Bruits de bottes, grondement de chenilles, roulements de tambour. Les nouvelles du front sont peu engageantes. Les gouvernants européens n'en finissent plus de compter et d'encaisser les coups : terrorisme ; pression migratoire et flux de réfugiés ; instabilité financière ; tentations protectionnistes ; montée de l'euroscepticisme, du nationalisme, du populisme et de la xénophobie ; persistance de conflits gelés ou ouverts, annexion de territoires ; résurgence d'affrontements dans le voisinage immédiat de l'Europe.
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Bruits de bottes, grondement de chenilles, roulements de tambour. Les nouvelles du front sont peu engageantes. Les gouvernants européens n'en finissent plus de compter et d'encaisser les coups : terrorisme ; pression migratoire et flux de réfugiés ; instabilité financière ; tentations protectionnistes ; montée de l'euroscepticisme, du nationalisme, du populisme et de la xénophobie ; persistance de conflits gelés ou ouverts, annexion de territoires ; résurgence d'affrontements dans le voisinage immédiat de l'Europe. La barque se charge. La dérive autoritaire de la Turquie, le réveil militaire de l'hyperpuissance américaine, le regain de nervosité de la Russie, les rodomontades et provocations d'un dictateur nord-coréen, l'agacement chinois, achèvent de porter les tensions à leur comble. Tous aux abris. Par le passé, on a déjà sorti l'artillerie lourde pour moins que ça. Quelle autre issue déraisonnable qu'une guerre généralisée à cet amoncellement de nuages ? La peur du lendemain plonge des bataillons d'experts dans un abîme de perplexité. " Sans vouloir faire paniquer, les motifs de s'inquiéter sont très sérieux ", jauge Jean-Michel Sterkendries, qui enseigne l'histoire à l'Ecole royale militaire (ERM). Jamais deux guerres mondiales sans trois ? Un général belge passé sénateur libéral francophone y a cru dur comme fer, alors qu'un climat polaire figeait les relations entre le monde occidental et le bloc communiste : " Encore un petit effort et nous aurons définitivement perdu la troisième guerre mondiale ", prophétisait en 1981 Robert Close, en couverture d'un livre coup de poing. Fausse alerte : les Russes n'ont jamais attaqué à l'aube, la menace soviétique s'est évanouie comme par enchantement. Soulagement : les contentieux les plus lourds ne se règlent donc pas invariablement sur un champ de bataille. Le continent européen conserverait même de sérieux espoirs de pouvoir éviter le pire dans ce monde de brutes. Les " prévisionnistes " en conflits armés persistent à écarter ce petit coin de la planète des zones à risques planifiées d'ici à 2050. La " Vieille Europe " jouerait les prolongations, elle qui, hormis l'embrasement des Balkans dans les années 1990, parvient à rester un havre de paix depuis plus de septante ans. Un tour de force, à l'échelle de l'histoire. " L'Europe occidentale a subi assez de guerres dévastatrices et connaît des régimes politiques suffisamment stables pour ne plus se faire la guerre ", rassure l'historien Bruno Colson, spécialiste de l'art militaire à l'université de Namur. Nos sociétés seraient tout bonnement sujettes à " une fatigue de la guerre ". Mais il se pourrait que d'autres acteurs de la planète leur infligent tôt ou tard un réveil brutal. L'hypothèse tracasse jusqu'aux analystes de la CIA. L'agence américaine de renseignement s'est risquée à dessiner l'état du monde d'ici à vingt ans. Rien de folichon à espérer. Il faudra s'habituer à osciller entre états de guerre et de paix, à subir des " microconflits " de plus en plus fréquents et toujours déstabilisateurs. Le modèle reste à affiner, tant la technique guerrière aime jouer au caméléon. Il est question de " guerres bâtardes ", de " guerres hybrides ". Les têtes pensantes de la Politique étrangère et de sécurité commune de l'Union européenne (Pesc) révisent leur vocabulaire : " Par guerre hybride, on entend un type de guerre alliant des méthodes conventionnelles, non conventionnelles, régulières et irrégulières. " Cette " drôle de guerre ", déjà en cours, a des effets potentiellement ravageurs. " Nos modes de vie sont tellement liés à la performance économique que des tensions militaires limitées pourraient avoir des conséquences massives sur notre niveau de vie et notre équilibre social. Il existe de fortes raisons d'être soucieux face aux dangers qui nous guettent ", estime Michel Liégeois, professeur de relations internationales à l'UCL. Plus rien à voir avec les grandes conflagrations d'antan. La guerre " classique " entre Etats, à coup de batailles rangées, serait passée de mode. " Il y a de moins en moins de "guerres générales" depuis le xviiie siècle ", relève Bruno Tertrais, spécialiste en recherche stratégique et auteur d'une récente autopsie du phénomène de la guerre (collection " Que sais-je ? "). L'invasion massive, déclenchée pour faire main basse sur la propriété d'un Etat voisin, n'est plus trop tendance. Entre 1648, l'année où se clôture l'atroce guerre de Trente ans en Europe, et 1945, " environ la moitié des guerres avaient pour but le territoire ; entre 1945 et 1989, cette proportion serait tombée à 30 % " et se maintiendrait depuis lors. A propos d'envahisseur potentiel, les regards se braquent à nouveau vers l'Est et ce géant russe aux sautes d'humeurs imprévisibles. Inquiétude déplacée ? Allez savoir... Ce bas monde est un terrain horriblement mouvant. Lorsque le grand patron de l'armée belge, le général " quatre étoiles " Marc Compernol, vient briefer nos parlementaires sur l'environnement sécuritaire ambiant, ce n'est pas pour détendre l'atmosphère. Sur le flanc est de l'Europe : une menace russe " à considérer avec le plus grand sérieux ". Sur le flanc sud, en incluant le Moyen-Orient : " une menace particulièrement importante " à ne pas négliger. Et même dans le Grand Nord, la région arctique est à surveiller de près, là où le réchauffement climatique amorce entre grandes puissances un bras de fer autour du libre accès aux routes maritimes, " d'une importance vitale pour la Belgique et ses échanges commerciaux ". Une marche à la guerre, c'est d'abord dans les têtes que ça se passe. Dans le langage que se devinent des signes avant-coureurs. Michel Liégeois note " un retour en force, dans les discours de certains leaders, d'accents nationalistes, identitaires, patriotiques, égoïstes, protectionnistes qui, ces dernières décennies, n'étaient liés qu'à des régimes non démocratiques et confinés dans des régions périphériques à l'Occident. Les relations internationales sont en train de passer de la conception d'un jeu à somme positive, où tout le monde est censé gagner, à celle d'un jeu à somme nulle dans lequel il y a forcément un gagnant et un perdant. " La chancelière allemande Angela Merkel, prenant la température ambiante au sein du camp occidental au printemps dernier, jetait un froid : " L'époque où nous pouvions entièrement compter les uns sur les autres est quasiment révolue. " Cela s'appelle : un stade de préalerte.