triste sort sur cette thématique.

Depuis octobre 2013, les autorités italiennes ont secouru tout qui était en danger dans les eaux libyennes. Elles ont eu raison. Ne pas le faire eut été criminel. Le chiffre, cependant, est éclairant : 630 000 arrivées entre 2014 et 2017. Jean-Claude Junker, Emmanuel Macron et Angela Merkel ont fini par reconnaître leurs erreurs : "Nous aurions dû venir en aide à l'Italie beaucoup plus tôt", ont-ils déclaré tout récemment. La belle affaire. Pourquoi la Commission, et les chancelleries franco-allemande ont-elles qualifié cette problématique de "purement italienne", alors que durant cette même période, elles se sont mobilisées pour fermer la route balkanique à coups d'aides massives accordées à la Turquie de M. Erdogan ?

Alors bien sûr, un peuple trompé par une fausse image du bien finit toujours par désirer sa propre ruine. Face aux désordres démocratiques, confrontées à la crise du travail, aux peurs liées à la perte des identités traditionnelles, la tentation est grande pour les opinions publiques de s'abandonner aux solutions simplistes et autoritaires des "gouvernements du peuple". De se détourner de la politique des indicateurs au profit du modèle d'état autoritaire, fermé, centralisé, souverainiste, réticent à toute forme de solidarité prôné par Orbàn, Salvini, Le Pen, Hofer, De Wever, Akesson et autres Kaczynnski.

Le retour de flammes

Or aucune de ces formes de gouvernement ne prône ou n'applique d'inversion dans les rapports au marché, dans le rapport aux inégalités. Le repli sur les économises nationales, le rejet de toute forme de solidarité économique et financière, la gestion isolée des rapports commerciaux face aux ogres américain et chinois s'avérerait suicidaire. Totalement inapte à affronter l'automatisation croissante de la production mondiale, l'explosion de l'intelligence artificielle, la disparition de la main d'oeuvre traditionnelle. Isolées, les économies européennes sont beaucoup trop petites. Trop dépendantes des exportations. Elles seraient réduites à l'état de provinces dérisoires, encore plus subordonnées qu'elles ne le sont aujourd'hui au bon vouloir des principales puissances. Tout ce que font ou feraient ces régimes forts, xénophobes pour la plupart, c'est inverser le rapport à la démocratie, à la tolérance. Saper le respect de la diversité. Appréhender les flux migratoires inévitables en renforçant la division des populations en citoyens de première et de deuxième catégorie.

La solution de facilité consistant à agiter l'épouvantail populiste pour en exorciser le triomphe s'avérera, cependant, insuffisant. L'Italie démontre que cette stratégie est vouée à la faillite. L'indice de satisfaction du gouvernement formé par la Ligue et le Mouvement Cinq Etoiles est de plus de 60 %. Malgré l'hostilité de la grande presse, des milieux intellectuels et des institutions européennes. Un record pour un exécutif aux affaires depuis un an. Or l'Italie a pour fâcheuse habitude d'exporter dans le reste de l'Europe des modèles politiques plus ou moins douteux. Pensons au fascisme, à l'eurocommunisme des années septante, au berlusconisme. Il est évident que si des résultats économiques et sécuritaires devaient suivre dans les prochains mois ou dans les prochaines années, ou si, du moins, ils étaient perçus comme tels, l'expérience italienne crédibiliserait les souverainistes et les populistes aux yeux des électeurs encore réfractaires à les envisager comme une alternative valable au niveau continental. Le tour serait alors joué.

Car à défaut d'une réelle empathie envers ses administrés, d'une réelle volonté d'affronter solidairement les difficultés de chaque Etat membre, d'un abandon immédiat des prises de décision politiques insoucieuses des conséquences pratiques, douloureuses, sur les personnes qui en subissent l'application, le front antieuropéen qui soude les pays de Visegrad (Hongrie, Pologne, République Tchèque, Pologne) à la Méditerranée, le Sud à l'Est, renforcé par l'extrême-droitisation progressive d'un certain nombre d'autres pays ou de régions, finira par avoir raison d'une forteresse européenne fort affaiblie et largement décrédibilisée par sa complaisance à l'égard de Victor Orbàn ou de M. Kaczynski. L'histoire enseigne. Et ne pardonne pas.