Isolé du monde, le petit Emirat a dû rapidement organiser sa survie et par un processus de résilience inédit depuis son indépendance en 1971, Doha est parvenue à sortir la tête de l'eau en moins de trois mois. Aujourd'hui, même s'il coûte cher au pays, le blocus et ses effets ne se font quasiment plus ressentir. Ça s'appelle une gestion de crise réussie.

Si les choses se sont passées ainsi, c'est que le pays a pu compter dès le 6 juin 2017 sur deux alliés régionaux essentiels sur le plan économique : l'Iran et la Turquie. Si Doha a des vues divergentes claires et nettes avec ces alliés du moment, il n'a pas oublié ce qu'Ankara et Téhéran ont fait pour lui quand le pays était au plus mal. En effet, la Turquie faisait parvenir vivres et militaires pour défendre l'Émirat. Le Qatar n'est pas dupe : il sait très bien que et la Turquie et l'Iran n'ont pas vraiment bonne presse, et alors qu'il est sorti vainqueur de la cabale ourdie par ses voisins, il a aussi bien compris que ces alliés sont des pivots stratégiques majeurs pour la région et que participer indirectement à leur déstabilisation n'aurait à terme rien de bon pour l'ensemble du monde arabo-musulman.

Hier, le Qatar a annoncé vouloir investir 15 milliards de dollars en Turquie, qui se trouve en grande difficulté économique depuis le début de l'année. Pour Doha, c'est un juste retour des choses et une forme de solidarité à un moment où, par la politique tous azimuts et extrémiste d'Erdogan, le pays est fâché avec beaucoup de ses voisins, mais également avec les États-Unis. Mais il n'a pas besoin d'une quelconque déstabilisation qui pourrait s'apparenter à un printemps turc en gestation dangereux pour toute la région et ses pays frontaliers. Si la livre turque a perdu 40% de sa valeur depuis le début de l'année, l'annonce du Qatar a immédiatement rapporté la confiance sur les marchés.

Qui pourrait contester que la Turquie soit une des plus grandes puissances de la région et la première armée du Moyen-Orient ? Certes, et on pourrait le regretter, Erdogan a été réélu de manière fantaisiste récemment, mais il a largement déçu la population en matière de gestion de la crise. Pour le Qatar, à l'image de sa relation avec l'Iran qui est avant tout économique, sa relation avec la Turquie se veut une relation de coopération qui puisse maintenir à flot un partenaire majeur et un allié historique de l'Occident puisque membre de l'OTAN. Il ne faut donc pas désespérer de ce dernier.

Le Qatar cherche à se forger une place de micro-pivot stratégique et de négociateur régional majeur

C'est dans ce contexte de confiance et de solidarité, que Doha cherche à jouer à son tour un rôle régional de médiateur de crise politique, lui-même pourtant victime de l'intransigeance et de l'inconscience de l'Arabie Saoudite et des Emirats-Arabes-Unis et de la quasi-évaporation du CCG. Face à des partenaires que l'Occident cherche à mettre sur le banc de touche, et fort de ses relations puissantes malgré sa taille avec nombre de pays industrialisés, à commencer par les USA et la France, Doha cherche à se forger une place de micro-pivot stratégique et de négociateur régional majeur comme il a pu le faire dans la Corne de l'Afrique, dans la crise entre l'Érythrée et Djibouti par exemple. Sa gestion du blocus, et ce malgré l'impuissance du traditionnel Émir du Koweït comme médiateur des crises du CCG, devrait lui donner des ailes. Le glissement politique dangereux de la Turquie et de potentiels risques de déstabilisation jugulés par un soutien économique massif qatari en ce mois d'août 2018 en est un premier exemple qui sera peut-être historique.