La scène date un peu - juin 2013 -, mais fait toujours les délices des féministes turques. Micro en main, le président Recep Tayyip Erdogan, veste à carreaux et phrasé martial, harangue debout une foule de fidèles. Soudain, son épouse, assise à son côté, se lève et lui glisse un mot à l'oreille. Il l'ignore. Elle insiste. Excédé, le reis, réélu dimanche avec 52,5 % des voix, rabroue d'un geste impérieux la première dame. Laquelle, ainsi tancée, se tasse humblement sur son siège, un pâle sourire aux lèvres.
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La scène date un peu - juin 2013 -, mais fait toujours les délices des féministes turques. Micro en main, le président Recep Tayyip Erdogan, veste à carreaux et phrasé martial, harangue debout une foule de fidèles. Soudain, son épouse, assise à son côté, se lève et lui glisse un mot à l'oreille. Il l'ignore. Elle insiste. Excédé, le reis, réélu dimanche avec 52,5 % des voix, rabroue d'un geste impérieux la première dame. Laquelle, ainsi tancée, se tasse humblement sur son siège, un pâle sourire aux lèvres. Dire que, trente-six ans plus tôt, c'est à la faveur d'un meeting du MSP, l'ancêtre du Parti de la justice et du développement (AKP), la formation islamo-conservatrice au pouvoir, que " Tayyip ", costume crème, voix de velours, avait envoûté la jeune Emine, militante issue d'une famille pieuse et modeste de Fatih, quartier populaire d'Istanbul. Un vieux sage apparu en songe, confiera-t-elle à ses amies, lui avait prédit l'idylle. En ce temps-là, le futur sultan déclamait des poèmes à la tribune...Adieu rimes et stances. Désormais, Erdogan l'imprécateur gronde et houspille à tout-va, quitte à sermonner ses ouailles, suspectées de tiédeur. Car le vent, hier si propice, a quelque peu tourné. Un suspense inédit aura ainsi flotté sur les élections anticipées, présidentielle et législatives, du 24 juin. Pour sauver son trône et garder le contrôle de la " Grande Assemblée nationale ", le sortant devait impérativement rameuter ses troupes ; à commencer par la cohorte des " chères soeurs ", concitoyennes tantôt courtisées, tantôt rudoyées. " Le dernier carré des amoureuses, grince l'avocate Hülya Gülbahar, figure du féminisme turc. Celles qui se rangent encore envers et contre tout sous l'aile du protecteur charismatique. " Lequel mise bien sûr sur le maillage que tissent, rue par rue et de village en village, les sections féminines de l'AKP. Mais aussi sur le rayonnement, au demeurant aléatoire, de " ses " femmes. En l'occurrence, sa compagne, à l'élégance islamo-compatible, et leurs deux filles. A en croire Meryem Atlas, rédactrice en chef de l'édition anglaise du journal erdoganiste Sabah, " Emine Hanim " (Mme Emine) n'aurait rien de la muette du sérail. " Maternelle, compatissante, à l'écoute, avance-t-elle. Mais ni docile ni soumise. " De fait, on l'a vue accourir, coiffée du türban, le foulard à la turque, auprès de la veuve éplorée, de la mère du soldat fauché au front, des rescapés d'une tragédie minière ; ou, à l'heure de l'iftar, la rupture du jeûne du ramadan, couvrir de cadeaux des gamins déshérités. A l'étranger, les usages de la diplomatie matrimoniale auront conduit la First Lady d'Ankara dans un orphelinat de Kuala Lumpur (Malaisie), ou du côté du Bangladesh, au coeur d'un camp de réfugiés rohingya, ces musulmans birmans persécutés. Pour le reste, Emine se borne à graviter dans l'ombre du grand homme. " A mes yeux, confie la journaliste Isin Eliçin, pilier du site d'information alternatif Medyascope, elle incarne un archaïsme, voire une forme de régression. Logique : l'exercice du pouvoir, pour son mari, est un one-man-show. Et doit le rester. " Madame occupe donc, à la demande, les espaces que Monsieur ignore ou déserte. " Un partenariat conjugal ", s'amuse la gracile Merve Pehlivan, traductrice et animatrice d'une scène stambouliote cosmopolite et branchée. " Jamais elle n'émettra une opinion divergente, renchérit Hülya Gülbahar. Inconcevable : lui cultive une posture virile et patriarcale de mâle dominant, de chef de clan, et tient à demeurer le maître du jeu de rôles. " Emine endosse les siens sans rechigner. Dont celui, à Ankara, d'intendante des cuisines du pharaonique Palais blanc, siège de la présidence, aux 1 150 pièces. En avril 2015, au détour d'un édifiant reportage paru dans le quotidien Yeni Safak, elle vante ainsi les vertus du recyclage des pelures de pomme, des peaux de citron et des noyaux d'olive. Un an plus tard, lors d'une conférence à la gloire des mères des sultans ottomans, l'épouse du " boss " assimile le harem à " une école de vie " et à " un lieu d'éducation ". Son influence politique ? Minimale. En 2004, lasse de recueillir les amères confidences d'épouses de parlementaires AKP infidèles, elle aurait inspiré un projet de loi - promptement torpillé- tendant à criminaliser l'adultère. Ses racines arabes ont, par ailleurs, incité quelques exégètes à lui attribuer telle ou telle inflexion de la doctrine moyen-orientale de son époux. " Pures fadaises ", tranche un diplomate européen. Mieux vaut néanmoins ne pas ironiser sur ses mondanités de dame patronnesse. Pour avoir, en septembre 2010, décrit de sa plume grinçante un dîner de gala au profit des enfants palestiniens, la journaliste Mine Kirikkanat a été brutalement virée de sa rédaction. Quant au député du Parti républicain du peuple (CHP) qui avait osé apostropher l'oratrice dépêchée par son mari à l'ambassade du Japon le temps d'une cérémonie - " A quel titre parlez-vous ? Vous ne détenez aucune fonction protocolaire ! " -, il fut désavoué par sa direction. Dans la famille Erdogan, les filles... Passons sur l'aînée, Esra, 37 ans, reléguée dans la coulisse depuis son fastueux mariage, en juillet 2004, avec le businessman Berat Albayrak, rejeton d'un penseur islamiste fameux. Promu depuis lors ministre de l'Energie et membre du comité exécutif de l'AKP, " Monsieur Gendre " doit à l'estime que lui témoigne beau-papa le sobriquet, un rien abusif, de " vice-président ". Prénommée Sümeyye, la cadette mérite, quant à elle, mieux qu'une brève mention. Si la favorite du reis, qui la surnomme " ma gazelle ", a cueilli un diplôme de sciences politiques aux Etats-Unis et un master en sociologie à la London School of Economics, c'est que le port du voile était à l'époque banni des campus turcs. Forte de ce cursus, Sümeyye exercera quatre années durant la fonction de conseillère du père, alors Premier ministre. Les épousailles de sa soeur avaient forgé l'alliance entre l'" Erdoganie " et l'aristocratie des affaires ? Son union, tout aussi princière, scellera la réconciliation entre l'islamisme d'Etat et la hiérarchie militaire : en mai 2016, la " gazelle " convole avec un ingénieur militaire, formé lui aussi outre-Atlantique, héritier de la fabrique familiale d'armements. Moins exposée qu'hier, elle sert dorénavant la cause en qualité de vice-présidente de la Kadem (Association Femmes et démocratie), une " ONG " très gouvernementale. " Sa présence inspire confiance, soutient son amie Meryem Atlas. Et elle est plus puissante là qu'à la tête d'un ministère. " Pas si simple. " Sümeyye n'est qu'un alibi, et la Kadem, une vitrine doublée d'un instrument au service d'Erdogan ", assène Hülya Gülbahar. A entendre ses animatrices, l'association milite pourtant en faveur de la " tolérance zéro " pour les maris cogneurs, revendique la paternité - pardon, la maternité - du maintien à 18 ans de l'âge au mariage des jeunes filles, et incite les " soeurs " à investir l'arène politique. Mais voilà, le patriarcat a le cuir épais. " Le plus dur, admet Meryem, c'est de changer les mentalités. Celles du mari, du policier, de l'imam. Bien plus essentiel que d'adopter une Constitution et des lois parfaites. " Parfaites, les lois ? Il aura fallu attendre 2005 pour abroger celle qui visait à absoudre le violeur pour peu qu'il " consente " à épouser sa victime. Texte infâme, qu'une phalange de députés AKP tentera vainement de rétablir en 2016. " Sans Erdogan, supporter n° 1 de la femme turque, insiste Meryem, cette faction-là dicterait ses dogmes. " Cofondatrice de l'AKP en rupture de ban, Fatma Bostan, aujourd'hui engagée au sein du parti islamiste Saadet, se souvient des audaces " révolutionnaires " d'un " Tayyip " qui, alors maire d'Istanbul, rayait de sa liste des prétendants masculins en position éligible pour leur substituer des candidates. Pour autant, le reis ne s'est jamais affranchi de son impensé misogyne. Lui ne croit pas à l'égalité des genres, concept " contraire à la nature ". De même, Erdogan juge " incomplète la femme qui n'a pas enfanté ", l'invitant à s'acquitter a minima trois fois de cette mission sacrée. L'avortement ? " Un meurtre ", assène le Lider maximo turc, qui a oeuvré à limiter l'accès à la pilule du lendemain comme à l'accouchement par césarienne. Toute crèche nouvelle, lance-t-il un jour, appelle la construction d'un hospice. En clair, la femme salariée délaissera fatalement ses parents âgés...Aux yeux de Canan Kaftancioglu, médecin légiste et présidente du CHP pour Istanbul, rien ne reflète mieux le machisme du sultan que le calembour qu'il dégaine volontiers pour stigmatiser un adversaire : " Celui-là, on ne sait pas si c'est un adam (" homme ", en turc) ou un Madame. " " Le pire, soupire l'opposante, c'est qu'Emine elle-même rit à cette blague navrante. "Par Vincent Hugeux.