Deux bouquets, trois bougies et l'ombre d'un dictateur. Ce soir, Jean-Luc Mélenchon a " le coeur brisé " par la mort de Castro. " Alerte ! Alerte ! Voici la cohorte des opprimés qui s'avance dans la nuit... " Sur la camionnette qui tient lieu de podium, un bout de tissu rouge scotché à la va-vite sur la carrosserie, il fait gronder sa voix. Il est 18 h 30, mais la nuit est déjà complètement tombée, ce 26 novembre, au pied de la statue parisienne de Simon Bolivar. " Fidel, marche au ciel ! " tonne encore l'orateur, sous la lumière blanche d'un gros projecteur. Qu'importe si le vieux Lider maximo restera sans doute dans les mémoires moins comme un révolutionnaire que comme un autocrate ; qu'importe si cet hommage plein d'emphase rendu à l'un des derniers tenants du culte de la personnalité paraît à rebours du sens de l'histoire. Qu'importe... Pour le candidat à l'élection présidentielle, figure de la gauche de la gauche, cette cérémonie de bric et de broc est une occasion parmi d'autres de faire passer un message politique. Le voilà donc qui encourage la petite foule venue l'écouter à s'opposer, comme Castro, à " ceux qui, à toute force, veulent faire persister l'ordre du monde ". " Hasta la victoria ", rappelle le drapeau à l'étoile, à côté duquel les organisateurs ont posé celui de " La France insoumise, JLM 2017 ".
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Deux bouquets, trois bougies et l'ombre d'un dictateur. Ce soir, Jean-Luc Mélenchon a " le coeur brisé " par la mort de Castro. " Alerte ! Alerte ! Voici la cohorte des opprimés qui s'avance dans la nuit... " Sur la camionnette qui tient lieu de podium, un bout de tissu rouge scotché à la va-vite sur la carrosserie, il fait gronder sa voix. Il est 18 h 30, mais la nuit est déjà complètement tombée, ce 26 novembre, au pied de la statue parisienne de Simon Bolivar. " Fidel, marche au ciel ! " tonne encore l'orateur, sous la lumière blanche d'un gros projecteur. Qu'importe si le vieux Lider maximo restera sans doute dans les mémoires moins comme un révolutionnaire que comme un autocrate ; qu'importe si cet hommage plein d'emphase rendu à l'un des derniers tenants du culte de la personnalité paraît à rebours du sens de l'histoire. Qu'importe... Pour le candidat à l'élection présidentielle, figure de la gauche de la gauche, cette cérémonie de bric et de broc est une occasion parmi d'autres de faire passer un message politique. Le voilà donc qui encourage la petite foule venue l'écouter à s'opposer, comme Castro, à " ceux qui, à toute force, veulent faire persister l'ordre du monde ". " Hasta la victoria ", rappelle le drapeau à l'étoile, à côté duquel les organisateurs ont posé celui de " La France insoumise, JLM 2017 ". Chagrin le matin, espoir le soir. Au moment où l'ancien ministre lance " Hasta la vista ! ", le Parti communiste annonce les résultats de la consultation militante sur la stratégie présidentielle : un soutien à Jean-Luc Mélenchon ! A 53,6 %, les adhérents viennent de désavouer les cadres du PCF, qui, le 5 novembre, s'étaient prononcés pour une candidature autonome. Cette victoire va surtout faciliter la tâche du député européen pour finir d'obtenir ses 500 signatures pour sa candidature à la présidentielle : jusqu'ici, sur les 360 qu'il dit avoir acquises, se sont surtout engagés des élus sans étiquette. Désormais, leurs homologues communistes vont pouvoir, sans craindre la nouvelle transparence des parrainages et les foudres du Parti en cas de manquement au candidat officiel, donner leur voix au héraut de La France insoumise. Ce nom, c'est lui qui l'a trouvé. Parce que le mot n'est pas " galvaudé ", explique le porte-parole de Mélenchon, Alexis Corbière, et parce qu'il est " déclinable à volonté " : par exemple, pour commenter le débat de l'entre-deux-tours de la primaire de la droite et du centre entre François Fillon et Alain Juppé, le 24 novembre, il devient un hashtag sur Twitter, #Obsinsoumis (observateurs insoumis). En une soirée, il déclenche plus de 10 000 occurrences, soit environ trois fois plus que celui des socialistes, #PrendsGarde ; et le commentaire du candidat, " La droite de pire en pire ", sur sa page Facebook, affiche ce jour-là plusieurs millions de vues. Jean-Luc Mélenchon est un homme de formules, un homme de l'écrit, qui poste chaque semaine sur son blog une chronique longue comme le bras - 30 000 signes ; mais il est devenu un homme d'images, capable d'afficher 160 000 vues en quelques jours pour la Revue de la semaine, diffusée sur sa chaîne YouTube, la première chaîne de politique française du site. Il faut le regarder monologuer pendant vingt minutes sans notes, sans prompteur, vous prendre à partie derrière votre écran : " Eh ! Vous, les gens ! ", s'enthousiasmer, s'exaspérer avec la même ardeur, des élections américaines à l'urgence écologique, en passant par la grève à iTélé. JLM, la nouvelle star du Net. Depuis qu'il est entré en campagne, en février dernier, candidat déclaré pour éviter le piège d'une primaire dont il ne voulait pas, tous les moyens sont bons pour toucher un public le plus large possible : Twitter, Facebook, YouTube, donc, où il prend le temps qu'il veut pour parler de ce qu'il veut. Les journalistes qui posent des questions agaçantes, qui l'interrompent, les reportages trop courts qui tronquent ses propos ? Mélenchon les cantonnent aux médias traditionnels ; ça suffit bien : ce type d'interview, jugent les membres de son équipe (la plupart à peine trentenaires), concerne de moins en moins de lecteurs et de téléspectateurs : " Il donne une interview au Monde le 25 août, ça intéresse les initiés, mais ça ne fait quasi pas de reprise, constate Alexis Corbière. Il pose dans Gala, profite d'une salade de quinoa pour évoquer un certain nombre de problèmes liés à l'agriculture, et là tout le monde en parle. Plus nombreux sont les supports, plus nombreux sont ceux auxquels parvient le message politique. " D'où le choix d'Une ambition intime, animée sur la chaîne M 6 par Karine Le Marchand, le 6 novembre. Sophia Chikirou, qui s'occupe de la communication du candidat, l'a convaincu d'y participer pour entrer dans le foyer des Français que la politique n'intéresse pas. Les centaines de mails qu'elle dit avoir reçus après l'émission l'ont rassurée, notamment tous ces gens qui écrivent avoir " découvert Jean-Luc Mélenchon ". En 2012, il était intraitable sur le secret de sa sphère privée. En 2017, le monde a changé, le candidat aussi. Soucieux de casser l'image caricaturale de l'aboyeur vindicatif, il a baissé d'un ton et décidé de montrer les failles. Non, sachez-le, Mme Le Marchand, Jean-Luc Mélenchon n'est pas une machine ! Le handicap n'est pas un vain mot pour lui, qui souffre depuis l'enfance d'un problème de surdité - même s'il vous corrige toujours : " Je ne suis pas sourd, je suis malentendant. " " Jean-Luc, on ne lui tape jamais sur l'épaule par-derrière, confirme Sophia Chikirou, parce qu'on sait qu'il ne nous a pas entendu arriver. Et, pendant les réunions, on parle assez fort en lui faisant face. " " Il y a un mystère Mélenchon ", souligne Gérard Miller, qui travaille sur un documentaire consacré au représentant de La France insoumise, pour France 3. " Les gens sentent qu'il n'est pas comme les autres hommes politiques et, en même temps, beaucoup hésitent encore à voter pour lui. D'où vient cette appréhension ? Sans doute de sa capacité extrêmement réduite à accepter le compromis. " Pourtant, la popularité de Jean-Luc Mélenchon au début de sa campagne pour 2017 est plus forte que celle qu'il affichait à la fin de la campagne de 2012. Au fil des sondages, tandis que le PS se délite, lui s'impose comme la première force politique de gauche ; l'équation mathématique se simplifie, résume l'un des dirigeants du Parti de gauche, Eric Coquerel : plus il y a de candidats et moins le seuil pour atteindre le second tour sera élevé. Autour de Jean-Luc Mélenchon, on se prend à y croire. On souligne que les meetings sont pleins, comme celui de Chambéry, dans l'est de la france, le 15 novembre : une salle de 1 400 places comble, des écrans à l'extérieur et 10 000 personnes en streaming. On rappelle que, sur le terrain, les " groupes d'appui ", 12 personnes au maximum, se multiplient pour porter la parole du candidat - dans la région de Dunkerque, par exemple, il en existe 18. Là-bas, La Caravane insoumise, qui fait campagne pour Mélenchon dans toute la France, a rencontré un écho réel : sur les 18 personnes qui s'étaient inscrites sur le site JLM 2017 pour préparer son passage, le 3 décembre, la moitié était inconnue des organisateurs locaux, preuve, selon eux, d'un succès qui ne cesse de croître depuis les manifestations contre la loi de réforme du Code du travail. Ce succès n'a pas rendu Jean-Luc Mélenchon plus modeste. Certes, il prend quotidiennement le métro, vit dans un quartier de Paris qui n'est pas celui de la bourgeoisie et se déplace beaucoup à pied - au point que le commissaire du quartier où il a établi son QG de campagne, inquiet de le croiser un peu trop souvent dans la rue, a demandé à son équipe qu'il se montre plus prudent. Mais l'homme a une certaine idée, voire une idée certaine, de sa valeur : ainsi, pour renouer de bonnes relations avec L'Express, en France, et clore une (longue) période de tensions, Jean-Luc Mélenchon demande... la Une du journal. Impossible cette semaine-là ? Alors, dit-il, " ce sera sans moi ". C'est cela. Par Élise Karlin, avec Agnès Laurent.