Carles Puigdemont, le président de la Generalitat (le gouvernement catalan), a assuré que le référendum sur l'indépendance de la Catalogne prévu le dimanche 1er octobre aurait bien lieu malgré l'interdiction constitutionnelle et les mesures judiciaires prises par Madrid pour l'empêcher, dont l'arrestation le 20 septembre de plusieurs hauts responsables du gouvernement régional. Comment en est-on arrivé là ? Réponses avec Stéphane Michonneau, professeur à l'université de Lille 3 et auteur de Histoire de l'Espagne contemporaine (Armand Colin, 2014).
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Carles Puigdemont, le président de la Generalitat (le gouvernement catalan), a assuré que le référendum sur l'indépendance de la Catalogne prévu le dimanche 1er octobre aurait bien lieu malgré l'interdiction constitutionnelle et les mesures judiciaires prises par Madrid pour l'empêcher, dont l'arrestation le 20 septembre de plusieurs hauts responsables du gouvernement régional. Comment en est-on arrivé là ? Réponses avec Stéphane Michonneau, professeur à l'université de Lille 3 et auteur de Histoire de l'Espagne contemporaine (Armand Colin, 2014). Le statu quo est dépassé. Beaucoup le pensent et pas seulement en Catalogne. Les études montrent qu'une majorité de Catalans pourrait se rallier à une offre politique nouvelle. Une solution négociée devrait donc être possible. Le problème est l'absence de dialogue entre les parties. Cependant, avec l'arrestation des hauts responsables du gouvernement catalan, il est difficile de connaître l'état actuel de l'opinion. Il est peut-être trop tard pour encore espérer une issue politique. Le gouvernement espagnol a opté pour une réponse ferme - c'est son droit, il applique la Constitution - face au référendum. Mais à aucun moment, il ne formule une offre politique. C'est très étonnant, voire suicidaire. L'arrêt annulant 14 articles du statut d'autonomie est intervenu sur plainte du Parti populaire de Mariano Rajoy, l'actuel Premier ministre. Dans la mesure où ce statut avait été voté en Catalogne par une écrasante majorité, le refus a été vécu comme un déni de démocratie. Difficile à dire. Chacun se réfère à une légitimité différente ; ce qui complique le dossier. Les uns agissent au nom de la légitimité de la Constitution et de la nation espagnoles. Les autres se réfèrent à la légitimité d'un peuple catalan, même s'ils ont clairement outrepassé les droits que la Constitution espagnole leur octroie. Pedro Sanchez, le secrétaire général du Parti socialiste espagnol, a ressorti l'idée ancienne de redéfinir l'Espagne comme " une nation de nations ". D'autres suggèrent que la Constitution soit relue dans un sens fédéral ou confédéral... Les Espagnols ont de l'imagination en la matière. Mais tous les acteurs jouent le jeu de l'extrémisme. Avec les événements de la semaine passée, les Catalans perçoivent l'action du gouvernement comme une attaque contre leurs institutions, d'autant plus à la lumière du passé qui a vu la Generalitat supprimée à deux reprises, même si les circonstances étaient très différentes. Oui. Mariano Rajoy n'est évidemment pas Franco. Mais certains catalanistes voient dans sa réaction une forme de continuité avec les événements de 1939 et même avec ceux de 1714, c'est-à-dire la chute de Barcelone et la fin des institutions catalanes (NDLR : lors de la guerre de succession d'Espagne qui mit aux prises plusieurs grandes puissances européennes, événement qui marque aujourd'hui la fête nationale catalane).C'est peut-être ce qu'escomptent les catalanistes. Le champ de la contestation pourrait s'en trouver élargi et s'internationaliser. Mais pourquoi Mariano Rajoy joue-t-il lui aussi cette montée des pressions ? Veut-il provoquer des élections générales ? Se poser comme le défenseur de l'unité de l'Espagne et remporter la mise puisqu'il gouverne aujourd'hui en minorité et qu'il a besoin des Basques pour voter ses lois ? Ça ressemble à la politique du pire et c'est dangereux. Pas vraiment. Elle ne l'est pas d'un point de vue judiciaire ou fiscal. L'Espagne a des aspects " fédéralisants " mais n'est pas un Etat fédéral. Le " Catalan radin " est un vieux cliché de la culture espagnole. En fait, étant donné qu'il perçoit l'Espagne comme un Etat plurinational, il se dit : " Pourquoi la nation catalane devrait-elle être solidaire de la nation basque ? " La solidarité s'exprime d'abord entre Catalans. On rejoue la vieille carte de l'Etat qui serait répressif dans son essence et du peuple catalan, démocrate, qui serait entravé dans sa volonté de s'exprimer librement. Mariano Rajoy est tombé dans ce piège. Bien entendu, il a beau jeu de dire que la démocratie espagnole implique le respect de la Constitution de 1978. Mais les images qui montrent des manifestants brandissant des pancartes avec " Nous voterons " sont imparables. Les indépendantistes ont été très longtemps minoritaires dans le mouvement catalaniste. Jusque dans les années 2000, ils étaient 10 à 15 %. A l'origine, le catalanisme est foncièrement autonomiste : il appelle à une réforme de l'Espagne. Les Catalans se considèrent un peu comme les Prussiens de l'Allemagne ou les Piémontais de l'Italie, la force agrégative qui va cristalliser une refonte de l'Espagne dans un sens fédéral. Le fait est qu'ils ont échoué. Les catalanistes non indépendantistes, notamment présents au Parti socialiste catalan, tentent d'esquisser une voie alternative mais sont aujourd'hui complètement inaudibles. C'est un facteur de leur expansion. La décision du Tribunal constitutionnel espagnol sur le statut d'autonomie en a été un autre. En outre, l'assez grande inefficacité du gouvernement de Madrid face à la crise, très durement ressentie en Espagne, a renforcé le sentiment que l'Etat était faible et incapable de résoudre les problèmes des citoyens et, en particulier, de consolider un Etat social digne de ce nom. Les catalanistes ont aussi un message social. Ils draguent volontiers des électeurs de Podemos, par exemple. Si le lien se crée entre le front politique et le front social, une majorité de Catalans sera indépendantiste. La clé de tout référendum est là.