"Pourquoi le public allemand vous considère comme un dictateur? Parce qu'il n'y a aucun pays au monde où il y a tant de journalistes derrière les barreaux qu'en Turquie, plus de 150." Cette déclaration du journaliste et rédacteur en chef Giovanni di Lorenzo est caractéristique de l'interview remarquable que le président turc Recep Tayyip Erdogan a accordée à l'hebdomadaire allemand Die Zeit. L'entretien est paru quelques jours avant le début du sommet du G20 à Hambourg il y a quelques semaines.
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"Pourquoi le public allemand vous considère comme un dictateur? Parce qu'il n'y a aucun pays au monde où il y a tant de journalistes derrière les barreaux qu'en Turquie, plus de 150." Cette déclaration du journaliste et rédacteur en chef Giovanni di Lorenzo est caractéristique de l'interview remarquable que le président turc Recep Tayyip Erdogan a accordée à l'hebdomadaire allemand Die Zeit. L'entretien est paru quelques jours avant le début du sommet du G20 à Hambourg il y a quelques semaines. Résultat, un entretien difficile, mais néanmoins respectueux. Bien qu'Erdogan réponde parfois avec des circonlocutions, il n'évite pas les questions pointues du journaliste du Zeit. Les deux hommes parlent de sujets sensibles tels que la liberté de la presse, les Kurdes et la chancelière allemande Angela Merkel. L'interview contraste avec l'état de la Turquie. Depuis quelques années, l'état y complique beaucoup le travail des journalistes. L'ONG Freedom House, qui établit un rapport annuel sur la liberté dans le monde, a noté un revirement en 2013, après des protestations dans et autour du parc Gezi à Istanbul. Des dizaines de journalistes ont été expulsés de leur environnement de travail et d'autres se sont retrouvés en prison. Ce mouvement est passé à la vitesse supérieure après le coup d'État avorté de juillet 2016. On a immédiatement décrété l'état d'urgence, des centaines de personnes qui travaillaient pour les médias ont été licenciées ou enfermées. En outre, les autorités ont également arrêté des journalistes étrangers, tels que l'Allemand turc Deniz Yücel.Erdogan défend cette approche en argumentant qu'ils sympathisent avec des organisations terroristes tels que le PKK ou le mouvement du prédicateur Fethullah Gülen qu'il soupçonne d'avoir fomenté le coup d'État avorté. Depuis le référendum d'avril dernier, le pouvoir d'Erdogan a été fortement étendu. Étant donné les centaines de journalistes incarcérés, on se demande pourquoi Erdogan accepte une interview d'un journal occidental, allemand par-dessus le marché. Le politologue Dries Lesage (Université de Gand) a trouvé l'entretien intéressant, mais estime que nos connaissances de l'histoire et du contexte turcs sont défaillantes. "L'interview est franche des deux côtés. Il est toujours utile de lire l'état d'esprit des deux parties. Erdogan parle d'ailleurs assez régulièrement avec les médias étrangers, mais certainement pas chaque semaine.""Les relations entre Erdogan et la presse occidentale sont très problématiques. Je ne pense pas que le gouvernement turc possède une stratégie délimitée pour sa communication. Généralement, on dirait que son image en Occident ne l'intéresse pas. Mais d'autre part, il semble vouloir faire passer un message. C'est contradictoire.""Nous ne sommes pas assez informés sur les intérêts légitimes de la population turque, ou alors de manière presque propagandiste.""Il y a des médias turcs qui baignent dans l'atmosphère du PKK. Ce n'est pas une presse libre et critique. Ce sont plutôt des chaînes de propagande pour les mouvements antidémocratiques. Cela nous empêche de dire qu'il n'y a que des journalistes innocents en prison. Mais je ne veux pas généraliser : on enferme et opprime aussi des journalistes ordinaires.""Chaque semaine, il y a de nouveaux exemples où l'ignorance et le parti pris entraînent la diabolisation d'Erdogan et de ses sympathisants. Parfois à juste titre, mais parfois à tort", explique l'auteur du livre "Wat u niet mag weten over Turkije" (Ce que vous ne pouvez pas savoir sur la Turquie). "Pour lui, cette image non nuancée est une bonne chose. Il est dommage qu'il n'y ait pas moyen de mener le débat sur les relations entre l'Occident et la Turquie indépendamment de la personne d'Erdogan. Ses déclarations saugrenues l'emportent sur ses points positifs. Cette polarisation se révèle payante pour lui et son comportement qui devient de plus en plus autoritaire", conclut Lesage. L'historien Dirk Rochtus (KU Leuven) est formel: "Erdogan est obtus et ne comprend pas le fonctionnement de la démocratie et de la liberté de la presse. Il évite les questions vraiment critiques. L'entretien entre Die Zeit et le président est un dialogue de sourds.""Il dit que sa justice est indépendante, mais c'est faux. Des juges travaillent pour le régime. Des journalistes indépendants sont en prison.""Le président turc souhaite convaincre l'étranger qu'il a raison. Les interviews critiques en Turquie sont exclues, mais il aurait certainement dit la même chose à un journaliste turc.""Il a besoin de l'Europe et il essaie d'inverser la vapeur. Mais sans succès. Tous ceux qui lisent l'interview haussent les épaules. En outre, elle renforce l'impression que cet homme ne se laisse pas cerner. C'est presque ridicule", déclare l'auteur du livre De terugkeer van de Sultan (Le retour du Sultan). Le "trône" de Poutine Les critiques comparent parfois la méthode du président turc à celle de son homologue russe Vladimir Poutine. Tout comme Poutine, Erdogan se sert des modifications de la Constitution pour élargir son pouvoir. Les deux hommes ne sont guère bien intentionnés à l'égard des médias. En Russie, la situation est encore plus terrible. Les journalistes n'y risquent pas seulement l'emprisonnement, mais aussi la mort. L'assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa en 2006 en est l'exemple ultime. Pour beaucoup, ses critiques contre le Kremlin lui ont été fatales. Le meurtre - dont le véritable commanditaire demeure officiellement inconnu - a entraîné une vague d'autocensure contre les rédactions russes ; depuis 2006 des dizaines de journalistes ont trouvé la mort. Outre la presse favorable au Kremlin, le président Poutine peut compter sur son émission marathon annuelle diffusée à la télévision nationale. Pendant des heures, les Russes peuvent poser des questions dans une émission baptisée "Ligne Directe". Habituellement, celle-ci est réglée comme du papier à musique, car le président ne peut dépendre du hasard. C'était également le cas en juin dernier. Encore que. Cette fois, quelques messages moins positifs sont passés à travers les mailles du filet. Sur l'écran, on voit également apparaître des messages que les spectateurs peuvent envoyer par internet. Soudain, des messages comme "est-ce qu'il n'est pas temps de prendre une pause?" et "toute la Russie pense qu'il y a trop longtemps que vous êtes sur le 'trône'" sont apparus sur l'écran. Ils se réfèrent aux trois mandats déjà exercés par Poutine - autant en tant que Premier ministre que président. On s'attend d'ailleurs à ce qu'il se présente à nouveau l'année prochaine. Évidemment, Poutine n'a pas répondu à ces objections. Pourtant, des millions de spectateurs ont pu lire les critiques. S'agissait-il d'une erreur de la chaîne ? Ou cela cachait-il quelque chose ? Les observateurs s'interrogent. Bien entendu, le président russe recherche aussi la presse étrangère. Son entretien avec le réalisateur américain Olivier Stone, le documentaire en quatre parties appelé 'The Putin Interviews' a suscité beaucoup de critiques. Stone aurait été trop docile et pas assez critique vis-à-vis des intentions démocratiques douteuses de Poutine. "Ce n'est pas une leçon en journalisme. Stone est un interviewer incompétent", avait écrit Masha Gessen dans le quotidien américain New York Times. La stratégie de Poutine consiste donc à museler la presse nationale pour ensuite sélectionner les journalistes étrangers. "Assad n'est pas bête"En début d'année, il y a eu une polémique quand l'allié de Poutine, le président syrien Bachar el-Assad, a été interviewé par des journalistes de Knack et de la VRT invités à accompagner une délégation du Vlaams Belang en Syrie. L'arabiste Chams Eddine Zaougui pense que le timing de cette interview n'était pas un hasard. "Elle a eu lieu quand la situation sur le terrain a changé à l'avantage d'Assad. Les médias ont davantage parlé du terrorisme de l'État islamique (EI). Ainsi, il semblait que l'EI incarnait le plus grand mal.""Il était en sa faveur de battre le fer quand il était chaud et de resserrer les liens avec les médias occidentaux. Pourtant, ces derniers restent critiques envers lui.""Assad n'a pas vraiment été mis sur la sellette. Il a répondu par des circonlocutions aux questions critiques. Il manipule les médias pour se profiler comme la seule solution au conflit syrien", déclare Zaougui."Il souhaite dégager l'impression d'un leader fort investi d'une légitimité démocratique. Il indique continuellement qu'il accède à la volonté du peuple alors qu'il est prêt à en sacrifier une bonne partie sur l'autel de son pouvoir". Au début de la guerre, ses relations avec les médias étrangers étaient mauvaises. "Cela a changé. Les pays stratégiquement importants tels que les États-Unis se sont davantage intéressés à la lutte contre le terrorisme.""Et il a réussi en partie. Évidemment, les attentats chez nous l'ont aidé. Beaucoup de gens pensent qu'il fait le nécessaire pour brider le terrorisme. Et non seulement au sein de partis de droite comme le Vlaams Belang. Mon intuition me dit que ce groupe s'agrandit", estime l'arabiste.L'année dernière, Zaougui a sorti le livre Dictators dans lequel il étudie quelques leaders arabes. Il pense savoir pourquoi les autocrates cherchent le contact avec la presse étrangère. "Les gens comme Assad ne sont pas bêtes. Il y a un ardent désir de leader fort. Et c'est ainsi que se profilent Vladimir Poutine et le président américain Donald Trump. Les leaders forts ne sont pas forcément des dictateurs". Dans les régimes les plus extrêmes, les leaders autoritaires dictent leur conduite aux médias. Ils les musellent et disent aux journalistes ce qu'ils doivent écrire "mais ces temps ont changé". "Il est difficile de brider les médias, en partie grâce aux journalistes civils et aux réseaux sociaux. À l'heure actuelle, ils doivent jouer le jeu plus intelligemment et c'est ce qu'ils font en répondant au désir d'un leader fort. C'est pourquoi ils tendent la main aux médias occidentaux qu'ils peuvent manipuler sournoisement."