Comment définissez-vous le couple en 2018 ?
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Comment définissez-vous le couple en 2018 ? Comme une unité en métamorphose. On en attend toujours ce qu'on en attendait autrefois - la famille, le soutien économique, le statut social. Plus le romantisme : le partenaire est l'amoureux, le confident, le meilleur ami, etc. Aujourd'hui, on attend une troisième chose : le mariage comme autoréalisation de soi, qui est la couche supérieure des attentes dans l'échelle de Maslow ( NDLR : la pyramide des besoins humains) : l'autre doit être mon âme soeur, mon one and only. L'être pour lequel on renonce à la liberté ? Ce n'est pas neuf... L'être pour lequel j'ai arrêté de chercher parmi mes mille et un contacts et pour lequel j'ai éliminé l'application Tinder de mon smartphone. Aujourd'hui, le couple est aussi beaucoup plus isolé (on n'entend plus les bagarres à travers les murs et les fenêtres) et mal nourri, puisqu'on donne plus de temps à son travail et plus de temps à ses enfants. Avec tout cela, il s'agit de réussir et d'être heureux s'il vous plaît ! Votre nouveau livre s'appelle Je t'aime, je te trompe (1). Pourquoi avoir choisi de parler d'infidélité ? Comment mieux comprendre le modèle de l'amour d'aujourd'hui - " une personne pour combler toutes mes attentes " - qu'en comprenant la crise de l'infidélité d'aujourd'hui ? Je m'en suis servie comme d'une lentille pour faire l'état des lieux des couples du xxie siècle. Autrefois, divorcer, c'était la honte. Aujourd'hui, c'est rester qui l'est. Voyez Hillary (NDLR : Clinton)... Et aussi : quand c'est l'âme soeur qu'on a attendu pendant quinze ans qui vous trompe, ce n'est plus douloureux, c'est carrément traumatique. Parce que c'est la fracture de l'ambition amoureuse d'aujourd'hui. Voire une crise d'identité : vous ne savez plus qui vous êtes. Vous envisagez aussi l'infidélité comme une crise salutaire.... L'infidélité n'est pas une question de sexe mais de désir. Désir d'intensité, d'être reconnu ou reconnue, désir de se sentir vivre. Un désir de se retrouver jeune, d'avoir une attention sur soi. Un désir de transgression. Je ne l'excuse pas. J'avance qu'elle nous donne souvent une nouvelle perspective sur notre couple. Dans une de mes conférences TED (2), je dis : " Nous aurons deux ou trois couples dans notre vie, et certains d'entre nous vont le faire avec la même personne. Après une infidélité, votre premier couple est probablement terminé. Est-ce que vous aimeriez en avoir un nouveau l'un avec l'autre ? " Les gens qui viennent me voir sont ceux qui ont aimé cette phrase. Les autres voient d'autres psys, ou leur avocat. Vous étiez psy, vous êtes aujourd'hui à la tête d'une entreprise de médias qui conjugue podcasts, réseaux sociaux, ateliers pour les pros... Que s'est-il passé ? Pendant trente ans, j'ai surtout été psychothérapeute. J'ai enseigné à la fac, donné des conférences devant des médecins, des gynécos... Devant des entrepreneurs, aussi, qui me parlaient de scale et de branding. Comment élargir son audience et développer sa propre marque. Je me demandais comment garder la complexité de mon propos et de mon travail, comment diffuser en masse sans trop simplifier. Et je ne savais pas comment faire, mais je comprenais que j'avais quelque chose d'important à apporter. Qu'est-ce qu'un psy peut apporter à la télé, au grand public ? Le cabinet ne suffit pas ? Les structures traditionnelles - religieuses surtout - ne sont plus de rigueur. C'est le moi qui doit tout décider. Quand je me lève (avant, les cloches de l'église le disaient), quand je me couche, quand j'éteins mon téléphone : tout est sur moi. Quand je mange, combien je mange. Quand je fais l'amour, combien je fais l'amour. Il n'y a plus d'interdits. Donc, je dois établir mes propres règles ; ça demande une confiance en soi énorme. Des experts en tout genre proposent de nous aider. Ils n'ont pas nécessairement plus d'expérience que nous. Ils vivent les mêmes défis. C'est quoi, ces experts ? Je suis un peu antiexperts. Je pose les questions, mais je n'ai pas les réponses. A quel titre intervenez-vous dans les médias, alors ? Aux Etats-Unis, on me présente comme thought leader - leader visionnaire, en langage marketing - ou philosophe des relations. La sexualité y est rarement traitée comme un sujet sérieux. Or, la sexualité est un prisme au travers duquel on voit tous les aspects d'une société. Les aspects les plus archaïques, qu'ils concernent la femme, les enfants, le corps, l'avortement, le désir. Je me sers de la sexualité comme d'un baromètre. Je me moque de savoir si les gens ont des rapports ou pas, et combien de fois et pendant combien de temps. Je regarde l'érotisme pour savoir ce qu'il faut aujourd'hui pour se sentir vivant, vital, dans son couple. Ne pas être mort ne veut pas encore dire qu'on est vivant. En une semaine, votre livre s'est classé dans les meilleures ventes aux Etats-Unis. Comment, au-delà de l'originalité de son contenu, expliquer ce succès ? Sans doute parce que si on s'intéresse à ce que je fais, on peut me lire, me regarder sur Internet, avoir la version longue, la version courte (des clips de cinq minutes sur YouTube). Et m'écouter via le podcast : qu'un psy ouvre la porte de son cabinet et permette d'écouter les dialogues les plus intimes entre deux personnes, ça n'a jamais été fait (3) : des volontaires venus de toute l'Amérique, qui étaient d'accord pour que j'enregistre leur thérapie de couple. Plus de quatre millions de gens l'ont écouté. Dont 40 % d'hommes ! Nous travaillons actuellement sur la troisième saison. Ce n'est pas un peu voyeur ? Ecoutez les dialogues, vous comprendrez combien ces histoires sont universelles. Aujourd'hui, quand on traverse une crise, on se demande souvent si on est seul à vivre ça. Comment ça se passe chez les autres. Comment ils gèrent. Maintenant, on sait. Concrètement, nous avons posté une annonce, 1 500 couples ont répondu. Audible, l'éditeur des podcasts, a pris en charge les transports, la thérapie était gratuite aussi. Une vraie séance de trois heures, qui ensuite est juste coupée. Le tout a pris des allures de campagne d'intérêt général sur les relations. Et on vous suit de New York à l'Arabie saoudite... Juive de Belgique ayant vécu en Flandre puis en Israël, à Boston puis à New York, je suis un prototype de personne cosmopolite dans une économie globale. Cette manière de voir les points de vue multiples donne de la force à mon travail. J'ai appris en Amérique à parler un langage direct, sans jargon. Souvent, plus les livres que je lisais en français étaient intelligents, plus ils étaient inintelligibles. De l'Europe, j'ai appris à maintenir la complexité de la réflexion, à poser les questions sans me sentir obligée de répondre à tout. Pour les Américains, chaque problème a une solution, même les dilemmes existentiels... On vous compare à Dr Ruth, qui, dans les années 1980 déjà, utilisait la télévision pour vulgariser la sexologie... C'est un honneur d'être dans sa lignée. Elle était une éducatrice à l'époque où on ne parlait pas de sexualité. Les besoins de la société ont changé. Je suis devenue la personne qui aide les gens à penser le couple. Les relations et les contradictions que l'on rencontre dans sa vie privée mais aussi professionnelle : je viens de faire une conférence sur les couples de cofondateurs. Evidemment, Dr Ruth et moi sommes toutes les deux des femmes avec des accents ( NDLR : en français, celui d'Esther Perel est clairement belge), liées à la Shoah, et quelque part ça nous donne une certaine liberté par rapport à la société dans laquelle on vit. On a déjà fait deux émissions de télé ensemble. Elle a plus de 80 ans. Elle est extraordinaire.