Pour la première fois depuis dix ans, la phase finale de la Coupe d'Asie des nations, en janvier 2019, pourrait se dérouler sans la Corée du Nord. Versés dans le groupe B de la phase éliminatoire, les Chollimas (surnom de l'équipe nationale) possèdent cinq points de retard sur le leader, le Liban. L'unique chance de qualification des Nord-Coréens repose sur une rencontre face à la Malaisie, programmée le 28 mars dernier... et toujours pas disputée. Décalé une première fois au 8 juin par l'AFC (Asian Football Confederation) pour éviter les risques de débordement, le match est une deuxième fois repoussé après l'intervention de la Fédération malaisienne de football. Celle-ci craint alors un empoisonnement de ses joueurs en cas de visite à Pyongyang. Il y a quelques semaines, malgré la demande malaisienne d'organiser cette opposition sur terrain neutre, l'AFC la reprogramme une troisième fois ce 5 octobre dans la capitale nord-coréenne. Quelques jours plus tard, Kuala Lumpur interdit à tous ses ressortissants de se rendre en Corée du Nord. Le match est suspendu. Les raisons sont évidentes, mais elles donnent à la rencontre une ampleur complètement inattendue au regard des tensions diplomatiques qui l'entourent.
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Pour la première fois depuis dix ans, la phase finale de la Coupe d'Asie des nations, en janvier 2019, pourrait se dérouler sans la Corée du Nord. Versés dans le groupe B de la phase éliminatoire, les Chollimas (surnom de l'équipe nationale) possèdent cinq points de retard sur le leader, le Liban. L'unique chance de qualification des Nord-Coréens repose sur une rencontre face à la Malaisie, programmée le 28 mars dernier... et toujours pas disputée. Décalé une première fois au 8 juin par l'AFC (Asian Football Confederation) pour éviter les risques de débordement, le match est une deuxième fois repoussé après l'intervention de la Fédération malaisienne de football. Celle-ci craint alors un empoisonnement de ses joueurs en cas de visite à Pyongyang. Il y a quelques semaines, malgré la demande malaisienne d'organiser cette opposition sur terrain neutre, l'AFC la reprogramme une troisième fois ce 5 octobre dans la capitale nord-coréenne. Quelques jours plus tard, Kuala Lumpur interdit à tous ses ressortissants de se rendre en Corée du Nord. Le match est suspendu. Les raisons sont évidentes, mais elles donnent à la rencontre une ampleur complètement inattendue au regard des tensions diplomatiques qui l'entourent.Obturation en pagaille13 février 2017, aéroport de Kuala Lumpur. En partance pour Macao, Kim Jong-nam, demi-frère en disgrâce de Kim Jong-Un, le leader nord-coréen, est agressé par deux femmes au VX, un agent neurotoxique considéré comme une arme de destruction massive. Il meurt quelques instants plus tard. Laissant toutes les suspicions planer sur la Corée du Nord (RPDC). Choquées par l'événement, les autorités malaisiennes refusent alors la demande nord-coréenne de rapatriement immédiate du corps pour poursuivre l'enquête. La crise diplomatique est lancée : la Malaisie expulse l'ambassadeur nord-coréen Kang Chol, Pyongyang fait de même avec son homologue Mohammed Nizan Mohammad. Quelques jours plus tard, la RPDC cadenasse une équipe diplomatique malaisienne sur son territoire pour trois semaines, Kuala Lumpur interdit alors une première fois à ses ressortissants de se rendre en Corée du Nord. "Ce n'est par conséquent pas surprenant qu'un match de foot entre ces deux nations n'ait toujours pas été joué", note Pascal Dayez-Burgeon, historien et auteur notamment du livre Histoire de la Corée, des origines à nos jours (éditions Tallandier, 2012). "Il faut toujours des mois pour réparer les dégâts quand on se fâche avec la Corée du Nord." À une époque où Donald Trump s'acharne sur la dictature d'Asie de l'Est, cette faille diplomatique pose néanmoins question autant qu'elle ne dévoile certaines connexions jusque-là tenues secrètes.Amitié historiqueLa Malaisie et la Corée du Nord entretiennent une relation forte depuis les années 70. "Kuala Kumpur est un des premiers gouvernements à avoir offert des facilités de déplacement aux Nord-Coréens en les autorisant à voyager entre les deux pays sans visa", précise Jean-Baptiste Guégan, journaliste et auteur de Géopolitique du sport. Une autre explication du monde (éditions Bréal, 2017). Pour beaucoup, la Malaisie est la base arrière de Pyongyang, celle où malgré les sanctions internationales, on permet aux Nord-Coréens d'acheter du matériel électronique qu'ils ramènent au pays pratiquement sous le bras. Hommes d'affaires, succursales de mafias, travailleurs en tout genre... en plus des transactions "officielles", la Malaisie verrait également transiter de la main d'oeuvre et des fonds occultes sur lesquels le régime nord-coréen n'a aucune emprise. En gros, tous les feux étaient au vert. Jusqu'à l'assassinat de Kim Jong-nam. Un crime qui pose question : quel était l'intérêt pour la Corée du Nord de se débarrasser de ce demi-frère fêtard et grassouillet ? Résumé par Jean-Baptiste Guégan, un premier courant de pensée situe ce meurtre "entre la maladresse, la volonté d'écarter la seule personne gênante pour Kim Jong-Un et celle de diffuser le message selon lequel la Corée du Nord est capable de tuer n'importe qui, même chez ses alliés." Et il vaut mieux éliminer quelqu'un chez les discrets malaisiens que chez les puissants chinois, autres alliées historiques. Pourtant, selon Pascal Dayez-Burgeon, cet assassinat prouve au contraire que Pyongyang n'a pas autant besoin de la Malaisie qu'il n'y paraît.Partenaires particuliers"La Corée du Nord met ses oeufs dans une multitude de paniers différents et si elle se brouille "si facilement" avec la Malaise, c'est bien qu'elle ne la considère pas comme centrale." D'après l'historien, la Corée du Nord entretient deux types de trafics : un massif avec la Chine et un autre constitué de dizaines de transactions avec des petits pays comme la Malaisie, la Thaïlande, Singapour (jusqu'au début 2016 et le quatrième test nucléaire de Pyongyang) et plusieurs nations africaines. "Le Sénégal, la Lybie et le Zimbabwe ont notamment acheté à la Corée du Nord du matériel dictatorial de propagande tel que des statues en bronze de 20 mètres représentants les dirigeants africains." Mises bout à bout, ces transactions de 500 000$ à 1 million $ permettent aux Nord-Coréens d'entretenir des relations internationales. "Du coup, Pyongyang possède 41 ambassades à travers le monde, soit plus que la Belgique", précise Pascal Dayez-Burgeon. Ce dernier profite de la révélation au grand jour du partenariat coréo-malaisien pour souligner l'admiration historique que voue la famille Kim aux royautés. "Ils ont toujours apprécié le Cambodge, la Thaïlande et même la Grande Bretagne. En étant lié à plusieurs souverainetés, le régime nord-coréen veut faire comprendre à son peuple que c'est le modèle idéal. Parce que dans les faits, la Corée du Nord est une monarchie."Foot politiqueLa programmation théorique de ce match de foot, à l'importance certes douteuse, fait revenir sur la table le débat des interactions entre football et politique. Est-ce que la rencontre Corée du Nord-Malaisie pourrait avoir une influence positive sur les rapports diplomatiques des deux nations ou, au contraire, pourrait-elle embraser les relations ? "Le foot ne fait pas de diplomatie", estime Jean-Baptiste Guégan. "Par contre, il permet sur des courtes séquences d'obliger des dirigeants politiques à être présents et à reprendre contact, comme ce fut le cas avec les matchs Arménie-Turquie et Iran-USA dans les années 90. Même si des rapprochements diplomatiques sont généralement organisés auparavant."Que le football puisse avoir la préséance sur la politique paraît improbable aux yeux de Pascal Dayez-Buregon. Tant que deux pays seront fâchés, ils ne joueront pas au foot ensemble... "surtout que dans ce cas-ci, aucune des deux populations ne fera pression pour que le match ait lieu." L'Histoire a néanmoins démontré que le football pouvait être un facilitateur d'apaisement : en 2006, alors que la Côte d'Ivoire est en pleine guerre civile, l'attaquant-vedette Didier Drogba diffuse un message de paix destiné à ses compatriotes. "Beaucoup lui créditent le calme qui s'en est suivi et qui a permis à la réconciliation de démarrer", écrira en 2010 le Time Magazine pour justifier la présence du footballeur dans sa liste des "100 personnalités les plus influentes". Dans le cas du match Corée du Nord-Malaisie, il y a peu de chances qu'un des joueurs sorte du bois, surtout qu'aucune star nationale ne fait vibrer les foules à la manière d'un Didier Drogba.Quid de la FIFA, dès lors ? La Fédération internationale de football pourrait tout à fait ajouter son grain de sel à l'instar de ce que son homologue européenne, l'UEFA, avait fait en 1992 en expulsant la Yougoslavie de l'Euro à cause de la guerre et de l'embargo imposé par l'ONU. Sauf que dans ce dernier cas, la décision de la Fédération européenne ne faisait qu'emboîter le pas des instances internationales. "La FIFA n'est pas du genre à se mouiller", appuie Jean-Baptiste Guégan. "En 2010, alors qu'une partie de l'équipe nord-coréenne avait été envoyée dans des camps de travail après les mauvais résultats obtenus à la Coupe du Monde, la FIFA n'avait prononcé aucune sanction et s'était contentée de manifester son désaccord avec cette pratique... sous la pression des ONG."Malaisie coincée, Corée en roue libreVu sa position géographique en Asie du sud-est, la Malaisie est un acteur capable de discuter avec tout le monde. Mais elle n'aurait aucun intérêt à s'isoler diplomatiquement en fermant les yeux sur ce qui s'est passé. "On reprocherait au gouvernement malaisien d'envoyer des joueurs dans un pays responsable d'un assassinat sur ses terres et menacé de destruction pure et simple par les Etats-Unis", place Jean-Baptiste Guégan. "C'est dans l'intérêt de la Malaisie de ne pas jouer le match, au risque de rester en froid avec la Corée du Nord." De son côté, Pyongyang a d'autres missiles balistiques à tirer, même si Kim Jong-Un sera tôt ou tard forcé de comprendre qu'après avoir provoqué la terre entière, il faut assumer. "Mais dans l'absolu, ce qui est central pour la Corée du Nord, c'est de faire du buzz", analyse Pascal Dayez-Buregon. "Positivement ou négativement, il faut tout le temps qu'on parle d'elle et de ses exigences." Le pays décroche sept médailles aux Jeux olympiques ou se fait insulter par Trump ? Gros titres. La Corée du Nord rame pour se qualifier en Coupe d'Asie ? Ça ne pose pas de problème de passer outre. "Ce qui serait plus difficile s'il fallait jouer face à la Corée du Sud ou la Chine." Quoi qu'il en soit, les journalistes de Pyongyang trouveront bien le moyen de sortir un scénario à la Disney pour couvrir un éventuel fiasco footballistique. Comme en 2014, quand l'équipe nationale a été annoncée championne du monde - images de Kim Jong-Un diffusées sur écran géant à Copacabana à l'appui - alors que les Chollimas n'étaient même pas au Brésil.Emilien Hofman