"Si vous le pouvez, quittez la zone au plus vite. Dès que le décret sera voté, vous ne pourrez plus revenir en Belgique avant le 3 avril." Nous sommes le samedi 7 mars, il est 23h30 et depuis ma chambre d'hôtel de Mestre, à quelques kilomètres de Venise, l'ambassade de Belgique en Italie confirme mes craintes par téléphone: une mise en quarantaine imminente de tout le nord de l'Italie, jusqu'au 3 avril. À la télévision, la chaîne Rai News 24 ne parle que de ça, depuis que le projet de décret du gouvernement italien a fuité dans les médias il y a environ une heure. À première vue, la mesure phare du texte, publié sur le site du quotidien La Republicca, ne laisse aucune place au doute. Elle consiste à "éviter absolument tout mouvement à destination et en provenance des territoires mentionnés dans cet article, ainsi qu'à l'intérieur de ces mêmes territoires, à l'exception des déplacements motivés par des situations d'urgence". Le retour au pays n'en est pas une. Il faut partir, donc. Ou du moins essayer, au risque d'être bloqué pendant presque un mois.

C'était pourtant avec une relative insouciance que j'avais posé mes bagages à Venise, vendredi matin. Quatre jours plus tôt, le gouvernement italien avait notamment décidé d'y rouvrir les musées et les attractions touristiques, après une semaine de restrictions plus importantes fin février. Pendant ces deux journées de citytrip, c'est une ville particulièrement sereine que j'ai découverte: hormis de rares touristes portant (souvent mal et inutilement) un masque de protection et l'absence criante de clients dans les restaurants vénitiens, pratiquement tous ouverts, la vie n'y semblait pas dictée par la peur du coronavirus. Samedi après-midi, le beau temps avait même attiré davantage de chalands, pour la plupart italiens, dans les ruelles de la cité des doges.

Christophe Leroy
© Christophe Leroy

Exode nocturne

Initialement prévu jusque lundi après-midi, mon séjour doit donc subitement tourner court. Mais comment quitter la zone en quelques heures, alors que l'horloge affiche déjà minuit? En ouvrant Google Maps, je m'aperçois qu'un exode par la route ou le rail semble presque impossible, à l'exception d'une liaison nocturne en bus vers Ljubljana, la capitale slovène, à environ 3h30 de Mestre. Après l'avoir un temps envisagé, je m'oriente vers un choix plus risqué au niveau du délai, mais plus raisonnable: prendre le premier vol vers Bruxelles-Charleroi, à 8h40 dimanche matin, au départ de l'aéroport de Trévise. En croisant les doigts pour qu'entre-temps, le gouvernement italien ne signe pas le décret pour de bon.

Raté: à 3h45, l'annonce de la mise en quarantaine est publiée sur le site officiel de la Ville de Venise, accompagnée du décret signé. À 5h, je tente tout de même de rallier l'aéroport, espérant, qui sait, profiter d'une désorganisation dans les premières heures du lockdown. "Maintenant, nous sommes en zone rouge, m'indique le chauffeur de taxi. Je vais essayer de vous amener à l'aéroport, mais je ne promets rien." Après vingt minutes de trajet, il y parvient néanmoins. Devant les portes fermées de l'aéroport de Trévise, qui n'ouvre qu'à 6h, le compte à rebours commence, tandis qu'une vingtaine de personnes commencent à affluer. Dès l'ouverture des portes, le tableau des départs se met à jour: tous les vols de la compagnie WizzAir sont annulés, à l'inverse de ceux de Ryanair, toujours programmés (y compris un vol vers Naples, à 8h10). Mais le vol de 8h40, en provenance de Bruxelles-Charleroi, va-t-il bien décoller?

Christophe Leroy
© Christophe Leroy

Finalement, tout se débloque peu à peu. À 6h30, les agents du contrôle de sécurité arrivent à leur poste. Pour ma part, je me dis qu'une fois arrivé dans la zone Duty Free, je ne suis plus censé répondre d'une mise en quarantaine sur le sol italien, sans certitude toutefois. À 8h10, j'embarque en compagnie d'une cinquantaine de personnes. Il y a des Belges, mais aussi quelques Italiens et, visiblement, des personnes concernées par les vols annulés de WizzAir. C'est ainsi que, sans y croire au départ, je parviens à quitter pour de bon la zone rouge, plus de cinq heures après l'entrée en vigueur théorique du décret. D'autres vols, à destination d'autres pays ou d'autres régions de l'Italie, suivront dans la même journée.

L'explication semble tenir à un détail près, qui ne figurait pas dans la version initiale du projet de décret. À la mesure initiale de confinement, le gouvernement italien avait ajouté une petite phrase dans la version définitive du texte, indiquant qu'il était néanmoins autorisé de retourner à son propre domicile. Par ailleurs, le décret devait encore passer au Moniteur, avant de produire pleinement ses effets. Durant ces quelques heures cruciales, des milliers de personnes ont donc pu quitter la soi-disant zone de confinement, sans aucune restriction ni opération de contrôle. Une mise en quarantaine finalement bien plus poreuse que ce que laissait présager le message du gouvernement italien, dont la mise en place laborieuse pourrait paradoxalement contribuer à propager le virus dans d'autres zones.

Note : l'auteur de cet article respecte le délai de mise en quarantaine tel que recommandé par les autorités sanitaires.

Christophe Leroy
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Christophe Leroy
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Christophe Leroy
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"Si vous le pouvez, quittez la zone au plus vite. Dès que le décret sera voté, vous ne pourrez plus revenir en Belgique avant le 3 avril." Nous sommes le samedi 7 mars, il est 23h30 et depuis ma chambre d'hôtel de Mestre, à quelques kilomètres de Venise, l'ambassade de Belgique en Italie confirme mes craintes par téléphone: une mise en quarantaine imminente de tout le nord de l'Italie, jusqu'au 3 avril. À la télévision, la chaîne Rai News 24 ne parle que de ça, depuis que le projet de décret du gouvernement italien a fuité dans les médias il y a environ une heure. À première vue, la mesure phare du texte, publié sur le site du quotidien La Republicca, ne laisse aucune place au doute. Elle consiste à "éviter absolument tout mouvement à destination et en provenance des territoires mentionnés dans cet article, ainsi qu'à l'intérieur de ces mêmes territoires, à l'exception des déplacements motivés par des situations d'urgence". Le retour au pays n'en est pas une. Il faut partir, donc. Ou du moins essayer, au risque d'être bloqué pendant presque un mois.C'était pourtant avec une relative insouciance que j'avais posé mes bagages à Venise, vendredi matin. Quatre jours plus tôt, le gouvernement italien avait notamment décidé d'y rouvrir les musées et les attractions touristiques, après une semaine de restrictions plus importantes fin février. Pendant ces deux journées de citytrip, c'est une ville particulièrement sereine que j'ai découverte: hormis de rares touristes portant (souvent mal et inutilement) un masque de protection et l'absence criante de clients dans les restaurants vénitiens, pratiquement tous ouverts, la vie n'y semblait pas dictée par la peur du coronavirus. Samedi après-midi, le beau temps avait même attiré davantage de chalands, pour la plupart italiens, dans les ruelles de la cité des doges.Exode nocturneInitialement prévu jusque lundi après-midi, mon séjour doit donc subitement tourner court. Mais comment quitter la zone en quelques heures, alors que l'horloge affiche déjà minuit? En ouvrant Google Maps, je m'aperçois qu'un exode par la route ou le rail semble presque impossible, à l'exception d'une liaison nocturne en bus vers Ljubljana, la capitale slovène, à environ 3h30 de Mestre. Après l'avoir un temps envisagé, je m'oriente vers un choix plus risqué au niveau du délai, mais plus raisonnable: prendre le premier vol vers Bruxelles-Charleroi, à 8h40 dimanche matin, au départ de l'aéroport de Trévise. En croisant les doigts pour qu'entre-temps, le gouvernement italien ne signe pas le décret pour de bon.Raté: à 3h45, l'annonce de la mise en quarantaine est publiée sur le site officiel de la Ville de Venise, accompagnée du décret signé. À 5h, je tente tout de même de rallier l'aéroport, espérant, qui sait, profiter d'une désorganisation dans les premières heures du lockdown. "Maintenant, nous sommes en zone rouge, m'indique le chauffeur de taxi. Je vais essayer de vous amener à l'aéroport, mais je ne promets rien." Après vingt minutes de trajet, il y parvient néanmoins. Devant les portes fermées de l'aéroport de Trévise, qui n'ouvre qu'à 6h, le compte à rebours commence, tandis qu'une vingtaine de personnes commencent à affluer. Dès l'ouverture des portes, le tableau des départs se met à jour: tous les vols de la compagnie WizzAir sont annulés, à l'inverse de ceux de Ryanair, toujours programmés (y compris un vol vers Naples, à 8h10). Mais le vol de 8h40, en provenance de Bruxelles-Charleroi, va-t-il bien décoller?Finalement, tout se débloque peu à peu. À 6h30, les agents du contrôle de sécurité arrivent à leur poste. Pour ma part, je me dis qu'une fois arrivé dans la zone Duty Free, je ne suis plus censé répondre d'une mise en quarantaine sur le sol italien, sans certitude toutefois. À 8h10, j'embarque en compagnie d'une cinquantaine de personnes. Il y a des Belges, mais aussi quelques Italiens et, visiblement, des personnes concernées par les vols annulés de WizzAir. C'est ainsi que, sans y croire au départ, je parviens à quitter pour de bon la zone rouge, plus de cinq heures après l'entrée en vigueur théorique du décret. D'autres vols, à destination d'autres pays ou d'autres régions de l'Italie, suivront dans la même journée.L'explication semble tenir à un détail près, qui ne figurait pas dans la version initiale du projet de décret. À la mesure initiale de confinement, le gouvernement italien avait ajouté une petite phrase dans la version définitive du texte, indiquant qu'il était néanmoins autorisé de retourner à son propre domicile. Par ailleurs, le décret devait encore passer au Moniteur, avant de produire pleinement ses effets. Durant ces quelques heures cruciales, des milliers de personnes ont donc pu quitter la soi-disant zone de confinement, sans aucune restriction ni opération de contrôle. Une mise en quarantaine finalement bien plus poreuse que ce que laissait présager le message du gouvernement italien, dont la mise en place laborieuse pourrait paradoxalement contribuer à propager le virus dans d'autres zones.