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Pourquoi la France est-elle visée par l'Etat islamique (ou Daech) ? N'ont-ils pas en commun d'être tous deux opposés au régime de Bachar Al-Assad ?La France a toujours été en pointe contre le djihadisme. Cela remonte aux années 1990 : collaboration avec les services algériens contre le FIS (Front islamique du salut) apres l'attentat contre un avion d'Air France, participation au démantèlement de filières djihadistes dans les Balkans, plus récemment l'opération au Mali et les bombardements sur Daech. Tout cela pèse plus dans la balance que l'opposition à Bachar. Deuxième aspect : les valeurs républicaines comme la laïcité, l'interdiction du voile etc. font que la France se retrouve davantage dans la ligne de mire des islamistes que des pays comme la Grande-Bretagne, plus souples à l'égard de ces questions. Cela explique-t-il pourquoi tant de jeunes Français partent faire le jihad ?Il y a un troisième aspect : en France, il y a un terreau favorable au développement du jihadisme. Au minimum 2000 Français combattent en Syrie et en Irak, c'est bien plus que les chiffres officiels. Dans nos banlieues, l'Etat a démissionné au profit des gangs et des dealers. Les congés maladie se multiplient pour les profs qui craquent. Du coup, plus rien ne cadre les jeunes. Ils sombrent dans la délinquance où ils se trouvent un nouveau cadre : la radicalisation. Certains partent ensuite en Syrie pour se frotter au maniement des armes avant de revenir se faire exploser en France, ce pays qu'ils considèrent comme antimusulman.Ces jeunes ont-ils comme motivation de combattre le régime de Damas ?Pas vraiment. L'Etat islamique affronte peu Bachar. L'objectif premier des djihadistes de l'Etat islamique est de créer un Etat mondial et de reconstituer l'empire des Abassides. Oui, ils rêvent de s'emparer de Damas. Mais leur référence, c'est Saladin qui a réussi à unir les musulmans et à reprendre Jerusalem en II87 à la bataille de Hattin. La destruction d'Israël, voilà l'utopie mobilisatrice des jihadistes. Ils sont profondément antisémites. Un phénomène qui se retrouve aussi dans nos banlieues.Si on élimine Daech dans son fief syro-irakien, va-t-on éradiquer la menace qui pèse sur l'Occident ?Non, car au Moyen-Orient ou en Afrique subsaharienne on se trouve face à des Etats en déconstruction qui abandonnent des parties de leur territoire, et c'est là que prospère l'Etat islamique. C'est le cas en Syrie et en Irak, mais aussi au Nord Mali, dans le Sinaï ou les zones tribales du Pakistan. Dans ces zones grises, des tribus entières font allégeance à l'Etat islamique. A Vienne, Russes et Américains ont forgé un consensus sur la tenue d'élections dans les 18 mois. Un espoir ?Cela ne marchera pas. La Syrie n'a jamais connu d'élections libres. En outre, comment tenir un scrutin sur le territoire de Daech, d'Al Nosra, et même des élections libres sur territoire tenu par le pouvoir syrien ? Sans parler de la diaspora. Il faut d'abord restaurer les Etats et les pouvoirs centraux, sinon Daech ou d'autres groupes vont y prospérer. Si on cherche à changer les pouvoirs dans des sociétés pas prêtes au changement, soit on remplace un dictateur par un autre, soit on provoque le chaos. En Tunisie, la société était prête, et cela a fonctionné. Au Moyen-Orient, on est dans un jeu communautaire entre Kurdes, Arabes, sunnites, chiites, alaouites, et même au sein des groupes, il y a des oppositions tribales parce que l'Etat, dans la région, est une notion très récente. Ce sont des Etats-territoires, pas des Etats-Nations. La mondialisation amène aussi l'affaiblissement de ces Etats vu l'ouverture des frontières. Cela ne peut qu'exploser. La France doit-elle reparler avec Bachar ?Evidemment. Bachar est soutenu par les Russes et les Iraniens qui ne le lâcheront pas, contrairement à ce que certains annoncent régulièrement. Il faut arrêter cette arrogance occidentale de croire qu'on est toujours les maîtres du monde. Or, aujourd'hui, les Occidentaux ne savent plus quoi faire en Syrie car ils ont été trop loin dans leur position antiBachar et rechignent à se montrer fermes à l'égard de la Turquie et de l'Arabie saoudite, principaux sponsors de Daesh. Ils ont ainsi ouvert la voie aux Russes qui, eux, interviennent avec des objectifs clairs.