Dans n'importe quel pays au monde, on s'empresserait de sécuriser les lieux publics après un double attentat-suicide, surtout s'il a fait 102 morts comme lors de la marche pour la paix à Ankara, le 10 octobre, rassemblant des militants de gauche et de la cause kurde. A Istanbul, la plus grande ville turque, on n'a rien vu, si ce ne sont les drapeaux en berne pendant trois jours. Pas de relèvement du niveau de la menace comme en Belgique, ni de militaires dans les rues. "Les autorités n'ont renforcé la sécurité publique que sur un point : pour réprimer les manifestations de colère", ironise Bayram, un Kurde d'une trentaine d'années, rencontré sur une terrasse animée à deux pas de la célèbre place Taksim, là où des milliers de manifestants avaient convergé, en 2013, pour ce qu'on avait appelé "le printemps turc".
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Dans n'importe quel pays au monde, on s'empresserait de sécuriser les lieux publics après un double attentat-suicide, surtout s'il a fait 102 morts comme lors de la marche pour la paix à Ankara, le 10 octobre, rassemblant des militants de gauche et de la cause kurde. A Istanbul, la plus grande ville turque, on n'a rien vu, si ce ne sont les drapeaux en berne pendant trois jours. Pas de relèvement du niveau de la menace comme en Belgique, ni de militaires dans les rues. "Les autorités n'ont renforcé la sécurité publique que sur un point : pour réprimer les manifestations de colère", ironise Bayram, un Kurde d'une trentaine d'années, rencontré sur une terrasse animée à deux pas de la célèbre place Taksim, là où des milliers de manifestants avaient convergé, en 2013, pour ce qu'on avait appelé "le printemps turc". Ce manque de réactivité des autorités suffit aux yeux des opposants pour incriminer l'Etat et, en particulier, celui qui le symbolise : le président Recep Tayyip Erdogan, 61 ans. L'homme serait prêt à tout pour que l'AKP (Parti de la justice et du développement) retrouve sa majorité absolue aux législatives du 1er novembre prochain, afin de modifier la Constitution et renforcer encore ses pouvoirs. Quitte à jouer en sous-main avec l'Etat islamique (Daech), ennemi à la fois des Kurdes et du régime syrien honni ? Le député turc Eren Erdem (CHP, kémaliste) a exhibé des documents prouvant les connexions entre Daech et la police d'Erdogan. Autre élément troublant : l'un des kamikazes d'Ankara est le frère du celui qui s'est fait exploser le 20 juillet dernier à Suruç, près de la frontière syrienne, tuant 34 militants prokurdes. Comment a-t-il pu circuler en toute liberté à deux pas des services de renseignement ? "Dans nos prisons, il y a plus de gens arrêtés pour un tweet que de gens arrêtés pour leurs liens avec Daech", ironise Sezgin Tanrikulu, un autre député du CHP. Du coup, une expression revient sans cesse : "derin devlet", pour "Etat profond", une coalition souterraine entre services d'intelligence, éléments de l'armée, responsables policiers et judiciaires, destinés à maintenir la stratégie de la tension afin de renforcer l'hystérie nationaliste pour leurs propres intérêts politiques ou mercantiles. Quitte à s'allier avec des infréquentables. La veille du carnage, Sedat Peker, un des parrains de la mafia turque, encourageait les habitants de Rize, sur la mer Noire, à voter AKP, tout en proférant : "Nous allons faire couler des rivières de sang", sous-entendu des "terroristes". D'une main, il a fait le signe du mouvement d'extrême droite des Loups gris (index et auriculaire levés), de l'autre, le signe islamiste "Rabia" (quatre doigts levés, pouce replié). "Sedat Peker est un homme dangereux, et ses propos sont très alarmants pour la démocratie, souligne Erol Onderoglu, délégué de Reporters sans frontières en Turquie. Une information judiciaire a été ouverte à son encontre, mais l'AKP ne l'a pas rappelé à l'ordre." Selon lui, l'Etat profond est celui qui accomplit les basses oeuvres du régime en toute impunité et pour déstabiliser toute forme d'action démocratique. "Le danger, c'est qu'Erdogan ne le contrôle plus. On ne sait d'ailleurs plus aujourd'hui si l'Etat profond agit comme une structure inféodée au pouvoir, ou agissant en parallèle avec lui." Voire à son détriment. "L'Etat profond, c'est ce qui a légitimé des types à attaquer ou à incendier nos bâtiments le même soir de septembre et à la même heure", définit Ayse Berdem, vice-présidente de la section Istanbul du HDP (Parti démocratique des peuples), le parti prokurde qui a empêché l'AKP d'obtenir la majorité absolue, le 7 juin dernier. Vêtue de noir, Ayse Erdem enchaîne les funérailles : "Nous avons perdu 102 amis, et je suis partagée entre la tristesse et une énorme colère, confie-t-elle. La seule vision de policiers casqués nous empêchant de manifester me rend folle, alors qu'ils n'ont rien fait pour protéger les nôtres à Ankara." Elle nie que son parti soit un relais du PKK hors la loi : "Le pouvoir veut criminaliser le HDP car nous le gênons. Bien sûr, des gens peuvent être à la fois militants du HDP et du PKK, mais nous n'avons pas de relations, c'est trop dangereux. Moi-même, je ne suis ni Kurde ni membre du PKK, je viens du mouvement écologiste et mon travail est à 100 % politique." L'attentat va-t-il influencer le résultat du scrutin ? "Je reste prudente, répond Ayse Erdem. Le bilan est très lourd, mais les Kurdes ont appris à côtoyer la mort. C'est l'humiliation qu'ils n'acceptent pas, comme lors du siège de Kobane (NDLR : la ville frontalière kurde du côté syrien) par Daech, que notre armée s'est contentée de regarder sans intervenir. Cela nous a amené beaucoup d'électeurs." Début octobre, des sites d'opposition diffusaient la photo du corps d'un militant du PKK traîné par un blindé de l'armée turque : "Je suis certaine que cette image-là aussi coûtera beaucoup de voix kurdes à l'AKP." Pas de quoi émouvoir les supporters les plus réactionnaires d'Erdogan, tant le clivage est profond, et savamment entretenu. A Konya, ville de tous les conservatismes où trois habitants sur quatre votent pour l'AKP, l'équipe de football locale s'est fait siffler pour avoir rendu hommage aux morts d'Ankara. "C'est ça, la polarisation de la société turque, explique Ayse Erdem. Certains n'ont toujours pas accepté que Turcs et Kurdes sont égaux. Le raisonnement vaut pour les Turcs alévis, arméniens, et même les femmes. En résumé : tout ce qui ne ressemble pas à Erdogan est marginalisé." Les alévis confirment. "L'oppression sur le peuple augmente et donc sur nous autres aussi", confirme Zeynep Yildirin, militante alévi proche du mouvement illégal DHKP-C (Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple), considéré comme terroriste y compris en Europe. Nous la retrouvons à Armutlu, au nord d'Istanbul, d'où on a une vue panoramique sur le Bosphore et le pont qui le traverse. Les alévis représentent 20 millions de citoyens, même si Ankara ne les estime qu'à 8 millions. Ils forment une branche hétérodoxe du chiisme, et sont donc considérés avec méfiance par un pouvoir qui fait de plus en plus corps avec l'orthodoxie sunnite. Chez les alévis, qui vouent un culte autant à Mahomet qu'à son gendre Ali, pas de ramadan, mais un jeûne de douze jours, pas de minarets, mais une maison où ils se rassemblent tous les vendredis, sans distinction de sexe. A Armutlu, ils investiront bientôt une imposante bâtisse, si du moins les financements suivent pour en achever la construction. "Nous ne pouvons vivre notre croyance librement, regrette Zeynep. L'Etat veut "sunniser" tout le monde, et cela commence sur les bancs de l'école. Parfois, cela va plus loin, lorsqu'on met des croix sur nos maisons, comme cela s'est passé à Adyaman et Izmir". En 1993, des islamistes avaient incendié un hôtel à Sivas, au centre de la Turquie, où se tenait un festival traditionnel alévi. 37 personnes avaient péri. Le souvenir de cette tragédie reste très vivace dans la communauté. Comme beaucoup de militants de gauche, Zeynep a connu la prison. "Et même de nombreuses années, confirme-t-elle. Je n'étais pas révolutionnaire au début, mais c'est la prison qui m'a fait changer d'opinion. Si j'adhère au DHKP-C ? Nous soutenons la lutte armée comme idée mais nous ne la faisons pas." Dans le quartier, les inscriptions DHKP-C et les étoiles rouges foisonnent. En passant dans une rue, trois jeunes nous invitent à boire un thé dans leur lieu de réunion qui n'a rien de clandestin. Ils ne sont pas les moins radicaux : "Le régime touche à sa fin car il organise des massacres massifs, avec la complicité de Daech", assènent-ils. Jamais de problème avec les autorités ? "Ce n'est pas nous qui avons des problèmes avec eux, mais plutôt le contraire !" D'autres minorités encore tentent d'exister dans ce pays fondé sur la double identité turque et musulmane : les Arméniens, décimés sous l'empire ottoman et qui trouvent de plus en plus de relais dans l'intelligentsia turque, les chrétiens des Eglises orientales, ou encore les minorités sexuelles. Sur la large et fourmillante rue piétonne qui mène à Taksim, un groupe de LGBT aux drapeaux arc-en-ciel distribue des tracts. Parmi eux, Ahmed, qui cumule toutes les "tares" : il a des racines kurdes et arméniennes et il se déclare athée bien que d'éducation chrétienne. Et homosexuel de surcroît, "ce qui est pire que tout le reste". En résumé : non intégrable dans une société définie comme "islamo-conservatrice", lui-même se demandant si "l'islamo-progressisme" existe quelque part dans le monde. Heureusement, il garde l'humour. Au siège de l'Eglise syriaque catholique, Mgr Yusuf Sag, vicaire général pour la Turquie, nous reçoit sans rendez-vous. "Ne posez pas trop de questions, c'est trop sensible", insiste-t-il toutefois lorsqu'on l'interroge sur ses relations avec le gouvernement. Il raconte : "Après mes études au Liban, je suis revenu en 1964 à Mardin. A l'époque, il y avait 40 000 syriaques orthodoxes et 5 000 syriaques catholiques. Aujourd'hui, il ne reste plus que sept familles... Et pour toute la Turquie, nous ne sommes plus que 2 000. Tous sont partis en exil en Belgique, Allemagne, Suède, Suisse, quelques-uns aux Etats-Unis. " Les raisons ? Les répercussions du conflit à Chypre, les difficultés économiques, la guerre larvée dans le Kurdistan et la difficulté de vivre pleinement sa foi. La guerre en Syrie a encore assombri le tableau. "La Turquie accueille aujourd'hui deux millions de réfugiés, dont 45 000 chrétiens d'Irak et environ 25 000 chrétiens de Syrie, poursuit Mgr Yusuf Sag. Ces derniers ont trouvé refuge dans les villes. Mais, hélas, on ne parvient pas à les aider tous." Les minorités craignent toutes le retour de flamme de l'attitude guerrière d'Erdogan, qui a transformé la Turquie en base arrière de la rébellion syrienne, et Istanbul en lieu de repli de la nébuleuse djihadiste. "Au Parlement, nous sommes le seul parti à nous être opposés à cette politique irresponsable, souligne Ayse Berdem, du HDP. Aujourd'hui, ce conflit s'importe chez nous, et je crains que cela n'empire dans les prochains mois." L'Europe, elle, se contente de courtiser Erdogan pour qu'il garde les réfugiés chez lui. Par François Janne d'Othée, envoyé spécial en Turquie