Ce soir-là, un petit air frais flotte sur Beersheva, grande ville du sud d'Israël. Comme un symbole, un vieux Combi Volkswagen, planche de surf sur le toit, peint aux couleurs du drapeau israélien, est garé devant la salle municipale qui doit accueillir la star du moment. Dès 19 heures, la foule se presse pour assister au meeting de Benny Gantz, l'ancien chef d'état-major de l'armée israélienne (Tsahal). A l'approche des élections législatives du 9 avril, le succès de sa candidature a pris de court tous les commentateurs. A en croire les sondages, son alliance avec le député centriste Yair Lapid fait désormais jeu égal avec l'inoxydable Premier ministre Benyamin Netanyahou, au pouvoir depuis dix ans - voire le devance.
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Ce soir-là, un petit air frais flotte sur Beersheva, grande ville du sud d'Israël. Comme un symbole, un vieux Combi Volkswagen, planche de surf sur le toit, peint aux couleurs du drapeau israélien, est garé devant la salle municipale qui doit accueillir la star du moment. Dès 19 heures, la foule se presse pour assister au meeting de Benny Gantz, l'ancien chef d'état-major de l'armée israélienne (Tsahal). A l'approche des élections législatives du 9 avril, le succès de sa candidature a pris de court tous les commentateurs. A en croire les sondages, son alliance avec le député centriste Yair Lapid fait désormais jeu égal avec l'inoxydable Premier ministre Benyamin Netanyahou, au pouvoir depuis dix ans - voire le devance. Râya, jeune retraitée, mitraille la salle avec son smartphone. Elle n'en revient pas de voir autant de monde dans cette région, le Néguev, qui accorde plus volontiers ses suffrages au Likoud, le parti national-libéral de Netanyahou. Nombre de femmes et de jeunes ont fait le déplacement, mais aussi des Bédouins en tenue traditionnelle. Râya respire ; elle se sent moins seule. Sympathisante du Likoud, elle n'est jamais allée écouter Netanyahou. Si elle s'est déplacée, cette fois-ci, c'est pour se faire une opinion sur Gantz, sa personnalité et ses idées. Elle a toujours apprécié le Premier ministre, mais l'usure du pouvoir a émoussé son enthousiasme. A présent, " Bibi " l'exaspère : " C'en est trop, confie-t-elle. J'aspire au changement. Cependant, je ne donnerai pas ma voix à n'importe qui. S'il doit partir, j'attends de son successeur qu'il soit un leader, un vrai. " Sur la tribune, l'ancien militaire, du haut de sa grande taille, appelle Netanyahou à la démission. Quelques heures plus tôt, le procureur général israélien, Avichaï Mandelblit, a fixé au 10 juillet prochain la date limite pour auditionner le chef du gouvernement, afin de décider s'il procède à sa mise en examen dans trois affaires. " Au programme du Premier ministre figurent la corruption, la fraude et l'abus de confiance, assène Gantz. Son agenda ? C'est Netanyahou avant tout. Notre ordre du jour, quant à nous, c'est Israël avant tout. " Râya sourit. Mais elle trépigne, aussi. Les électeurs hésitants, comme elle, représentent la clé de ces élections pas comme les autres, que Netanyahou a provoquées par anticipation, en raison de son calendrier judiciaire. Plus que jamais, la campagne s'est polarisée en référendum pour ou contre Bibi : le scrutin sera sa dernière grande bataille avant d'affronter le procureur général. Or sa survie politique dépend de ses sympathisants traditionnels, comme Râya, qui sont parfois tentés de se séparer de lui... mais qui craignent de perdre au change. " Environ 20 % des électeurs du Likoud se définissent au centre, souligne le politologue Jonathan Rynhold, de l'université Bar-Ilan. Ils ne soutiennent pas le parti par idéologie. Ils voient dans Netanyahou le meilleur garant de leur sécurité ; c'est, de leur point de vue, l'enjeu le plus important. Il suffit que la moitié de cet électorat se détourne de Bibi et la donne changerait en profondeur. " C'est tout le pari de Gantz, explique Denis Charbit, professeur à l'université ouverte d'Israël : " Il se présente comme l'anti-Netanyahou, mais uniquement sur la forme ! Pas sur le fond. Sa promesse, au fond, c'est de revenir au Likoud des origines. " Pour convaincre cette frange de l'électorat, Gantz et Lapid vont jusqu'à évoquer, s'ils arrivent en tête, la possibilité de constituer un gouvernement d'union nationale avec le Likoud. Mais sans Netanyahou... Agé de 59 ans, le général, fils d'un responsable local du Parti travailliste et d'une survivante du camp de Bergen-Belsen (Allemagne), prive le Premier ministre d'une carte maîtresse. Avec son pedigree militaire, il le neutralise sur le thème crucial de la défense du pays. D'autant que deux autres anciens chefs d'état-major, Gabi Ashkenazi et Moshe Yaalon, qui fut ministre de la Défense de Netanyahou, figurent sur la liste de son parti, Kahol Lavan (" Bleu et Blanc ", les couleurs nationales). " Pour la première fois depuis une décennie que Netanyahou est au pouvoir, il y a une alternative sérieuse, souligne un membre de l'équipe de campagne. Chacun a accepté de mettre de côté son ego et de s'entendre sur les places : Gantz a admis, en cas de victoire, le principe d'une rotation à mi-mandat avec Lapid ; ce dernier a bien voulu devenir n° 2 et prendrait, dans l'intervalle, le portefeuille des Affaires étrangères ; Yaalon, n° 3, obtiendrait celui de la Défense, et Ashkenazi, le social. " Elevé dans une coopérative agricole, Benny Gantz apparaît comme un homme providentiel et rassembleur, quand le chef du gouvernement est réputé diviser sans cesse la société israélienne. Ses proches n'hésitent pas à le comparer à Yitzhak Rabin, premier chef d'état-major devenu Premier ministre (travailliste) d'Israël ; un an avant son assassinat, en novembre 1995, il reçut le prix Nobel de la paix pour son rôle dans la signature des accords d'Oslo. Le parallèle entre les deux figures a ses limites. Soucieux d'apparaître comme inflexible sur les questions liées à la sécurité, Gantz n'hésite pas à adopter le discours et la gestuelle des partisans de la manière forte. Dans une vidéo mise en ligne par son équipe, il se félicite d'avoir renvoyé certaines parties de Gaza " à l'âge de pierre ", alors qu'il commandait l'opération Bordure protectrice en 2014. Sur d'autres images diffusées par la télévision, on le voit prendre par le col un militant du Likoud qui l'interpelle, avant qu'un garde du corps empoigne ce dernier et le plaque au sol... A la différence de l'illustre Rabin, surtout, le général n'a aucune expérience politique. Ce que ne manquent pas de rappeler les partisans de Netanyahou : " Depuis dix ans, la ligne du Premier ministre est claire, avance Gideon Saar, ex-ministre de l'Intérieur. Tout le monde connaît ses thématiques. En face, à y regarder de plus près, rien ne les rassemble, sauf la volonté de remplacer Netanyahou. Gantz essaie de cacher qu'il vient de la gauche, tandis que Yaalon, l'ex-ministre de la Défense, partage la même analyse que Netanyahou et moi-même : il pense, comme nous, que le conflit avec les Palestiniens ne peut pas être résolu. Il peut seulement être géré. " Les mêmes évoquent volontiers, pour mieux la moquer, l'échec de la reconversion de Gantz à l'issue de sa carrière militaire : son entreprise de cybersécurité a déposé le bilan... " Le monde du business ne fonctionne pas comme l'armée, assène Nir Barkat, ancien maire de Jérusalem et ex-patron d'une entreprise de high-tech. Un général n'est pas formé à servir des clients, et Gantz ne comprend pas les enjeux de l'économie mondialisée. " Pour sa part, le Premier ministre, âgé de 69 ans, joue son va-tout. L'un de ses slogans de campagne ressemble à une provocation : " Davka Netanyahou ". Difficilement traduisible, cette expression signifie en hébreu " malgré tout ", " en dépit de ", ou encore " je persiste et signe "... Autant d'allusions à peine voilées aux affaires judiciaires qui le cernent. Lui clame son innocence et dénonce une chasse aux sorcières : à l'écouter, journalistes et policiers seraient de mèche pour le faire tomber, et le procureur se serait laissé influencer. Pour l'instant, le Likoud reste uni et fait bloc derrière lui. Tout comme ses nouveaux amis sur la scène internationale, qui multiplient les gestes en sa faveur et sont, de fait, ses meilleurs alliés dans la campagne. Sur la façade du siège du parti, 38 King George Street, à Tel-Aviv, mais aussi à Jérusalem, une immense affiche le montre, tout sourire, serrant la main de Donald Trump. Aucune administration américaine ne s'est autant impliquée dans une campagne électorale israélienne. Après avoir désigné officiellement Jérusalem comme capitale, en 2017, le président des Etats-Unis a offert, le 25 mars dernier, un nouveau cadeau au Premier ministre, en reconnaissant la souveraineté d'Israël sur l'ensemble du plateau du Golan, conquis militairement par Tsahal en 1967 aux dépens de la Syrie. Bibi était à la Maison-Blanche lors de la signature du décret. Quelques jours plus tôt, le secrétaire d'Etat, Mike Pompeo, s'était recueilli au mur des Lamentations, à Jérusalem, au côté du Premier ministre. Un geste inédit de la part d'un responsable américain de haut rang. " Pour les partisans du Likoud, Netanyahou est le Messie, analyse Freddy Eytan, ancien ambassadeur d'Israël et auteur d'une biographie du Premier ministre. Dans leur esprit, personne d'autre que lui ne peut parler avec les grands de ce monde. Grâce à lui, Israël est devenu une puissance respectée. " Et qui ne doute pas de sa force... " Il s'agit du premier mandat, depuis une trentaine d'années, sans négociations officielles avec les Palestiniens, remarque le politologue Denis Charbit. Et le ciel ne nous est pas tombé sur la tête ! Netanyahou a développé une diplomatie offensive, sur une ligne sans concessions. Il s'appuie sur des régimes tenus par des hommes forts, ou prétendus tels - comme Jair Bolsonaro au Brésil, Donald Trump aux Etats-Unis, Narendra Modi en Inde, Vladimir Poutine en Russie ou Viktor Orban en Hongrie. Il s'est aussi rapproché des monarchies arabes sunnites hostiles à l'Iran. " Un haut fonctionnaire qui connaît bien le Premier ministre décrypte cette stratégie : " Benyamin Netanyahou fait une analyse lucide et pessimiste du monde de l'après-11 septembre 2001. Il a anticipé la baisse du rôle des Etats-Unis sur la scène internationale, la montée de nouvelles puissances et l'érosion dramatique du modèle européen. Ce monde est de moins en moins sensible au discours démocratique, libéral et tolérant qui caractérise l'Europe de l'Ouest et l'Amérique d'avant Trump. Or, Netanyahou l'a identifié il y a longtemps. Il a senti la fatigue des populations, qui plébiscitent aujourd'hui des leaders puissants. Et cela lui convient, car c'est ainsi qu'il se voit. " Ses voyages tous azimuts ont forgé sa stature internationale. Ce qui lui permet, en Israël, d'affirmer qu'il est incontournable. Aucun autre chef d'Etat ou de gouvernement n'a rencontré Poutine aussi souvent depuis quatre ans. Il a ainsi contourné l'isolement d'Israël pendant les mandats de Barack Obama, avec qui les relations étaient glaciales. Longtemps, il a prêché seul contre l'accord sur le nucléaire iranien. L'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche lui a facilité la vie, en précipitant le retrait unilatéral des Etats-Unis. " C'est la démonstration que seule une ligne dure peut nous protéger, se félicite Nir Barkat. Personne d'autre que Netanyahou n'aurait osé contester, comme il l'a fait, la signature du président Obama. Certainement pas Gantz ou Lapid, qui avaient pris acte de l'accord. " S'il affiche une attitude inflexible à l'extérieur, Netanyahou, à la tête de la coalition la plus à droite de l'histoire, se montre souvent prêt, à l'intérieur, à tous les compromis. Afin de garantir à la droite le plus de sièges possible pour former une coalition, il est allé jusqu'à convaincre deux partis nationalistes religieux d'accepter sur leurs listes des candidats d'un parti d'extrême droite considéré comme raciste - une initiative si hardie que la Cour suprême est intervenue, en dernier recours, pour l'interdire. Afin de conserver le pouvoir et son image de protecteur des intérêts israéliens, quoi qu'il arrive, le Premier ministre semble condamné à chasser encore et toujours des voix situées de plus en plus à droite. Au risque de perdre le soutien de la droite modérée. Par Romain Rosso.