De votre futur diplôme d'assistante sociale, vous dites que "ce serait ma sauvegarde, mon sauf-conduit dans les périls de cette vie, mon véritable passeport". L'obtenir était d'autant plus important dans le Rwanda d'avant le génocide où les discriminations à l'encontre des Tutsis étaient déjà multiples ?
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De votre futur diplôme d'assistante sociale, vous dites que "ce serait ma sauvegarde, mon sauf-conduit dans les périls de cette vie, mon véritable passeport". L'obtenir était d'autant plus important dans le Rwanda d'avant le génocide où les discriminations à l'encontre des Tutsis étaient déjà multiples ? L'important est le message derrière le diplôme d'assistante sociale. L'acharnement de mon père à me dire " il te faudra un diplôme, un passeport pour survivre " était une façon de m'accorder un moyen de me sauver du génocide annoncé. Un père ou une mère n'accepte jamais l'idée que tous ses enfants vont mourir et est convaincu que l'un d'entre eux au moins va survivre pour être le témoin de son existence. Pour mon père, il n'y avait pas d'autre sésame que le diplôme. Mais par diplôme, il voulait dire un passeport qui me permettrait de sortir du Rwanda. Une bouée de sauvetage. Et même si j'avais pu rester au Rwanda, le diplôme permettait au moins de gagner un autre statut ouvrant à une certaine considération dont la famille pourrait aussi profiter. Quand une Tutsie avait pu intégrer les 10 % d'étudiants acceptés en vertu des quotas, elle devenait " évoluée " et un parti intéressant aux yeux de personnalités du pouvoir hutu. En tout cas, jusqu'au moment où, sous le président Habyarimana, les militaires se sont vus interdire d'épouser une Tutsie. Devenir une étudiante au-delà de la catégorisation entre Hutu et Tutsi, n'était-ce pas en définitive une illusion ? Pas qu'une illusion, un surcroît de souffrances et d'humiliations parce que cette vitrine était très destructrice. Elle procurait une protection qui n'était que factice. Sur un plan plus général, croyez-vous en l'émancipation par l'éducation ? Oui, même dans le contexte du Rwanda où les Tutsis étaient limités par un plafond dans l'accès aux études et dans l'exercice de certaines professions. On avait intégré cette donnée. On savait que l'on devait obtenir des résultats au-dessus de la moyenne pour poursuivre les études et que l'on ne pourrait jamais briguer certaines fonctions. C'était acquis. On n'en souffrait même pas. Mais, au moins, le savoir ouvrait la possibilité de réfléchir, de prolonger, pour certains, un cursus scolaire à l'étranger, et de nourrir des projets au lieu de se résoudre à ne rien espérer. Cela a-t-il contribué à la prise de conscience politique des Tutsis sur leur condition ? Oui. Les Tutsis exilés ont vraiment misé sur les études. Au Sénégal, où vivait mon frère, ils étaient présents en grand nombre. Ils ont donc commencé à réclamer le droit d'être Rwandais et de disposer d'une carte d'identité pour sortir du statut d'éternel réfugié. Ils ont envoyé des courriers en ce sens au président Habyarimana, qui ne leur a jamais répondu. Ce mouvement a gagné les intellectuels de toute la diaspora qui ont jugé qu'ils ne pouvaient pas rester des exilés de génération en génération. C'est comme cela que le processus d'Arusha (NDLR : sur le partage du pouvoir et la réintégration des exilés) a été initié. Un si beau diplôme ! est aussi un livre sur l'exil. L'exil est-il une source perpétuelle de souffrances ? Dans un premier temps, vous dépendez de la générosité de celui qui vous accueille parce que vous n'avez rien, ce qui vous place dans une situation d'assistanat. Ensuite, vous êtes victime de la solitude et vous en êtes fragilisé. J'ai coutume de dire que l'exil vous dépossède de votre âge. J'habite sur les côtes de la Manche, en France, à côté de Ouistreham, où s'est repliée une partie des résidents de la jungle de Calais après son démantèlement. Ces migrants sont aussi jeunes que je ne l'étais quand j'ai dû fuir au Burundi. Ils ont l'avantage d'être en groupe. Mais ils sont victimes d'une forme d'humiliation. Ils ne sont plus du tout considérés comme des êtres humains " ordinaires ". Ils sont un encombrement. Ils n'ont pas de droits, ce qui est dramatique. Ils sont jeunes mais ils n'ont pas d'âge. En apparence, ils sont des individus. En réalité, ils représentent toute une famille parce qu'ils sont l'espoir de ceux qui sont restés. Ils n'ont pas le droit de ne pas réussir. Quelque part, c'est positif parce que cela les oblige à avoir la force de s'en sortir. Pour les migrants, la facilité et le jeune âge n'existent plus. Comment jugez-vous l'accueil que les Européens leur réservent ? J'ai l'impression qu'ils pensent toujours que les Noirs sont des sous-hommes. L'homme occidental a vraiment du mal à se dire : et moi, est-ce je que vivrais dans ces conditions ? Comment expliquer que le maire de Ouistreham refuse d'ouvrir aux migrants les sanitaires des salles de sport avec tous les équipements adéquats ? Comment peut-on imaginer que quelqu'un peut vivre sans prendre une douche pendant des mois et des mois ? Comment peut-on laisser ces Erythréens, ces Soudanais, ces Somaliens dormir dehors en plein hiver ? Humainement, je ne comprends pas. En plus, ces jeunes sont disciplinés et s'efforcent de rester d'une propreté impeccable. Dans la définition de l'homme, il y a l'homme blanc et l'homme noir. Le second peut endurer des choses que forcément, le premier n'a pas à endurer. L'arrogance des colonisateurs blancs que vous traitez en filigrane de vos livres existe-t-elle toujours ? On nous dénigre beaucoup. Pour quelle raison mon accent doit-il agacer alors que tout le monde en a un ? Dans mon autre fonction, assistante sociale, j'utilise beaucoup le téléphone. J'appelle un service à Marseille. Mon interlocuteur marseillais me rétorque que j'ai un accent, qu'il ne comprend pas ce que je lui dit et il me raccroche au nez ! Cela arrive tous les jours. Cela heurte. Mais je ne me vexe pas parce que je ne veux pas que la personne que je représente soit pénalisée. Aujourd'hui, je n'en souffre plus parce que la littérature m'a mise au-dessus du lot. Dans Inyenzi ou les Cafards, vous écrivez : "J'avais en charge la mémoire de tous ces morts." Quelle importance a pour vous le travail de mémoire ? C'est vital. Je suis là pour cela ; je suis restée pour cela. Je devais survivre et, par là, faire vivre la mémoire de mes parents. Si je n'avais pas pu écrire, je serais devenue folle. Chez moi, à Nyamata, tout le monde a été exterminé. Il n'y a même plus une trace de vie de ma famille, ni maison, ni arbre... C'est le drame du génocide : vos proches sont tous morts mais vous ne savez pas où sont les restes des dépouilles. Ils sont dans des charniers. Mais quel charnier ? Vos morts sont sans corps et sans sépulture. Donc, vous ne pouvez pas faire le deuil et vous faites des cauchemars. Par les mots, il fallait que je puisse construire un mémorial pour mes proches, un tombeau de papier. C'est pour cela que dans Inyenzi ou les Cafards, je me suis employée à nommer tous les noms des disparus. Désormais, ils ont un lieu de mémoire. Elie Wiesel disait : " Il ne faut pas qu'ils meurent deux fois. " Si nous ne sommes pas responsables de leur première mort, nous pouvons l'être de la seconde si nous ne faisons rien pour les sortir de l'oubli. Si je n'avais pas réalisé ce travail de mémoire, à quoi aurait-il servi que je survive ? Vous vous sentez déjà coupable d'avoir survécu. Pourquoi ne suis-je pas morte ? Qu'ai-je de plus ? Je me forçais chaque année à ne pas fêter les anniversaires parce que je ne voulais pas me réjouir d'être encore vivante alors que mes soeurs cadettes sont parties toutes jeunes. Si je n'avais pas eu la chance d'écrire et d'être éditée pour verbaliser et sortir ce poison de moi, j'aurais envié ceux qui sont morts parce que ma vie n'aurait pas eu de sens. La littérature m'a permis de donner sens à la vie et d'être à la hauteur de ce que mon père attendait de moi. Primo Levi a dit : " Comme il n'y a pas de bonheur parfait, il n'y a pas non plus de malheur absolu. " Que vos livres rencontrent un public et soient salués par la critique, cela vous réconforte-t-il ? Oui. Recevoir le prix Renaudot avec Notre-Dame du Nil était une façon de me dire : ce que vous racontez a une grande importance. Donc, je l'ai perçu comme une forme de réparation, une solidarité qui reconnaît ma douleur. Après le génocide, les femmes ont été amenées à prendre des responsabilités politiques et économiques au Rwanda. Sont-elles plus que les hommes porteuses d'une promesse de progrès et de paix ? Autant. Historiquement, la femme rwandaise a toujours été forte. Elle avait la responsabilité de la bonne santé de son foyer. Elle en avait l'autorité et le pouvoir. Il me semble qu'il était rare qu'une femme soit battue au Rwanda. Mais elle était dénigrée quand elle donnait naissance à beaucoup de filles. Et elle ne choisissait pas son mari. Elle avait donc le devoir d'être à la hauteur de la dot que la belle-famille avait déboursée. Mais cela se passait sans souffrance. Pendant le génocide, les femmes rwandaises ont subi doublement les horreurs. Elles ont été violées et leur violeur était en plus porteur du virus du sida, transmis sciemment pour leur procurer une mort lente. Elles n'avaient plus de mari, plus rien. Et pourtant, elles ne se sont pas effondrées sur leurs malheurs. Elles ont assumé des fonctions occupées jusque-là par les hommes : construire une maison, des routes, abattre les arbres... Aujourd'hui, au Rwanda, l'homme n'est pas plus que la femme. Mais fallait-il passer par cette catastrophe du génocide pour libérer la parole, ouvrir les yeux et reconnaître que nous sommes des êtres humains à parts égales ? L'homme se dit fort et il en ferait moins ? Ce temps est révolu.