" Béret bleu " était morte à l'aube, la journée commençait mal. Rolande Birgy, ancienne résistante française et militante de longue date contre l'avortement, n'a pas eu le temps de quitter l'hôpital pour voter. " Il n'y a pas de joie parfaite ", réagit le soir même, à l'heure du triomphe, Jean-Marie Le Pen.

En ce 21 avril 2002, il en faut plus pour troubler le président du FN, habitué à voir disparaître un à un ses compagnons de route. Et la matinée s'achève tranquillement à La Bonbonnière, sa villa de Rueil-Malmaison, près de Paris. Quatorze ans plus tard, rien de plus notable ne lui revient en mémoire : le désormais président d'honneur du Front national n'en est plus à distinguer un dimanche électoral d'un autre. " Je suis assez décontracté dans ces cas-là, analyse-t-il. En règle générale, j'arrive facilement à me détacher de l'événement. "

Vers midi, à l'heure des premiers chiffres de participation, son directeur de cabinet, Olivier Martinelli, le rejoint. Il le confirme aujourd'hui : " Jean-Marie m'a dit : "Les dés roulent." Il était détendu, rationnellement convaincu qu'il serait au second tour. " Le vieux chef a raison. Au déjeuner, les informations venues de Nouvelle-Calédonie sont bonnes : le FN y double son score habituel. Ce n'est pas une surprise : dès septembre 2001 et l'annonce de candidature de Jean-Pierre Chevènement (NDLR : ancien ministre du gouvernement Jospin), Jean-Marie Le Pen théorise ses chances d'être finaliste. " On estimait que la condition nécessaire était que personne ne nous croie afin de ne pas mobiliser contre nous, décrypte Olivier Martinelli. Et le meilleur moyen pour cela, c'était que Jean-Marie Le Pen le répète en boucle. " La stratégie est tortueuse, mais le candidat la suit à la lettre.

"Il est fatigué, usé, vieilli, gagné par une certaine usure du pouvoir" - Propos de Lionel Jospin sur Jacques Chirac, tenu " off ", le 10 mars 2002. Chirac prendra une posture victimaire qui fera mouche.

Cet optimisme n'empêche pas la journée du 21 avril de " s'étirer lentement, dans une attente feutrée ", se souvient Jean-François Touzé, le patron de la cellule idées-images, le coeur battant de la campagne.

Vers 18 h 30, Olivier Martinelli reçoit un appel du ministère de l'Intérieur : " C'est la panique ici, vous êtes au second tour ! " Le directeur de cabinet de Jean-Marie Le Pen s'approche pour lui annoncer la nouvelle. " Tu vois, c'est arrivé ", répond, presque placidement, Le Menhir. " C'était un pronostic, pas une certitude. L'écart n'était pas si large et la prudence était de mise ", tempère aujourd'hui Jean-Marie Le Pen. Il dit avoir attendu, " comme tout le monde ", les premières estimations à la télévision. Il est 20 heures. " Je vois le fameux écran et alors, évidemment, c'est un immense cri de joie. Des gens ont été étonnés que, à l'annonce des résultats, je ne fasse pas "youpi". Ce n'est pas dans mon rôle ", s'amuse à distance le dirigeant du FN. Mais il se dit " heureux " pour ses proches : " Ma présence au second tour leur fait honneur, les paie de leur dévouement, de leurs sacrifices, de toutes leurs désillusions, de tous les échecs qu'ils ont assumés. Je suis plus content pour eux que pour moi, qui vais devoir affronter des responsabilités écrasantes. Ce n'est pas un match de foot que je gagne, ni même un match de boxe où tout s'arrête à la fin. Le problème, pour moi, c'est que si je gagne, ça commence. Avec une série de difficultés immenses. "

Oui, Jean-Marie Le Pen pense ce jour-là qu'un succès ultime est possible. " Je n'excluais pas une déferlante populiste, explique-t-il. Le président sortant (Jacques Chirac), qui a tous les moyens à sa disposition, fait moins de 20 %, je ne suis qu'à 2 points derrière lui. " Une perspective effrayante ? " Je ne la craignais pas, mais elle me remplissait d'une angoisse naturelle. " Il l'admet, une victoire aurait été " relativement imprévue et non préparée ".

Tout en réfléchissant à l'éventualité de devoir " trouver un Premier ministre, de dissoudre l'Assemblée nationale et de prévoir un secrétaire général de l'Elysée ", Jean-Marie Le Pen garde son oeil sur la télévision. A L'Atelier, le QG de Lionel Jospin, les socialistes sont en larmes. " Les visages des gens étaient bouleversants. La surprise était telle... Je ne suis pas insensible à ça ", avoue le leader d'extrême droite. Il affirme " avoir un peu compati à l'immense déception " du chef du gouvernement de l'époque. Cette compassion, il dit la ressentir à l'égard de tous " ceux qui se retrouvent éliminés de la vie politique ". Comme s'il lisait son propre avenir.

Par Alexandre Sulzer.