DES COLONIAUX MÉCONTENTS


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Dans les années 1760, le mécontentement s'intensifia dans les treize colonies britanniques d'Amérique du Nord. Les coloniaux en avaient assez de la pression fiscale croissante, des taxes destinées à renflouer les caisses du Trésor britannique après des dizaines d'années de guerre. Ce qui rendait la situation plus amère encore, c'est que ces taxes leur avaient été imposées sans aucune concertation préalable. Il s'en suivit des protestations et des actions de boycott. En 1770, des soldats britanniques tuèrent cinq manifestants à Boston. Trois ans plus tard, les colons révoltés détruisaient un grand chargement pendant le Boston Tea Party, et les autorités britanniques, furieuses, envoyèrent de nouveau l'armée mater la ville.La situation explosa en 1775 lorsque d'importants groupes de colons prirent les armes contre la mère patrie. Un peu plus de dix ans plus tôt, beaucoup d'entre eux avaient encore soutenu la couronne britannique en guerre contre les Français en Amérique du Nord. Le futur commandant de l'armée révolutionnaire américaine, George Washington, y conquit ses galons en tant qu'officier pour les Britanniques. Au début, l'insurrection contre les Britanniques se passa mal mais le vent tourna en 1777. Au cours d'un combat près de Saratoga, les troupes révolutionnaires américaines battirent les Britanniques. Un an plus tard, la France se rangeait du côté des insurgés. Lors de la terrible bataille de Yorktown en 1781, les Britanniques ont perdu la guerre d'indépendance des Etats-Unis. Le Royaume-Uni vit ainsi lui échapper les impôts que payaient les Américains, soit ses revenus coloniaux les plus importants. C'est pourquoi, au cours des dix années suivantes, la Grande-Bretagne se tourna plutôt vers l'Asie d'abord, vers l'Afrique ensuite.Hollywood aime mettre en scène la guerre d'indépendance des Etats-Unis. Des films comme The Patriot, de Mel Gibson, en donne ont l'image d'une insurrection brutalement réprimée par de cruelles troupes britanniques. En réalité, tous les "Américains " n'approuvaient pas ces insurrections. Beaucoup de colons - jusqu'à 20 % de la population des treize colonies, à en croire certains historiens - voulaient rester Britanniques. Certaines minorités religieuses et ethniques craignaient pour leur liberté sous la nouvelle administration révolutionnaire. D'autres colons croyaient fermement dans le pouvoir donné par Dieu au roi britannique. Mais tous craignaient en tout cas le chaos que provoqueraient ces insurrections.Le pasteur probritannique Mather Byles se demandait " s'il était préférable d'être dirigé par un tyran à trois mille miles de distance, ou d'être dirigé par trois mille tyrans à un mile de distance ". Luimême optait résolument pour la première solution, au même titre qu'une partie considérable des colons. La Déclaration d'indépendance des treize colonies par le Congrès continental en 1776 était à leurs yeux le pas de trop : ils resteraient loyaux à la couronne britannique.Les " loyalistes " ont aidé les Britanniques en leur livrant des informations ou du ravitaillement. Des milliers d'entre eux se sont engagés dans l'armée britannique où ils furent intégrés dans des régiments spécifiques. Ils jouèrent un rôle capital lors des diverses campagnes britanniques. A New York, les habitants disposés à prendre les armes pour le roi britannique George III étaient même plus nombreux que ceux soutenant George Washington. Les insurgés américains y voyaient de la " trahison " de la part de leurs compatriotes loyalistes. Les maisons de ces derniers furent détruites ou confisquées et euxmêmes furent emprisonnés, couverts de poix et de plumes ou assassinés par les milices révolutionnaires. Avec ces actes de vengeance, les révolutionnaires américains firent preuve d'autant de violence que les troupes britanniques.Quand les Britanniques se retirèrent des Etats-Unis en 1783, il fut évident pour les loyalistes restés au pays qu'ils n'avaient plus leur place dans le nouvel Etat. Beaucoup d'entre eux émigrèrent avec leur famille en Grande-Bretagne ou dans les colonies des Caraïbes. La grande majorité gagna toutefois les territoires au nord des nouveaux Etats-Unis, des régions restées fidèles aux Britanniques et qui deviendraient le Canada.Pourtant, ces territoires n'étaient encore aux mains des Britanniques que depuis quelques décennies. Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, les Français y avaient fait la loi. Une partie importante de cette région immense mais très peu peuplée était toujours habitée par de nombreux francophones, en particulier dans la région du Québec. Pendant la guerre d'indépendance des Etats-Unis, la région était restée assez calme : une invasion décrétée par George Washington en 1775 n'avait pas abouti.La plupart des quelque 50 000 loyalistes qui avaient fui vers le Nord s'établirent en Nouvelle-Ecosse, une colonie britannique de la côte est. Ils arrivèrent en 1783 de New York en bateau, après avoir fui de tous les coins des nouveaux Etats-Unis. Quelques milliers de loyalistes avaient rejoint le Québec, majoritairement francophone. Ils ont été reçus à bras ouverts par les Britanniques qui leur donnèrent de l'argent et des terres pour leur permettre d'entamer une nouvelle vie. Les Français, catholiques pour la plupart, avaient à vrai dire peu d'estime pour immigrants anglophones, tous protestants.L'arrivée massive d'immigrants loyalistes incita les Britanniques à réviser l'administration des colonies qui leur restaient. En 1784, ils séparaient de la Nouvelle-Ecosse la nouvelle colonie du Nouveau-Brunswick, en vue d'octroyer un port d'attache aux loyalistes qui y étaient majoritaires. Le Québec fut alors partagé en deux provinces : le Bas-Canada et le Haut-Canada. Dans le premier, les francophones restèrent la population la plus nombreuse. Le Haut-Canada était par contre loyal aux Britanniques. Le premier gouverneur britannique de la nouvelle province, John Simcoe, avait lui-même combattu dans la guerre d'indépendance des Etats-Unis. Il fit tout son possible pour faire de sa région une copie de l'Angleterre. Les villes et les rivières reçurent des noms qui faisaient référence aux îles Britanniques. Pas étonnant, dès lors, qu'il y ait toujours là-bas une ville appelée London et une rivière nommée Thames. Bien qu'il ne soit pas commode de se faire une nouvelle vie dans un pays inconnu, les immigrants se sentirent rapidement chez eux. Comme une partie d'entre eux l'avaient fait dans les treize colonies, ils endosseront un rôle important dans l'économie et la politique de leur nouvelle patrie. Se forma ainsi une élite loyaliste intimement attachée à la puissance britannique. En 1789, Lord Dorchester, gouverneur de l'Amérique du Nord britannique, les récompensa pour leur loyauté. Il connaissait tous les loyalistes qui avaient combattu aux côtés des Britanniques pendant la guerre d'indépendance des Etats-Unis, et il donna à leurs descendants le droit d'annexer à leur nom les lettres "U.E. " qui signifiaient Unity of the Empire, l'unicité de l'empire. Un titre nobiliaire symbolique certes, mais surtout un signe d'attachement et de loyauté à la mère patrie qui les accompagnerait durant des siècles.Les nouveaux Canadiens avaient naturellement peu de points communs avec leurs voisins américains, dont ils considéraient avec défiance la constante expansion. Il y avait pourtant de nombreux contacts entre les nouveaux Etats-Unis et les colonies britanniques restantes. Vers 1800, des milliers d'immigrants américains se fixèrent au Haut-Canada, attirés par la modicité des prix des terres arables. Ils furent rapidement majoritaires dans cette province, mais les loyalistes et les Britanniques voyaient ce développement d'un mauvais oeil. Et cela ne semblait pas injustifié. Une nouvelle guerre était imminente. Ce qui avait mis le feu aux poudres, c'est que les Britanniques, aux prises avec Napoléon, avaient bloqué tout commerce entre la France et les Etats-Unis et avaient commencé à arrêter en tant que déserteurs les matelots américains.En 1812, l'Amérique déclarait la guerre à la Grande-Bretagne. Les territoires canadiens se trouvaient en ligne de mire. Les Américains espéraient conquérir le Haut-Canada sans difficulté. A en croire Thomas Jefferson, le territoire n'allait pas tarder à tomber comme un fruit mûr dans le giron américain, grâce au support des immigrants américains de la région. Mais ce support fit défaut, et la campagne américaine échoua. Les troupes britanniques firent à leur tour des incursions sur le sol américain. En 1814, elles lancèrent un raid spectaculaire sur la capitale Washington où elles mirent le feu à la Maison-Blanche.Mais cela changea peu de choses à la guerre. Les deux parties conclurent une paix en décembre 1814, à Gand, ville européenne sur terrain neutre. Au cours du XIXe siècle, les territoires devinrent plus britanniques que jamais. Non seulement ils dépendaient de la Grande-Bretagne pour leur commerce mais, à dater des années 1830, il y eut une nouvelle vague d'immigration de Britanniques vers le Canada. On y comptait surtout de nombreux Ecossais et Irlandais. Beaucoup d'entre eux fuyaient la misère qui régnait dans leur patrie ou étaient attirés par les énormes lopins de terre que l'on pouvait acquérir au Canada.Malgré les liens économiques et personnels étroits qui existaient entre les colonies canadiennes et la mère patrie, on pouvait ressentir un certain mécontentement. Les Canadiens francophones du Bas-Canada craignaient pour leur identité dans une région qui devenait de plus en plus britannique. De plus, ils revendiquaient un plus grand pouvoir politique. Dans le Haut-Canada également, des tensions étaient perceptibles entre l'élite conservatrice au pouvoir dans la province et les groupes réformistes qui voulaient bénéficier d'une participation et d'une autonomie plus grandes. En 1837, les " patriotes " francophones du Bas-Canada prirent même les armes contre les autorités britanniques. Peu après, une révolte de réformistes radicaux se déclara dans le Haut-Canada. Ces révoltés n'étaient toutefois guère appuyés par le Canadien moyen, aux yeux duquel le républicanisme des réformateurs avait des airs trop américains.Bien que les deux révoltes aient été facilement maîtrisées, le gouvernement britannique était inquiet. Il voulait éviter à tout prix une répétition de la révolution américaine. Il envoya Lord Durham enquêter sur la situation. Le rapport qu'il produisit en 1839 entraîna d'importantes réformes. Les Britanniques rassemblèrent les deux Canadas, le Bas et le Haut, en une seule et même province jouissant d'une autonomie limitée. Le Canada devint ainsi un territoire pilote où l'on cherchait un moyen terme entre autonomie et pouvoir colonial. Les Britanniques avaient tiré les leçons de leurs aventures américaines. Ce processus se réalisa en 1867 sous la forme d'une confédération des colonies Britanniques rassemblant le Canada, la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick. La nouvelle confédération était en outre entièrement responsable de sa politique intérieure. Les bases du Canada en tant que " colonie indépendante " étaient posées.Le Canada restait cependant profondément britannique. Non seulement la reine Victoria demeurait son chef d'Etat mais, sur le plan social et culturel aussi, le Canada gardait les yeux tournés vers sa mère patrie. Nombre de Canadiens avaient de la famille au Royaume-Uni. De plus, l'Ordre d'Orange, l'organisme protestant probritannique qui avait vu le jour en Irlande en 1795, était omniprésent dans la société et la politique canadiennes. A la fin du XIXe siècle, pas moins de quatre Premiers ministres étaient des orangistes actifs. Bien que les Canadiens aient développé avec le temps leur propre identité, beaucoup sont restés fiers de leur britishness.PAR STIJN KNUTSExtrait du Hors Série Le Vif/L'Express "De l'Empire au Brexit: 500 ans de règne britannique"