Aider des enfants en détresse ou soigner une blessure grave ? Voler des boîtes de conserve à un couple de retraités aux abois ou laisser un proche affamé ? This War of Mine démontrait, en 2015, que la violence en temps de guerre ne se résume pas au sang et aux balles. Le jeu contraignait les gamers au dilemme. Aux choix cornéliens. Au respect, ou non, de valeurs. Contrepoids salutaire aux très propagandistes Call of Duty et Medal of Honor, entre autres, This War of Mine reste un cas isolé sur le marché grand public. Les jeux indépendants et amateurs, par contre, multiplient, ces dernières années, les thématiques qui exigent un engagement autre que militaire. Discrimination sexuelle, crise économique, courants migratoires, élections américaines... Le joystick penche de plus en plus du côté partisan du pixel et draine surtout des actions concrètes. Tout récemment, le projet collectif Rives d'Europe présentait ainsi à la presse belge sept prototypes de petits jeux engagés réalisés à Bruxelles, en quelques mois, principalement par des novices en matière de jeux vidéo.
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Aider des enfants en détresse ou soigner une blessure grave ? Voler des boîtes de conserve à un couple de retraités aux abois ou laisser un proche affamé ? This War of Mine démontrait, en 2015, que la violence en temps de guerre ne se résume pas au sang et aux balles. Le jeu contraignait les gamers au dilemme. Aux choix cornéliens. Au respect, ou non, de valeurs. Contrepoids salutaire aux très propagandistes Call of Duty et Medal of Honor, entre autres, This War of Mine reste un cas isolé sur le marché grand public. Les jeux indépendants et amateurs, par contre, multiplient, ces dernières années, les thématiques qui exigent un engagement autre que militaire. Discrimination sexuelle, crise économique, courants migratoires, élections américaines... Le joystick penche de plus en plus du côté partisan du pixel et draine surtout des actions concrètes. Tout récemment, le projet collectif Rives d'Europe présentait ainsi à la presse belge sept prototypes de petits jeux engagés réalisés à Bruxelles, en quelques mois, principalement par des novices en matière de jeux vidéo. Ainsi, Jacques Remacle, l'un des concepteurs de Rives d'Europe, est administrateur délégué d'Arts&Publics, association à qui l'on doit notamment l'opération " musées gratuits " chaque premier dimanche du mois, en Fédération Wallonie-Bruxelles. " En tant que politologue, je suis convaincu que, de l'industrie musicale au cinéma, tout peut être politique. Le jeu vidéo peut dépasser sa condition ludique pour porter d'autres valeurs, en particulier via le gaming amateur. Nous sommes partis de ce postulat pour travailler avec des associations du secteur culturel. L'idée était aussi de donner un bagage technique à des enseignants et à des formateurs pour qu'ils utilisent le jeu comme outil pédagogique. Le tout pour déconstruire la théorie du Choc des civilisations de Samuel Huntington et illustrer le résultat de ces réflexions via des jeux créés par les participants du projet. " En ligne de mire de Rives d'Europe, le livre que Huntington publiait en 1996 prédisait la montée en puissance des sociétés islamiques et confucéennes face à un Occident déclinant. Pour ses détracteurs, le raccourci qu'il opère entre les identités culturelles et les conflits armés entre nations représente un danger démocratique. Selon Pierre-Yves Hurel, coordinateur et animateur du projet gaming de Rives d'Europe, cette théorie se retrouve aussi en filigrane dans de nombreux jeux de guerre populaires auprès des jeunes. La saga militaire des Call of Duty invente ainsi un nouvel ennemi aux Etats-Unis à chaque épisode. " Avec les sept participants au projet, on a passé au crible des grosses productions, comme Call of Duty ou Civilization, pour décrypter la manière dont elles faisaient passer leur message. Les choses se sont compliquées lorsqu'on a commencé à apprendre aux gens à programmer : c'était plus difficile de les motiver ", note le doctorant en arts et sciences de la communication de l'ULg. De Pong des civilisations, qui balance des commentaires audio de Donald Trump sur les Mexicains, à Exil, jeu sur la crise migratoire qui inverse les rôles et demande aux Belges de partir se réfugier en Syrie, les titres en lice ne présentaient de fait que peu d'intérêt ludique. L'initiative d'Arts&Publics est d'autant plus salutaire qu'au-delà de nos frontières, gaming et engagement citoyen s'associent tous azimuts. Originaire du nord de l'Italie, Paolo Pedercini s'érige ainsi en père du jeu vidéo à message depuis près de quinze ans. De la spéculation immobilière à la malbouffe du McDo, la Molleindustria, son studio, croit fermement en un gaming engagé et social. Jusqu'à provoquer la polémique. Dénonçant la protection tacite dont bénéficieraient des prêtres pédophiles, Operation Pedopriest a été sanctionné par le Parlement italien tandis que Faith Fighter, un jeu de baston impliquant des figures divines, dont le prophète Mahomet, a fait réagir l'Organisation de la conférence islamique. " Faith Fighter était une réponse aux satires unidirectionnelles qui parodiaient le prophète en Europe vers 2008, explique Paolo Pedercini, désormais chercheur à l'université de Pittsburgh. Je voulais viser toutes les religions plutôt qu'une seule. C'était une blague dénonçant l'instrumentalisation de la religion à des fins de conflit. Je ne ferais plus ce jeu aujourd'hui. Je préfère me consacrer à des jeux porteurs demessages positifs et constructifs. Voir notre démocratie en danger ne me pousse plus à la satire. " Auteur de 25 jeux, le studio créé en 2003 pour contrer la mainmise médiatique de Silvio Berlusconi s'est donc assagi. Mais, en France, le gaming engagé se réveille depuis un an. Dans le sillage du mouvement citoyen Nuit debout, une longue game jam (une session de développement d'un jeu vidéo autour d'un thème imposé et inconnu à l'avance), baptisée Jeux debout, était ainsi organisée de mai à juin 2016. L'initiative a enfanté une poignée de titres parfois éducatifs ou simplement drôles : Lacrymo Tennis 2016 demande de renvoyer des bombes de gaz à l'aide d'une raquette de tennis en pleine manifestation, tandis que le Futur du travail détaille des concepts comme l'ubérisation de l'économie ou la précarisation de l'emploi via un roman visuel. En octobre dernier, des journalistes de Mediapart affûtaient leur clavier pour une initiative similaire : Mediajam. Huit équipes et 44 participants parmi lesquels des étudiants, des développeurs indé de renom (Klondike), des graphistes et des journalistes se sont enfermés dans la rédaction du journal durant trois jours. Le pitch ? L'élection présidentielle française à venir. Chapeauté par Laurent Checola, ex-responsable de la section " jeu vidéo " du quotidien Le Monde, l'événement impressionne par la qualité des jeux qu'elle a enfantés. En particulier Quartet en crise, qui demande d'aider le président de la République à être réélu malgré une grave crise internationale. Aidée par La Belle, nouveau label français dédié au jeu vidéo à messages, la Mediajam semble faire boule de neige : jusqu'au 15 janvier, la Maison des métallos à Paris accueillait Over Game, l'engagement citoyen en jeux, une exposition mettant en avant les scènes alternatives et engagées du gaming. Le monde du pixel engagé bouillonne aussi à l'Amaze de Berlin. Le festival indé européen le plus important de l'année nomait ainsi trois titres engagés en mars de l'année dernière : North, qui plonge le joueur dans le quotidien inquiétant d'un immigré se retrouvant au milieu d'aliens ; Killbox, quipropose à deux joueurs assis face à face d'incarner un pilote de drone et sa cible potentielle, explore les deux facettes de cette guerre moderne selon qu'on soit tueur ou victime ; et Daiichi Dash, un jeu old school de tir en 2D plongeant dans la catastrophe de Fukushima. " Au-delà de titres expérimentaux fun ou purement esthétiques, le nombre de projets engagés qui s'inscrivent à notre festival grandit au fil des ans ", sourit Thorsten Wiedemann, son organisateur. Comme en témoigne le très caustique This is Fine sur l'élection de Donald Trump, le jeu vidéo engagé peut aussi rapidement rebondir sur l'actualité. Cart Life traite de la précarité de l'emploi aux Etats-Unis, Dys4ia aligne une série de minijeux abordant le parcours d'une thérapie hormonale de réajustement de genre, et Papers Please fait incarner un douanier affamé sous l'ère communiste. De l'autre côté de la barrière, une poignée de gros éditeurs tentent parfois de transmettre des messages : Grand Theft Auto V vitriole le rêve américain, Soldats inconnus : mémoiresde la Grande Guerre et Spec Ops The Line dénoncent la guerre, là où Arma III, simulation militaire pointue, place les soins médicaux au centre, en collaborant avec la Croix-Rouge. Reste qu' " aujourd'hui, le jeu vidéo à gros budget est commeHollywood : une industrie qui lâche des scénarios guerriers manichéens qui ignorent le sort des civils et représentent les musulmans comme des terroristes, assène Rami Ismail, créateur et théoricien star du jeu vidéo, dont Nuclear Throne s'est écoulé à plus de 300 000 copies. En même temps, cette année, la plus grande réunion de la Global Game Jam s'est tenue au Caire. " Le jeu vidéo vivrait-il son " printemps " ?