Accusé par les pays occidentaux d'être le principal responsable de la tragédie syrienne, le régime de Damas est soumis à des sanctions depuis le début du conflit, en 2011. Celles de l'Union européenne viennent d'être prolongées jusqu'au 1er juin 2021. La liste mise à jour comprend 70 entités visées par un gel des avoirs, et 273 personnes visées à la fois par un gel des avoirs et une interdiction de pénétrer dans l'Union. Motif avancé : leur implication dans la répression contre les civils, leur soutien au régime, et le profit qu'elles en retirent. " Ces hommes d'affaires ont un intérêt direct au maintien du statu quo et à la prolongation d'une guerre qui a provoqué plus de 400 000 victimes civiles ", justifient les 27 Etats membres.
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Accusé par les pays occidentaux d'être le principal responsable de la tragédie syrienne, le régime de Damas est soumis à des sanctions depuis le début du conflit, en 2011. Celles de l'Union européenne viennent d'être prolongées jusqu'au 1er juin 2021. La liste mise à jour comprend 70 entités visées par un gel des avoirs, et 273 personnes visées à la fois par un gel des avoirs et une interdiction de pénétrer dans l'Union. Motif avancé : leur implication dans la répression contre les civils, leur soutien au régime, et le profit qu'elles en retirent. " Ces hommes d'affaires ont un intérêt direct au maintien du statu quo et à la prolongation d'une guerre qui a provoqué plus de 400 000 victimes civiles ", justifient les 27 Etats membres. Au-delà, les sanctions comprennent un embargo pétrolier et des restrictions sur les exportations de matériel susceptible de servir à la répression, ainsi que sur les technologies destinées à surveiller les communications. But de ces mesures ? Pousser Damas à s'engager dans une transition politique. " Les sanctions sont le seul moyen pacifique pour forcer le régime à adhérer aux demandes du peuple syrien, nous répond Nacer Othman, de l'Association syrienne pour la dignité des citoyens. D'ailleurs, elles excluent les fournitures médicales et en vivres. " De fait, l'Union européenne prévoit des dérogations pour motif humanitaire, comme l'achat de denrées alimentaires ou d'équipements médicaux. Même si la Syrie se targue de n'enregistrer que 144 cas et six décès (au 8 juin), la pandémie de Covid-19 a insufflé une nouvelle vigueur dans son combat contre les sanctions. En France, le sénateur Jean-Pierre Vial (LR, opposition) en a pris le relais et a demandé le soutien de parlementaires en Europe, dont Georges Dallemagne. Le député CDH n'a pas donné suite. " Le texte ne fait aucune mention des crimes de guerre qui continuent d'être perpétrés par le régime ", relève le Bruxellois. " Il n'est pas question de nier les exactions, rétorque l'élu français. Je ne parle pas du régime, mais du peuple syrien. Il ne peut pas être pris en otage car il se trouverait "du mauvais côté" ", autrement dit dans le territoire contrôlé par Damas. Jean-Pierre Vial ne fait que relayer la position des Eglises de Syrie. Comme elles sont souvent le dernier recours d'une population dans le dénuement, il leur faut des moyens. " Si le gouvernement de Damas est considéré comme illégitime, alors c'est lui qu'il faut sanctionner, et non la population ", observe Mgr Pascal Gollnisch, directeur de l'OEuvre d'Orient. En 2019, il n'avait pas hésité à les qualifier d'" inacceptables " : " Elles resserrent la population derrière le président Assad, lui permettant de nourrir un discours antioccidental. De plus, elles font davantage dépendre la Syrie de l'Iran. C'est complètement contre-productif. " Et cette constatation cruelle : neuf ans de sanctions n'ont pas fait bouger d'un iota le régime syrien. Entre-temps, elles ont fait perdre beaucoup d'influence (et de marchés) aux Européens. Les exemptions accordées par l'UE ? " Hypocrisie ", réagit le docteur Nabil Antaki, qui, avec sa communauté des Maristes bleus, a choisi de rester à Alep pour aider les plus démunis. " Importer des produits alimentaires et médicaux, ce n'est pas suffisant. Nous voulons aussi acheter des équipements à usage civil pour reconstruire le pays. Or, c'est impossible. Ces sanctions tuent l'économie, et donc les gens. J'ai mis un an et demi pour faire venir du Japon une pièce d'un centimètre pour un endoscope ! Les sanctions sont prétendument ciblées sur le cercle autour du pouvoir, mais ce sont des millions de Syriens qui en paient le prix ", s'insurge-t-il. Il reconnaît toutefois que " la Syrie ne se trouve pas dans une situation dramatique, qui fait que des enfants meurent par milliers ". De fait, les agences de l'ONU comme l'OMS (Organisation mondiale de la santé) et le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement) sont sur le terrain, et la Syrie continue de commercer avec des pays comme la Chine ou l'Inde, laquelle a permis de faire redémarrer l'industrie pharmaceutique. " 90 % des médicaments courants sont disponibles ", affirme le médecin. En outre, beaucoup de produits arrivent de manière illégale via les pays voisins : " Des vêtements et des chaussures, vendus à même le trottoir à Alep, viennent de Turquie, enchaîne-t-il. En fait, on trouve de tout, mais à des prix exorbitants. " D'après le Programme alimentaire mondial, le prix des denrées alimentaires a doublé en un an, atteignant désormais un record historique, équivalent à quatorze fois la moyenne d'avant la guerre. La livre syrienne, elle, poursuit sa dégringolade face au dollar. La crise financière au Liban, base arrière de l'économie syrienne, n'a rien arrangé. Déjà, les transferts bancaires sont devenus impossibles à cause des sanctions, voilà que s'ajoute une pénurie de dollars en cash. Or, de nombreux commerçants syriens payaient leurs importations dans cette devise. Dernier coup de massue : l'entrée en vigueur de la loi César aux Etats-Unis, qui menace de représailles toute entité étrangère qui ferait du business avec la Syrie, comme c'est déjà le cas avec l'Iran. " Pour contourner cet obstacle, on est obligé de procéder de manière détournée avec les sociétés, confirme E. A., un commerçant sunnite de Damas. Mais il faut qu'elles acceptent le jeu et ne craignent pas d'être accusées de blanchiment. " " Avec des parlementaires, des associations, des ONG, nous oeuvrons pour obtenir au moins la levée des contraintes bancaires, assure Jean-Pierre Vial. Aujourd'hui, pas une banque n'ose prendre le risque d'ouvrir la moindre relation avec la Syrie, de peur de tomber sous les sanctions des Etats-Unis. " Beaucoup ont vu leurs comptes en Europe bloqués d'autorité, notamment auprès de la BNP Paribas Fortis. Nabil Antaki, lui, se plaint de ne plus pouvoir envoyer d'argent à ses enfants aux Etats-Unis. " Or, je ne suis ni un proche du régime, ni un profiteur de guerre ", déclare-t-il. Les sanctions touchent aussi la culture : les artistes sont obligés de s'exiler car ils ne perçoivent plus aucune aide, comme c'était le cas avant 2011, notamment de la part des ambassades européennes, qui ont quasi toutes fermé. Les opposants aux sanctions dénoncent aussi le deux poids deux mesures : " Si l'Union européenne affirme vouloir combattre l'économie de guerre, pourquoi ne s'en prend-elle pas à la Turquie, qui a permis la contrebande avec Daech ? Et qui laisse des terroristes occuper des logements appartenant à des Syriens déplacés ? " entend-on à Damas. La réponse est simple : les sanctions ne visent que le territoire contrôlé par le régime. " Des dizaines d'ONG européennes sont stationnées du côté turc et peuvent amener tout ce qu'elles veulent à Idlib, la province encore aux mains des rebelles ", pointe Nabil Antaki. Ces mêmes ONG, comme MSF, seraient disposées à travailler du côté loyaliste, mais Damas ne leur en donne pas l'autorisation. En attendant, le gouvernement syrien préfère rester dans la posture de victime que de faire le moindre pas qui amènerait un allégement des sanctions. Le paradoxe a de quoi choquer : le régime réclame leur levée, mais il ne s'est pas privé de détruire des hôpitaux du côté rebelle et d'empêcher l'arrivée d'aides dont il n'aurait pas le contrôle. Le moment est également mal choisi, alors qu'un rapport de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques lui impute trois attaques chimiques en 2017, et que deux tortionnaires présumés sont jugés en Allemagne pour crime contre l'humanité. Dans son refus de souscrire à une levée des sanctions, Georges Dallemagne évoque aussi le cas de Rami Makhlouf, 51 ans, cousin de Bachar al-Assad, et milliardaire qui détiendrait 60 % de l'économie syrienne : " Il n'a jamais payé d'impôts en neuf années de guerre. L'Etat syrien, même s'il semble aujourd'hui tenter de récupérer une partie de cet argent, s'est passé de cette manne pendant tout ce temps. " Patron de Syriatel, le plus grand opérateur de téléphonie du pays, Rami Makhlouf détiendrait une fortune de cinq milliards d'euros. En décembre 2019, le gouvernement gelait les avoirs de plusieurs hommes d'affaires pour évasion fiscale et enrichissement illégal, y compris ceux de Rami Makhlouf. Les autorités lui interdisent aujourd'hui de quitter le pays tant qu'il ne règle pas une facture de 185 millions de dollars. Fait rarissime dans cette Syrie hypercontrôlée, Rami Makhlouf s'est plaint de son sort dans deux vidéos publiées le 30 avril et le 3 mai derniers pour dénoncer " l'injustice " dont il s'estime victime. " As-tu oublié les immenses services rendus par les employés de Syriatel aux appareils de sécurité ? " a-t-il même osé déclarer. La querelle de famille secoue toute la minorité alaouite, qui détient les clés du pouvoir à Damas. Or, Rami doit son ascension à Bachar al-Assad. Quelle implication aurait la chute du premier sur le second ? En attendant, un calcul a été fait : si la fortune de Rami Makhlouf était distribuée, elle pourrait assurer pendant six mois un salaire médian de 65 euros aux 13 millions de Syriens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit 83 % des habitants. De quoi alléger le poids des sanctions.