Durant l'été 2013, soit deux ans avant la crise des migrants, j'étais en vacances en Grèce. Chez des amis, mon regard a été attiré par un objet insolite posé sur une table : il s'agissait d'un fémur, cet os long de la cuisse et c'était bien un fémur d'homme. Les enfants l'avaient découvert sur la plage et l'avaient ramené à la maison pour leurs jeux, dans l'indifférence générale.

Pièce détachée d'un corps en morceaux éparpillés sur la berge, restants d'un être humain qui a été porté par une mère, quelque part en Orient, une mère qui espère peut-être encore des nouvelles de cet enfant parti chercher sa bonne fortune en Occident...

Car depuis les guerres en Irak, en Afghanistan, en Afrique, ils sont des dizaines de milliers a transité par la Grèce pour tenter de rejoindre l'Europe.

Certains y parviennent, d'autres se noient, et beaucoup s'y installent comme dans le quartier populaire de Omonia, au centre-ville d'Athènes, qui a changé complètement de visage en un dizaine d'années.

En 2009 la Grèce comptait près d'un million des ressortissants hors Union européenne, dont un bon tiers de clandestins. Et cela ne dérangeait personne, ni la Grèce, qui n'avait pas envie de faire plus pour décourager les nouveaux arrivants, ni l'Europe, qui se barricadait derrière les accords de Dublin pour réexpédier les immigrés clandestins dans le premier pays d'accueil, en l'occurence la Grèce. Tout le monde espérait qu'en agissant de la sorte, on créerait des conditions de vie naturellement difficiles qui encourageraient le retour spontané des immigrés au bercail...

Et jusqu'en 2015, tout allait bien dans le meilleur des mondes, quelques articles de presse relataient que quelque 600 naufragés clandestins avaient péri en mer Egée les vingt dernières années, que les conditions d'accueil étaient déplorables, que Frontex veillait et qu'on avait même financé un double mur de fer à la frontière terrestre entre la Grèce et la Turquie.

Et puis vint l'été 2015, où en quelques jours des dizaines, puis des centaines d'embarcations de fortunes se sont mises à traverser la mer Egée, en transportant des centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants au nez et à la barbe des autorités turques (sic!), vers les îles grecques.

La Grèce, ce pays de l'Union européenne qui ressemble à un comprimé effervescent en train de se dissoudre lentement dans un océan de dettes et qui a perdu plus de 40% de ses capacités militaires historiquement déployées pour faire face à l'ennemi oriental, la Turquie...

La Turquie qui depuis plus de 40 ans refuse d'admettre que la mer Egée est une mer exclusivement grecque, cherchant par tous les moyens à mettre en doute les capacités de la Grèce à gérer cette mer et entre autres, en revendiquant depuis plus de vingt ans le droit d'exécuter des missions de sauvetage (SAR) jusqu'au port du Pirée!

L'occasion était trop belle pour Erdogan de faire d'une pierre deux coups : présenter la Grèce impuissante et incapable de gérer les frontières de l'Europe tout en utilisant les migrants comme levier déstabilisateur d'une Europe chaque jour un peu plus schizophrène.

Car si les conflits moyen-orientaux sont la cause primaire des mouvements de population, l'afflux aussi massif des migrants, de la Turquie vers l'Europe n'est pas le fruit d'un débordement hasardeux.

De nouvelles frontières sont en train de naître sous nos yeux à travers une nouvelle question d'Orient, et la crise des migrants de la mer Egée, n'est qu'un pion sur l'échiquier géostratégique d'un jeu où le grand malade n'est plus l'Empire ottoman, mais l'Union européenne.

Cette Union européenne qui menace d'exclure un membre s'il ne respecte pas les règles financières et qui dans le même temps consent aux violations les plus abjectes des droits de l'Homme n'est-elle pas engagée dans une chevauchée vers le vide ?

Est-il encore temps pour arrêter cette folle débandade autant économique, politique, et stratégique que morale ?

Est-il encore temps pour arrêter la vente de notre âme au diable en bradant notre raison d'être : le droit fondamental des citoyens à vivre dignement ?

Car si la crise économique a été le ferment du détricotage des acquis humanistes du vieux continent, la nouvelle question d'Orient risque de fragmenter durablement voir irrémédiablement, l'Europe des Lumières en une multitude de Ténèbres et sceller ainsi le tombeau de ce qui fut, peut être, le plus beau rêve de l'Homme depuis qu'il est apparu sur Terre.