Le Serbe de Bosnie Susnjar, le Libérien Kunti K. et l'Irakien Ahmed H. ne se sont jamais croisés, et pourtant ces trois hommes ont plusieurs points communs. Chacun d'eux est soupçonné d'avoir commis des horreurs dans son pays. Et chacun d'eux s'est récemment fait cueillir en France, au petit matin, par des enquêteurs dont le service porte un nom impossible à mémoriser : l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité, les génocides et les crimes de guerre. L'OCLCH, pour les initiés.
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Le Serbe de Bosnie Susnjar, le Libérien Kunti K. et l'Irakien Ahmed H. ne se sont jamais croisés, et pourtant ces trois hommes ont plusieurs points communs. Chacun d'eux est soupçonné d'avoir commis des horreurs dans son pays. Et chacun d'eux s'est récemment fait cueillir en France, au petit matin, par des enquêteurs dont le service porte un nom impossible à mémoriser : l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité, les génocides et les crimes de guerre. L'OCLCH, pour les initiés.Créée en 2012, cette unité traque génocidaires, bourreaux et tortionnaires, de l'Afrique au Moyen-Orient, et pourchasse, en France, les auteurs de crimes motivés par l'ethnie, la religion ou l'orientation sexuelle de leurs victimes. Les 19 gendarmes et les 4 policiers travaillent main dans la main avec les magistrats spécialisés du parquet de Paris." Le moteur de notre action, c'est la lutte contre l'impunité, martèle le patron de l'OCLCH, le colonel Eric Emeraux. Si on croit en l'humanité, on ne peut pas fermer les yeux sur ces atrocités. " Une conviction forgée au cours des six années passées comme attaché de sécurité intérieure près l'ambassade de France à Sarajevo, la capitale de Bosnie-Herzégovine, lors du conflit interethnique qui a déchiré l'ex-Yougoslavie. " J'ai compris à quel point les victimes étaient éprouvées par les lenteurs de la justice internationale. "Les limiers de l'OCLCH ont du pain sur la planche. Cet automne, 95 dossiers, soit une vingtaine de plus qu'en 2017, s'empilent sur leurs bureaux dans le xxe arrondissement de Paris. Ici, au 4e étage du Bastion XIV, austère vestige des fortifications, résonnent les échos des révolutions, des guerres et des génocides qui ont endeuillé le monde. Ici, impossible d'oublier les victimes. Affichées sur les murs immaculés, de larges photos de barbelés et d'armes, de visages tuméfiés et d'enfants massacrés rappellent la barbarie du passé et la sauvagerie du présent.Longtemps premier pourvoyeur de dossiers de l'Office, le Rwanda, avec 18 affaires en cours, arrive désormais au deuxième rang, derrière la Syrie (25), et juste devant la République centrafricaine (17) et le Liberia (5). " Nous voyons des photos atroces, nous recueillons des témoignages poignants, reconnaît l'adjudante Emilie, qui travaille au sein de la cellule Afrique de l'Office. Pourtant, j'arrive à garder de la distance, car nous ne sommes pas confrontés à des scènes de crime, comme dans un travail classique de police judiciaire. "Emilie et ses collègues doivent résoudre un redoutable casse-tête : comment enquêter sur des exactions commises à des milliers de kilomètres, parfois de longues années auparavant ? Comment prouver que le Franco-Rwandais Philippe Hategekimana, interpellé au Cameroun en avril dernier, a bien organisé plusieurs massacres en avril 1994, dans la région de Butare ? Comment identifier les commanditaires des tortures endurées dans les geôles syriennes par les opposants au régime du président Bachar al-Assad en s'appuyant sur les 54 000 photos de corps suppliciés qu'un ex-photographe de la sécurité militaire, baptisé " César ", a fait sortir de son pays ?" Nous agissons juridiquement comme on le ferait en droit commun, car on ne condamne pas quelqu'un uniquement sur la base de rapports publics, souligne Aurélia Devos, la magistrate qui dirige le pôle " crimes contre l'humanité " du parquet. Nous devons faire preuve de créativité pour démontrer les responsabilités individuelles au coeur des crimes collectifs. " Reflets de cette quête tenace, la carte détaillée des lieux de détention en Syrie et l'organigramme du redoutable Service de renseignement de l'armée de l'air, une des polices politiques de Bachar, s'affichent sur les murs de son bureau, au 26e étage de la cité judiciaire.Dénicher et analyser documents et archives, retrouver témoins et rescapés : voilà le quotidien de l'OCLCH, compétent lorsqu'une victime ou son bourreau est français, ou quand l'auteur du crime est présent en France. Heureusement, les gendarmes et les policiers peuvent compter sur quelques alliés. A commencer par les réseaux sociaux, qui véhiculent informations et vidéos d'un bout à l'autre de la planète, en temps réel. " Dans les années 1990, seuls les journalistes rapportaient des images des violences au Liberia ou au Rwanda, rappelle le colonel Emeraux. Aujourd'hui, c'est la profusion avec Internet et les smartphones. Nous nous appuyons sur ces éléments, qui peuvent conforter nos investigations. " L'adjudante Estelle, spécialiste de la reconnaissance faciale, est venue récemment renforcer la division " analyse stratégique " de l'Office. " Nous avons un logiciel qui nous permet de travailler sur les images de toute provenance, YouTube, la vidéosurveillance, etc. ", explique la jeune femme, qui a perfectionné sa formation auprès du FBI.Plusieurs ONG aux trousses des criminels de guerre exploitent, elles aussi, ces précieuses informations. A Londres, une association a lancé le programme " eyeWitness to Atrocities " (" témoin visuel d'atrocités "), qui propose, via une application, de crypter et de stocker les preuves visuelles d'exactions dans la perspective de procès futurs. Adalmaz-Justice pour les opprimés, centrée sur les conflits syro-irakien et libyen, lance des avis de recherche en ligne. Sous chaque photo figure la même question : " Reconnaissez-vous cette personne ? " " Certes, nous sommes très attentifs à la fiabilité des sources et très prudents à l'égard de ces organisations, mais certaines sont des partenaires utiles pour nous ", indique le colonel Emeraux. C'est le cas de la Commission for International Justice and Accountability (Cija), spécialiste de la Syrie et de l'Irak. Ou de Civitas Maxima, très active sur les dossiers libériens.L'Office s'appuie également sur une galaxie de partenaires plus institutionnels, tels le réseau " génocide " d'Eurojust, qui regroupe des magistrats et des enquêteurs européens, mais aussi américains, canadiens, suisses et norvégiens, l'agence européenne de police criminelle Europol et sa base de données " crimes internationaux ", ainsi que le M3I, le mécanisme mis en place par les Nations unies à Genève pour collecter des preuves dans le conflit syrien.La recherche d'indices passe bien sûr par le recueil de témoignages, qu'il faut ensuite vérifier et recouper. Sans les récits livrés par les rescapés du génocide rwandais, jamais trois ex-dignitaires n'auraient pu être jugés et condamnés à Paris au cours des deux dernières années. Dans le dossier " César ", objet d'une collaboration étroite avec la police criminelle allemande, 250 auditions ont déjà été menées et 200 devraient suivre. " Chaque fois, cela dure de six à sept heures, raconte le capitaine Christophe. Les histoires de ces hommes, violés pour certains, sont si atroces qu'ils ont du mal à les livrer. Souvent, ils demandent l'anonymat, car ils ont encore de la famille sur place. " Les sept gendarmes et policiers de la division " investigations " qui planchent à plein temps sur " César " sont devenus incollables sur les quatre branches de l'appareil sécuritaire aux ordres de Bachar al-Assad.Pas sûr, en revanche, que Christophe et ses collègues puissent, un jour, aller sur le terrain pour rencontrer des victimes, effectuer des constatations ou procéder à des reconstitutions. Au Rwanda, c'est possible. Le mois prochain, l'adjudante Emilie fera son huitième voyage au pays des Mille Collines.Ces derniers mois, l'OCLCH et le pôle " crimes contre l'humanité " du parquet font face à un afflux de dossiers un peu particuliers. Estampillés " 1F ", ils ciblent des demandeurs d'asile que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides soupçonne de crimes de guerre. Depuis l'été 2015, cet organisme doit impérativement alerter la justice. " La France n'est pas un refuge pour des personnes qui auraient pu commettre des crimes graves dans leur pays d'origine, insiste la cheffe du pôle, Aurélia Devos. Si c'est le cas, elles doivent rendre des comptes. " En un an, le nombre d'affaires de ce type confiées à l'Office a bondi d'une dizaine à une quarantaine. Beaucoup de Syriens, mais aussi des Libyens, des Irakiens, des Tchétchènes et des Sri Lankais. Ni expulsables ni extradables. Difficulté supplémentaire : certains s'accusent, à tort, de crimes de guerre pour ne pas être renvoyés dans leur pays.Des terroristes pourraient-ils figurer parmi ces " 1F " ? Le cas d'Ahmed H. attise l'inquiétude. Cet Irakien de 33 ans avait bien obtenu, lui, le statut de réfugié en 2017. Il a été interpellé au printemps dernier, à la suite d'une enquête menée par l'OCLCH et la Direction générale de la sécurité intérieure. Ce cadre présumé de Daech aurait pris part au massacre du camp militaire de Speicher, près de Tikrit, qui a coûté la vie à 1 700 jeunes recrues irakiennes en 2014.Les " 1F " ne sont pas les seuls dossiers qui conduisent les enquêteurs de l'Office à travailler sur le territoire national. Ils sont parfois chargés de mettre la main sur des fugitifs recherchés dans leur pays, comme ces deux ressortissants des Balkans, visés par des notices rouges d'Interpol, que la Bosnie-Herzégovine souhaite juger. " Ils vivent en France sous de fausses identités, précise le major David G., officier de liaison police de la maison. Notre objectif est leur extradition. "Les crimes de haine commis en France entrent, eux aussi, dans les attributions de l'OCLCH. En janvier dernier, une stèle nazie était découverte sur un terrain privé, dans une petite commune de Moselle (nord-est de la France). Une plaque à la gloire de la division SS qui a massacré 124 hommes, femmes et enfants du village de Maillé, en Indre-et-Loire, le 25 août 1944. Le propriétaire du champ, un Allemand, a été mis en examen au début de juillet. L'OCLCH n'a pas fait mentir sa devise : " Hora fugit, stat jus " (" Le temps fuit, la justice demeure "). Par Anne Vidalie.