Située au nord-ouest de la Syrie, le long de la province turque du Hatay, cette enclave fournit une ultime illustration de l'absurdité inextricable du conflit syrien, puisque le combat met aux prises des djihadistes qui n'ont plus rien à perdre et des troupes que rien n'arrête, même pas d'éventuelles représailles américaines à l'usage possible d'armes chimiques, le tout sous le regard de puissances occidentales sorties du jeu.
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Située au nord-ouest de la Syrie, le long de la province turque du Hatay, cette enclave fournit une ultime illustration de l'absurdité inextricable du conflit syrien, puisque le combat met aux prises des djihadistes qui n'ont plus rien à perdre et des troupes que rien n'arrête, même pas d'éventuelles représailles américaines à l'usage possible d'armes chimiques, le tout sous le regard de puissances occidentales sorties du jeu. Cette fois, l'enjeu vise à éliminer définitivement la résistance acharnée du groupe Hayat Tahrir Al-Cham (Organisation de libération du Levant), dernière dénomination adoptée par l'ex-Front al-Nosra, faction terroriste redoutable qui s'est fait connaître comme la branche syrienne d'Al-Qaeda. Depuis le début de la guerre syrienne, ce sont sans doute ces combattants-là qui ont donné le plus de fil à retordre aux soldats de Damas, avant d'être regroupés dans le réduit d'Idlib, où Assad a choisi de les concentrer en échange de leurs redditions successives à Alep, dans la Gouta, à Deraa. Mais les puissances étrangères impliquées sont prises dans un engrenage infernal. Dès les origines du Front al-Nosra, la Turquie d'Erdogan a vu dans cette mouvance le fer de lance de la lutte armée contre Assad et lui a apporté un soutien décisif ; le Qatar s'est également associé à Ankara. Avec l'extension fulgurante du groupe Etat islamique (EI), à partir de 2014, al-Nosra a clairement marqué ses divergences avec ce califat qui poursuivait de tout autres buts que la chute d'Assad. Après quoi, c'est d'Al-Qaeda que le Front al-Nosra a tenu à se différencier, en 2016, poussé par la Turquie qui s'est soudain sentie obligée, sous la pression des Etats-Unis, de donner des gages en matière de lutte antiterroriste, pendant que les Occidentaux faisaient des Kurdes de Syrie leurs nouveaux alliés pour combattre l'EI. Et maintenant ? A Idlib, on compte près de trois millions d'habitants pris en otages par les djihadistes, lesquels seraient entre 30 000 et 50 000 à exercer la terreur sur cette nasse. Reprendre ce nid de terroristes est crucial aux yeux du régime syrien car c'est par cette région que passent deux autoroutes essentielles - l'axe nord-sud Damas-Alep et la voie ouest-est Lattaquié-Alep. En outre, le contrôle d'Idlib commande l'accès au pays alaouite voisin, d'où est originaire le clan Assad. Liquider les djihadistes provoquera un exode humain massif qui, forcément, se dirigera vers la Turquie, où ont déjà trouvé refuge 3,5 millions de déracinés syriens. Voilà qui est inacceptable pour Erdogan. Mais son échec à Idlib est patent et fait piaffer d'impatience ses deux alliés de circonstance que sont la Russie et l'Iran, pressés de voir Assad en finir avec cet abcès. En mai 2017, à Astana, le président turc s'était en effet engagé à maîtriser les terroristes d'Idlib ; or, il n'y est pas du tout parvenu, ces derniers n'ayant cessé de harceler l'armée syrienne et de viser la base aérienne russe de Hmeimim. Sous la pression accrue de Vladimir Poutine et de Hassan Rohani, le président iranien, voici donc Erdogan contraint de lâcher les djihadistes d'Idlib en marchandant en compensation une zone d'influence dans le nord-ouest de la Syrie. A court ou à moyen terme, les espoirs de Recep Tayyip Erdogan en Syrie se trouvent anéantis. En échange de son rapprochement avec Vladimir Poutine et en contrepartie de son engagement à soutenir la levée des soutiens américains contre Téhéran, le président turc a beaucoup reçu : une amplification des échanges avec la Russie, le gazoduc russe Turk Stream, l'achat du système antimissile S-400 et sa fabrication en Turquie... Mais il y a un prix à payer à la clé. Autant dire qu'Erdogan s'est mis entre les griffes de Poutine.