Candidat à la Maison-Blanche, Donald Trump avait prévenu : lui président, la Chine allait devoir jouer, véritablement, le jeu de l'économie de marché, faute de quoi il allait cogner dur. L'homme à l'improbable brushing a tenu promesse : depuis plus d'un an, il lâche ses coups. Mais le milliardaire a mésestimé la capacité du challenger chinois à encaisser et, surtout, à riposter. A la suite de la décision de Trump d'imposer, à compter du 1er septembre, des droits de douane de 10 % sur les 300 milliards d'importations chinoises encore non taxées, Pékin a décidé de laisser glisser le cours du yuan, puis a annoncé que ses entreprises n'achèteraient plus de produits agricoles américains. " C'est l'arme fatale. Pékin ne l'avait encore jamais utilisée ", souligne Bruno Colmant, chef économiste de la banque Degroof Petercam. Derrière ce bras de fer se joue en réalité le titre de première puissance économique mondiale. Et Trump a toujours clamé qu'il ne serait pas le président qui verrait arriver ce nouvel équilibre, d'autant qu'il est déjà en lice pour les élections de 2020. Au risque de faire basculer la planète dans une crise économique majeure ?
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Candidat à la Maison-Blanche, Donald Trump avait prévenu : lui président, la Chine allait devoir jouer, véritablement, le jeu de l'économie de marché, faute de quoi il allait cogner dur. L'homme à l'improbable brushing a tenu promesse : depuis plus d'un an, il lâche ses coups. Mais le milliardaire a mésestimé la capacité du challenger chinois à encaisser et, surtout, à riposter. A la suite de la décision de Trump d'imposer, à compter du 1er septembre, des droits de douane de 10 % sur les 300 milliards d'importations chinoises encore non taxées, Pékin a décidé de laisser glisser le cours du yuan, puis a annoncé que ses entreprises n'achèteraient plus de produits agricoles américains. " C'est l'arme fatale. Pékin ne l'avait encore jamais utilisée ", souligne Bruno Colmant, chef économiste de la banque Degroof Petercam. Derrière ce bras de fer se joue en réalité le titre de première puissance économique mondiale. Et Trump a toujours clamé qu'il ne serait pas le président qui verrait arriver ce nouvel équilibre, d'autant qu'il est déjà en lice pour les élections de 2020. Au risque de faire basculer la planète dans une crise économique majeure ? Tu me taxes ? Je dévalue. Après que Trump a menacé les exportations chinoises de nouveaux droits de douane, Pékin a décidé de laisser le yuan glisser sous la barre des 7 contre 1 face au dollar. Un plancher symbolique, car il n'avait pas été franchi depuis la crise financière de 2008. L'idée ? Une monnaie moins forte fait artificiellement baisser le prix des produits à l'exportation, permettant ainsi aux entreprises chinoises de regagner une part de la compétitivité que leur font perdre les taxes américaines. " La Chine a toujours manipulé son taux de change pour voler nos entreprises, détruire nos emplois et faire baisser nos salaires ", a vivement réagi le président américain, par son canal habituel, Twitter. En parallèle, son secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, a lancé une procédure officielle pour dénoncer la Chine comme " manipulatrice de devise ". Une première depuis vingt-cinq ans. Ce qui pourrait aboutir à l'exclusion des entreprises de l'empire du Milieu des appels d'offres publics américains, même si tous les spécialistes s'accordent à dire que depuis une dizaine d'années, Pékin laisse sa devise librement fluctuer. Si le yuan est aujourd'hui en baisse, c'est surtout parce que les taxes de Donald Trump représentent un risque supplémentaire pour son économie, qui tourne déjà au ralenti. " La Chine n'a pas intérêt à dévaluer massivement, car cela l'exposerait à une fuite des capitaux ", note ainsi Christophe Destais, directeur adjoint du Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii). La glissade contrôlée du yuan s'apparente donc plutôt à un coup de semonce. C'est surtout la démarche de Steven Mnuchin qui engage vraiment les hostilités, car elle permet de justifier une contre-attaque monétaire des Etats-Unis. D'autant que Donald Trump n'a qu'une obsession : faire baisser le dollar, qu'il juge trop élevé par rapport au yuan, et aussi par rapport à l'euro. Il fait lui-même des pieds et des mains pour manipuler sa monnaie : alors que la Reserve fédérale est en théorie indépendante, il exige sans cesse qu'elle baisse ses taux pour dévaluer le billet vert. Si les deux puissances s'engageaient dans une partie de ping-pong, l'actuelle situation pourrait alors dégénérer en une véritable et dramatique guerre des monnaies. En faisant chuter la livre de 40 % face au dollar en 1931, le Royaume-Uni avait entraîné des mesures similaires dans les autres pays, ce qui n'avait fait qu'aggraver et prolonger la Grande Dépression. Première conséquence de l'escalade des tensions sino-américaines : les Bourses du Vieux Continent ont immédiatement et lourdement chuté après que la Chine a laissé sa devise décrocher. Des places financières qui ont réagi encore plus violemment que Wall Street, la Bourse de New York. Etonnant ? Pas tant que ça. " L'Union européenne est bien plus exportatrice que ne le sont les Etats-Unis, notamment grâce à la puissante industrie allemande. Ses places financières sont donc bien plus sensibles aux soubresauts du commerce international ", décrypte Stéphane Déo, stratégiste à La Banque postale Asset Management (LBPAM). Et cela ne pourrait être qu'un début. " Si une guerre des monnaies est déclarée, avec des dépréciations successives du dollar et du yuan, nous pourrions être les dindons de la farce, car cela aurait pour effet d'apprécier, comparativement, l'euro ", souligne Eric Dor, directeur des études économiques à l'Iéseg. Ce qui renchérirait d'autant le prix des produits exportés par l'UE. Ce scénario inquiète du côté de Bruxelles, alors même que l'industrie européenne est déjà à la peine, notamment à cause de la crise automobile allemande. Cette dernière subissant de plein fouet le net ralentissement du marché intérieur chinois, son premier client. Les marges de manoeuvre de la Banque centrale européenne (BCE) si la situation devait s'envenimer ? Limitées, voire nulles. " En ne remontant pas ses taux quand la conjoncture était bonne, la BCE s'est suicidée : si la situation dérape, elle ne pourra absolument rien faire ", lâche Patrick Artus, chef économiste chez Natixis. La tempête boursière qui a suivi le regain de tension entre la Chine et les Etats-Unis a sévèrement bousculé le secteur bancaire mondial. C'est particulièrement vrai pour les établissements européens. Le 6 août dernier, l'indice STOXX 600, qui regroupe les plus grandes d'entre elles, a ainsi touché son point le plus bas en trois ans. Et pour cause, leur rentabilité ne cesse de s'éroder. La raison ? Les taux directeurs de la BCE sont au plus bas depuis 2016. L'idée étant de rendre l'argent moins cher, afin de stimuler les investissements dans l'économie réelle et booster ainsi la croissance. Une mauvaise nouvelle pour les banques, qui, du coup, doivent appliquer des taux d'intérêt très bas à leurs clients et voient s'évaporer une partie importante de leurs revenus. En Allemagne, certaines banques accordent même des taux négatifs. En clair, lorsqu'elles prêtent 1 000 euros à un client, ce dernier leur rembourse une somme inférieure. Résultat, la première banque européenne, HSBC, vient d'annoncer la suppression de 4 000 emplois, tandis que la Deutsche Bank prévoit de licencier jusqu'à 18 000 personnes et risque, selon certains analystes, la faillite. Une situation qui ne devrait pas s'arranger. Avec une croissance toujours aussi poussive et une guerre commerciale qui s'envenime, il est clair que les taux ne remonteront pas de sitôt. Ils pourraient même descendre encore de quelques crans, comme l'a laissé entendre Mario Draghi, le président de la BCE. " Une perspective qui fait hurler le secteur bancaire ", note Patrick Artus. A vrai dire, pas grand-chose. Certes, le Trésor américain a indiqué que son secrétaire, Steven Mnuchin, allait " discuter avec le Fonds monétaire international (FMI) afin d'éliminer l'avantage compétitif créé par les récentes décisions chinoises ". Le problème, c'est que l'institution chargée de garantir la stabilité financière internationale a justement jugé, il y a moins d'un mois, que Pékin ne manipulait pas le taux de change du yuan ! Et quand bien même le FMI se déjugerait, sa position n'aurait que valeur d'avis. Se tourner vers l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ? " L'institution genevoise n'est pas compétente sur le sujet, et elle est de toute façon quasiment paralysée, justement à cause des Etats-Unis ", rappelle Philippe Martin, président délégué du Conseil d'analyse économique, instance qui fournit des analyses pour le Premier ministre français. Depuis deux ans, Donald Trump s'oppose systématiquement à la nomination de nouveaux juges pour siéger à l'Organe de règlement des différends, véritable clef de voûte de l'OMC. Sur sept juges, ils ne sont plus aujourd'hui que trois, et il n'en restera qu'un seul dès 2020. Trump ne le cache pas : FMI ou OMC, il refuse qu'on vienne l'empêcher de jouer pleinement de sa puissance pour faire plier ses partenaires. D'où la belle ironie de la situation, qui voit le milliardaire exiger aujourd'hui que le FMI vienne punir la Chine. " Si les choses restent en l'état, les conséquences sur la croissance mondiale resteront marginales, assure Patrick Artus. Nous sommes encore dans le jeu des négociations. " Mais les deux puissances, au vu de leurs dernières passes d'armes, semblent bien loin d'un rabibochage. Les analystes de Morgan Stanley assurent que si les tensions entre Washington et Pékin persistent encore quatre à six mois, avec des hausses de taxes douanières et des ripostes chinoises, alors l'économie mondiale pourrait entrer en récession d'ici au printemps prochain. L'analyse fait débat. Mais ce qui déclencherait à coup sûr une récession planétaire, c'est une véritable guerre des monnaies entre la Chine et les Etats-Unis, qui ferait toute une série de victimes collatérales. L'Europe, bien sûr, mais surtout l'Asie. " Les devises du Sud-Est asiatique, par exemple l'indienne ou la coréenne, bougent en même temps que le yuan. Si cela arrivait, toute cette vaste région risque de faire face à des problèmes d'inflation et de voir fuir les capitaux ", avertit ainsi Stéphane Déo, de LBPAM. Pour Lawrence Summers, l'ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, nul doute : " Nous pourrions bien être au moment le plus dangereux depuis la crise financière de 2009 ", a-t-il tweeté, le 6 août. Par Emmanuel Botta et Laurent Martina, avec Bogdan Bodnar.