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Le coronavirus 2019-nCoV a tué plus de 1 000 personnes (1 016, selon un décompte établi en milieu de semaine), soit davantage que le Sras (syndrome respiratoire aigu sévère) apparu en 2003. La mort, le vendredi 7 février, de l'ophtalmologue Li Wenliang, un des lanceurs d'alerte qui fut arrêté début janvier par les autorités locales de Wuhan pour diffusion de rumeurs, a suscité des critiques publiques mettant en cause la lourdeur de la bureaucratie. Le régime chinois sera-t-il fragilisé par les dysfonctionnements dans la gestion de la crise ? Eléments de réponse avec Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et enseignant à Sciences po Paris. La gestion par les autorités chinoises de la crise actuelle, comparée au précédent du Sras en 2003, révèle-t-elle des améliorations en matière de transparence, de prise de conscience de la menace, de rapidité de réaction... ? Un des objectifs initiaux de Pékin a été de mettre en avant la responsabilité du pays et les leçons tirées de la crise du Sras. Des cas suspects ont été rapportés à l'Organisation mondiale de la santé (OMS) dès fin décembre, soit avant la mort du premier patient, le 11 janvier 2020. En 2003, la Chine avait attendu dix-huit décès et la propagation à Hong Kong avant de révéler l'existence d'une crise sanitaire. Les dirigeants se sont aussi mis en scène, à l'instar du secrétaire général du Parti communiste Xi Jinping qui dès le 20 janvier, demandait que les cadres locaux s'expriment sur le nombre de cas recensés dans les provinces, les comtés, les préfectures, etc. On a donc eu une communication plus rapide et plus ouverte. Pour autant, toutes les informations n'ont pas été données dans les temps. Premièrement, il y aurait eu des cas dès la fin du mois de novembre et non fin décembre, ce qui explique notamment que les équipes de recherche chinoises ont très rapidement, dès début janvier, eu des kits de détection à disposition. Deuxièmement, les autorités locales n'ont pas eu l'autorisation par Pékin de communiquer sur la maladie comme l'a révélé le maire de Wuhan. Troisièmement, plusieurs médecins ont été censurés dès décembre pour avoir évoqué, initialement entre eux, cette crise sanitaire. Ce " retard à l'allumage " a malheureusement contribué à ralentir la prise de mesures fortes pour protéger les populations, et in fine, à propager le virus, y compris hors du pays. Le récit de la mort du docteur Li Wenliang prouve-t-il que l'image des autorités et du Parti communiste prévaut encore sur le souci de la santé publique ? Le " maintien de la stabilité " est une des priorités du régime. Ce principe conduit entre autres à contrôler de façon étroite le flux d'informations disponibles. Rappelons aussi que les autorités locales n'ont pas pris de mesures début janvier car étaient organisés des assemblées populaires ainsi qu'un important banquet pour plusieurs dizaines de milliers de personnes une quinzaine de jours plus tard. Les intérêts des membres du Parti, au niveau local mais aussi central, ont donc freiné la réponse des autorités. Cela ne signifie évidemment pas que la santé publique n'est pas importante pour le Parti - en témoignent les différents livres blancs rédigés ces dernières années sur ce sujet - mais la sous-estimation initiale des risques et la volonté de conserver l'agenda politique fixé ont eu des impacts négatifs. La mort du docteur Li n'a clairement pas été anticipée par les autorités chinoises lorsqu'elles ont décidé de médiatiser son retour en grâce fin janvier, permettant au passage de rejeter la responsabilité sur les autorités locales qui l'avaient initialement fait taire. Sa mort symbolise ainsi les problèmes de gouvernance et les conséquences néfastes de la censure en Chine. Elle a de l'importance parce qu'elle est celle d'un membre du personnel de santé, ces femmes et ces hommes présentés à juste titre par les médias d'Etat comme les soldats sur le front de cette guerre contre l'épidémie. Les critiques émises sur les réseaux sociaux après la mort de Li Wenliang, notamment sur le poids de la bureaucratie, témoignent-elles d'une nouvelle liberté citoyenne ? Il ne faut pas croire que les Chinois ne peuvent jamais exprimer leur mécontentement. Des dizaines de milliers de manifestations ont lieu en Chine chaque année, avec une ligne rouge : ne pas critiquer le système politique, et donc la légitimité du Parti communiste et des autorités centrales. Le mécontentement est ainsi généralement dirigé vers les responsables locaux. Il s'est déjà exprimé sur les réseaux sociaux à la suite d'incidents majeurs, comme le déraillement d'un train à Wenzhou en 2011 ou les nombreux scandales alimentaires. Dès le xviiie Congrès du Parti de 2012, des universitaires chinois m'expliquaient que les dirigeants étaient entourés de spécialistes des réseaux sociaux pour suivre justement l'expression de ce mécontentement. Dans le cas du décès du docteur Li, la colère et l'émotion se combinent à une crise sanitaire sans précédent. La propagande chinoise ayant elle-même médiatisé son sort, il lui était impossible de censurer complètement les réseaux sociaux. Elle n'a donc pas eu d'autre choix que de laisser une forme d'expression se manifester, tant que celle-ci ne remettait pas en cause la gestion globale de la crise par les autorités centrales. L'objectif des censeurs est de canaliser l'expression de ce mécontentement plus que de l'empêcher. Elle ne menace pas pour l'instant le régime politique chinois même si cette mort permet d'ouvrir les yeux à des millions de Chinois sur les failles du système et les problèmes de gouvernance. Si les autorités ont diligenté une enquête sur la mort de Li Wenliang, elles ont aussi annoncé le renforcement de la surveillance des réseaux sociaux. La crise actuelle pourrait-elle accroître le contrôle social de la population ? L'annonce d'une enquête par le Comité central pour l'inspection disciplinaire du Parti montre qu'il prend la mesure de ce décès et va chercher à punir des responsables, notamment afin de limiter le mécontentement populaire. Par ailleurs, le contrôle physique de la population est de fait renforcé par les restrictions de déplacement et la mise en quarantaine de dizaines de millions de personnes. Pour ce qui est des réseaux sociaux, ils ont une fonction essentielle pour des centaines de millions de personnes qui sont confinées chez elle : ils permettent de maintenir des liens sociaux. Les censurer totalement est impossible. Je note, par exemple, que la commission de santé de Shanghai, au cours d'un conférence de presse en milieu de semaine dernière, évoquait la nécessité pour les médias d'accepter une anxiété mais une anxiété modérée dans la population, en limitant par exemple le flux d'information sur la crise sanitaire à 40 % des informations disponibles chaque jour. Le président Xi Jinping sortira-t-il affaibli de la crise ? Le secrétaire général du Parti ne semble pas directement visé par le mécontentement populaire. Il alterne entre exposition médiatique, lorsqu'il faut prendre des décisions clés, comme la création annoncée, le 25 janvier, d'un groupe de coordination au plus haut niveau du Parti pour lutter contre l'épidémie, et retrait médiatique afin de ne pas se surexposer alors que la crise va durer, ce qui pourrait le fragiliser. S'il est trop tôt pour analyser l'impact de la crise pour Xi Jinping, celle-ci pourrait néanmoins créer des opportunités politiques au sein du Parti pour de potentiels concurrents. Son xxe Congrès qui aura lieu en 2022, moment au cours duquel les principales nominations en son sein ont lieu, sera fortement impacté par la gestion actuelle de la crise. Une question reste également à évaluer mais cela prendra du temps : l'impact de la crise sur l'image du pays à l'étranger. Elle dépendra notamment de l'évolution de l'épidémie en Chine et de la rapidité de la propagation en pandémie à l'étranger. Une certitude : il y a encore quelques semaines, lors du 70e anniversaire de la République, le développement économique et les capacités militaires sans précédent du pays étaient mis en avant ; aujourd'hui, c'est la capacité du pays à gérer une crise sanitaire nationale aux conséquences mondiales qui est remise en cause.