Peut-on résumer votre livre en disant qu'Enaid, votre héroïne et votre double, navigue entre l'abandon par ses parents et la quête de l'amour reçu si parcimonieusement ?
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Peut-on résumer votre livre en disant qu'Enaid, votre héroïne et votre double, navigue entre l'abandon par ses parents et la quête de l'amour reçu si parcimonieusement ? Enaid - c'est en cela que son histoire est universelle - est une jeune femme en quête désespérée de ce dont elle a le fol espoir, mais qui lui a été ôté, à savoir l'amour maternel. Elle le cherche parfois via des expériences douloureuses, parfois à travers de mauvaises rencontres...Quand on est abandonné par quelqu'un, subsiste-t-il un temps où on dépend encore de lui ? On dépend beaucoup du manque, même si on ne le souhaite pas. Je ne pensais pas souffrir de cette absence ni avoir besoin de cette mère. C'est quand je suis devenue adulte et que s'est posée la question de la transmission que je me suis rendu compte que, même en creux, j'étais restée liée à mes parents. L'expression du manque est une forme de fidélité parce qu'arrêter de souffrir à cause de l'autre, parent, conjoint, démontre qu'on s'en est réellement séparé. Souvent, le moment où l'on quitte les gens ne concorde pas avec celui où eux nous quittent.Ne faut-il pas à un certain moment rompre avec cette dépendance ? La première phrase de mon livre le souligne bien : " Il m'a toujours manqué quelqu'un, au plus profond de moi, jusqu'au jour où j'ai décidé de ne plus attendre personne. " On prend réellement son envol le jour où l'on se libère de tous les liens qui nous ont entravés et qui ont provoqué la fragilité ou la boiterie du flamant rose.La mère d'Enaid a elle aussi été abandonnée. N'arrive-t-on jamais à échapper à son héritage familial ? Il n'y a pas de déterminisme dans le sens où nous avons tous la liberté de pouvoir nous départir de la transmission des chaînes du destin. Néanmoins, elles sont là, à la base. A chaque génération est offerte la possibilité d'abattre ses propres cartes et de jouer une nouvelle partie. Si nous ne le réalisons pas, nous sommes pris dans un continuum de transmissions qui nous dépasse. Avez-vous plus de compréhension pour la mère jugée inapte à élever sa fille ou pour le père qui semble se dégager de toute responsabilité ? Il est vrai que le personnage de la mère dans mon livre apparaît comme une victime avant tout d'elle-même. Mais en définitive, ils le sont tous deux. Il ne faut pas jeter la pierre aux hommes. Je suis évidemment féministe. Mais je pense que les hommes démissionnaires ne le sont pas nécessairement par leur volonté. Beaucoup en souffrent mais ils n'ont pas forcément les clés pour faire autrement. Vraiment. Enaid se rapproche tout de même plus de sa mère que de son père... Oui, mais le père est toujours vivant. La perspective de la fin de vie de la mère provoque des urgences de rapprochement et d'apaisement. Enaid se rend compte que cette mère qu'elle croyait absente a toujours été présente mais d'une autre manière. Il y a parfois des formes de présence et d'amour là où l'on ne voit que de l'absence. Enaid vit le traumatisme des violences masculines. La libération de la parole induite par l'affaire Weinstein est-elle un tournant dans les relations entre les femmes et les hommes ? Je suis très partagée. Comme je l'ai été, l'héroïne est confrontée à la violence mentale et physique d'un homme. J'ai voulu, à travers une comédie, revenir aux questions déjà traitées dans Femmes de dictateur : quelle est la limite entre l'amour et la destruction, et à quel moment l'amour devient-il totalitaire, aliénant, destructeur ? Aujourd'hui, l'affaire Weinstein et ses conséquences touchent le milieu feutré des acteurs et des actrices dans des hôtels de luxe. Malheureusement, je ne vois guère les rapports au sein des couples changer en province ou dans d'autres classes sociales. L'affaire Weinstein a eu une valeur d'exemplarité : certains comportements ne sont plus permis et sont condamnables. Cependant, je n'adhère pas forcément au mouvement #Balancetonporc. Il ne sert ni la justice, ni les victimes, ni la reconstruction. Améliorer la prise en charge des victimes au sein des tribunaux, des commissariats de police ou des unités psychologiques qui aident à la reconstruction est pour moi la vraie priorité. Auriez-vous signé la tribune de Catherine Millet et de Catherine Deneuve sur la " liberté d'importuner "... ? Non, je ne l'aurais pas signée. Il y a quelque chose dans ce texte qui relève de la réaction de caste : des dames d'un certain âge, vivant dans les beaux quartiers, à Paris... J'habite en province. Lorsque l'on se retrouve dans certains endroits, la nuit, et que l'on se fait interpeller, le " droit d'importuner " n'est pas exactement le phantasme érotico-feutré de Belle de jour ( NDLR : film de Luis Buñuel de 1967 dans lequel jouait Catherine Deneuve). Cependant, ma préoccupation est plus de favoriser la compréhension que d'entretenir les controverses. Donc, je ne vais pas non plus descendre en flèche cette tribune. Il est louable d'éviter d'américaniser les rapports entre les femmes et les hommes. On ne veut pas en arriver à une situation où sur les tournages des productions de Netflix, par exemple, il est interdit de regarder quelqu'un dans les yeux plus de cinq secondes sous peine d'être appréhendé pour harcèlement sexuel.A travers vos ouvrages historiques, cherchez-vous à mettre en lumière des femmes restées dans l'ombre ou des femmes en quête de liberté ? Des femmes en quête de liberté et d'amour. Dans Femmes de dictateur, Les Indésirables, comme dans ce dernier livre, au plus profond de la barbarie et de la violence, il y a toujours une femme pour aimer. Rappelez-vous cette phrase tellement belle gravée par une détenue du camp de Gurs (NDLR : centre d'internement du sud-ouest de la France utilisé au début de la Seconde Guerre mondiale pour enfermer des juifs de toutes nationalités, et théâtre du livre Les Indésirables ) : " Mieux vaut allumer une lumière que de se plaindre de l'obscurité. " Ces femmes y développeront une résistance au féminin en continuant à être en vie, à être désirables et à aimer. Vous expliquez nourrir une aversion pour la dissimulation. Le mensonge vous a-t-il pesé ? Beaucoup, et encore aujourd'hui. D'ailleurs, cela me cause parfois du tort dans ma vie professionnelle et personnelle. Mais de vérité, nous en manquons souvent aussi envers nous-mêmes. La vérité est-elle une condition de la liberté ? Oui. C'est le prix de la liberté, même si, parfois, il est élevé. Un jour, je me suis regardée en face et je me suis dit : " Je suis handicapée ". Cela faisait des années que j'évitais de le voir alors que c'était l'évidence puisque je marchais avec des cannes (NDLR : à la suite d'une chute à cheval). Ce jour-là, je l'ai accepté. J'ai fait mon examen de conscience. Et j'ai refusé cet état. J'ai pu alors mettre en oeuvre les moyens pour me libérer : apprendre l'anglais, la médecine, l'orthopédie moléculaire, contacter des chirurgiens, étudier les techniques...Vous dites vouloir "tenir en équilibre avec grâce par le pouvoir de l'esprit". Qu'est-ce pour vous le pouvoir de l'esprit ? Le refus de l'impossible qui nous est parfois imposé et qui, si nous l'intégrons, brime notre liberté. C'est surtout cette capacité d'ardance, avec un " a ", la conjonction de l'ardeur et de la résistance. Je préfère ce néologisme à la résilience qui relève plus de l'acceptation. Pour moi, l'ardance implique de continuer à résister contre la victimisation permanente, les mensonges du monde... C'est tout cela à la fois, le pouvoir de l'esprit. Votre participation, en juin, à l'émission On n'est pas couché sur France 2 a donné lieu à un moment de tension avec le chroniqueur Yann Moix qui a descendu votre livre tout en avouant ne pas l'avoir entièrement lu. Qu'est-ce que cela dit d'une certaine "élite intellectuelle parisienne" ? Ne pas lire les livres d'autrui lorsque l'on prétend faire oeuvre de savoir, lorsque l'on est récompensé par des prix littéraires prestigieux, je trouve cela insultant, dégradant pour tout le monde, lui, moi, le spectateur... C'est trop facile ensuite de se plaindre que " les gens ne lisent plus ", " les gens sont des cons ", " la culture n'existe plus ". Je ne supporte plus que l'on dise cela. L'audience dont on bénéficie dans un monde bombardé d'informations s'accompagne d'une responsabilité. Au xviiie siècle, les intellectuels faisaient oeuvre de savoir, à travers les encyclopédies, pour éduquer les autres. Aujourd'hui, que donne-t-on comme éclairage ? Que représente la Belgique pour vous ? La mère perdue, dans les deux sens du terme. Parce que la Belgique est le pays où je suis née et le seul dans lequel, jusqu'à 3 ans, j'ai vécu avec une mère. J'ai toujours une sensation très étrange lorsque je retourne à Bruxelles. Je suis à la fois dans une ville étrangère et à la fois chez moi, alors que je n'en ai aucun souvenir. Mais il me reste des sensations. Peut-être ai-je gardé de la Belgique ce côté absurde, ce trait d'humour et cette tête dure.