Tous deux ont fait de leur chemise blanche, manches retroussées, un style, une marque de fabrique sur le bord du terrain. Hervé Renard et Marc Wilmots sont des Européens singuliers, émotifs, bruts comme la terre de leurs origines. Des ego démesurés, aussi. Leur lutte à mort se déroule en Afrique. A l'issue de ce face-à-face, ce 12 novembre 2017, il faudra bien que l'un des deux s'efface. Sur le terrain de son adversaire, sans faire durer le suspense trop longtemps, le Français Hervé Renard qualifie le Maroc pour sa première Coupe du monde depuis vingt ans. Côte d'Ivoire - Maroc 0-2 : c'est net et sans bavure. Ce " réveil " est salué par une fête mémorable, au pays comme en Belgique. L'entraîneur des Lions de l'Atlas n'en est pas à son coup d'essai : il a déjà offert deux titres continentaux à la Côte d'Ivoire et à la Zambie. Exit, donc, notre Marc Wilmots national, qui a raté son pari de qualifier les Eléphants ivoiriens pour une quatrième Coupe du monde consécutive. " Willie " doit se trouver un nouvel employeur. Telle est la dure loi du football. Un sport où l'on change désormais d'équipe comme de métier. Mais au-delà du verdict sportif, la qualification du Maroc démontre surtout combien les identités sont puissantes...

Tous deux ont fait de leur chemise blanche, manches retroussées, un style, une marque de fabrique sur le bord du terrain. Hervé Renard et Marc Wilmots sont des Européens singuliers, émotifs, bruts comme la terre de leurs origines. Des ego démesurés, aussi. Leur lutte à mort se déroule en Afrique. A l'issue de ce face-à-face, ce 12 novembre 2017, il faudra bien que l'un des deux s'efface. Sur le terrain de son adversaire, sans faire durer le suspense trop longtemps, le Français Hervé Renard qualifie le Maroc pour sa première Coupe du monde depuis vingt ans. Côte d'Ivoire - Maroc 0-2 : c'est net et sans bavure. Ce " réveil " est salué par une fête mémorable, au pays comme en Belgique. L'entraîneur des Lions de l'Atlas n'en est pas à son coup d'essai : il a déjà offert deux titres continentaux à la Côte d'Ivoire et à la Zambie. Exit, donc, notre Marc Wilmots national, qui a raté son pari de qualifier les Eléphants ivoiriens pour une quatrième Coupe du monde consécutive. " Willie " doit se trouver un nouvel employeur. Telle est la dure loi du football. Un sport où l'on change désormais d'équipe comme de métier. Mais au-delà du verdict sportif, la qualification du Maroc démontre surtout combien les identités sont puissantes et mélangées. Destructrices, aussi. Sportivement, comme géopolitiquement, les destinées des deux rives de la Méditerranée sont étroitement liées. En 2016, 82 000 Marocains vivaient en Belgique, sans compter les dizaines de milliers d'entre eux qui ont acquis la nationalité belge. Au total, chez nous, près d'un demi-million de personnes auraient des origines marocaines. En France aussi, le Maroc est une communauté importante. Les deux buteurs marocains de ce match décisif illustrent à merveille ce métissage en construction. Qui n'est pas sans tensions, ni sans questionnements identitaires. 0-1 par Nabil Dirar, à la 25e minute. En Belgique, on connaissait mieux ce dribbleur fantasque sous le surnom de " Cristiano Marrakech " - du moins c'est ce que le magazine So Foot a imaginé et, en " maroxellois ", on préfère en rire. Nabil Dirar est un " ketje " de Bruxelles, un vrai. Né à Casablanca en 1986, il arrive dans la capitale à 12 ans, avec ses parents qui s'établissent à Saint-Josse, commune la plus multiculturelle du pays. Avec ses copains, il va jouer au parc du Cinquantenaire, qu'il pleuve ou qu'il vente. Son talent grandit en un condensé de Bossemans et Coppenolle - FC Haren, RWDM, Union Saint-Gilloise ou encore Diegem Sport - avant de s'exporter à Westerlo, au FC Bruges, à l'AS Monaco où il dispute même une demi-finale de Champion's League, avant de filer chez les Turcs de Fenerbahçe. Le gamin turbulent, qui s'était fait remarquer en crachant ou en mordant le défenseur du Standard Pocognoli, est devenu un père de famille assagi. Mature. 0-2 par Mehdi Benatia à la 30e minute. On ne présente plus le défenseur et capitaine des Lions propulsé des profondeurs de Clermont, en D2 française, vers les plus grands d'Europe : Udinese, Roma, Bayern Munich ou Juventus de Turin. Ayant la double nationalité franco-marocaine, il aurait pu opter pour les Bleus, mais il a sauté dans le wagon marocain. Quitte à pester, au début, tant cette sélection était minée par les questions d'ego et les malaises identitaires. " Il y avait des clans, regrettait-il. D'un côté, les joueurs locaux, de l'autre, ceux qui jouent en Europe. " Le Maroc, au fond, souffrait de ce syndrome propre aux migrations, quand on ne sait plus très bien à quelle patrie on appartient. La qualification pour la Russie, vingt ans après, est l'aboutissement d'un métissage réussi - ou du moins digéré - après tant de crises. " Le peuple marocain attendait cela depuis si longtemps ", soupire Mustapha Hadji, star de l'équipe privée de deuxième tour lors du Mondial français de 1998, en raison d'une victoire surprise de la Norvège contre le Brésil. Ce " réveil " est salué dans le monde entier, partout où jouent des Marocains : à Madrid (Achraf Hakimi, au Real), à Southampton (Soufiane Boulal), en passant par Amsterdam ou Gelsenkirchen. Certains joueurs liés à la Belgique ont partagé cette euphorie avec des sentiments divers. Tel l'enfant prodige Zakaria Bakkali, qui a choisi la Belgique plutôt que le Maroc après de longs atermoiements, avant de perdre le fil de sa carrière. Ou l'ex-Standardman Mehdi Carcela, qui a préféré le Maroc après avoir joué pour la Belgique en équipe de jeunes. Sans oublier Marouane Fellaini, pilier de l'équipe belge après avoir joué avec les jeunes du Maroc. Ni Mbark Boussoufa, ancienne pépite de Gand et d'Anderlecht : fou de joie, il sera de l'aventure russe. Les destinées de la Belgique et du Maroc fourmillent d'histoires de migrations réussies, de perditions violentes ou de quêtes de rédemption. Les émeutes qui ont éclaté sur les boulevards du centre de Bruxelles, le soir même de la qualification du Maroc, ont confirmé un malaise persistant. Vingt-deux policiers blessés, des magasins dévalisés et la perspective d'un été chaud pour les forces de l'ordre. Le sujet nourrit l'espace politique, avec des relents communautaires très belgo-belges. Jan Jambon, ministre N-VA de l'Intérieur, parle d'une " agression inacceptable ". L'image que les Belges retiendront de cette soirée marocaine porte pourtant un message d'un autre genre. Elle provient du long direct de 37 minutes posté par Housni, administrateur de la page Facebook " Spotted rue Neuve ". Au milieu des ados qui défient les policiers et d'une voiture sur le flanc qui brûle, ce jeune de Marocain de 22 ans ne cesse de se lamenter : " Cela, ce n'est pas nous... Cela ne représente pas la majorité des jeunes de Bruxelles. " Et de lancer, furieux, en intervenant pour empêcher des casseurs de mettre le feu à un magasin : " Si c'est ça la victoire du Maroc, j'ai honte qu'on ait gagné. " Visionnée plus de 600 000 fois, cette réaction à chaud est peut-être l'illustration la plus forte de l'impact qu'a désormais le football sur nos sociétés. Comment il rend fou. Comment il est utilisé, détourné, manipulé par ceux qui veulent semer la zizanie. Et comment, aussi, il provoque des actes de résistance. Le football, c'est la guerre par d'autres moyens. Partout.