Lorsqu'il arrive à Kamaishi, petit port de la préfecture d'Iwate, dans le nord-est du Japon, le visiteur ne voit qu'elle : une imposante muraille de béton posée sur les eaux, dans l'embouchure du fleuve Unosumai. Au-delà, l'horizon bleuté du Pacifique. C'est par là qu'elle est arrivée. Le 11 mars 2011, à 14 h 46, une vague de neuf mètres de hauteur fait irruption dans la baie, à la suite d'un tremblement de terre d'une magnitude exceptionnelle (9,1), au large des côtes japonaises. En quelques minutes, les flots s'engouffrent dans les rues et submergent tout sur leur passage. Plus de 1 000 personnes meurent noyées. Un tiers de la ville est rayé de la carte : plus de 3 000 habitations sont détruites, la zone industrielle est balayée. Kamaishi figure parmi les villes les plus durement touchées par la catastrophe. Sur les murs de la ville, des plaques rappellent la hauteur atteinte par les vagues. " Dites aux générations futures qu'un tsunami est venu jusqu'ici ", indique un panneau. La plupart des enfants ont survécu au raz-de-marée ; les 416 écoliers du centre Unosumai ont pu grimper à temps sur le flanc d'une colline. De là-haut, ils ont vu leur établissement être emporté par les flots.
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Lorsqu'il arrive à Kamaishi, petit port de la préfecture d'Iwate, dans le nord-est du Japon, le visiteur ne voit qu'elle : une imposante muraille de béton posée sur les eaux, dans l'embouchure du fleuve Unosumai. Au-delà, l'horizon bleuté du Pacifique. C'est par là qu'elle est arrivée. Le 11 mars 2011, à 14 h 46, une vague de neuf mètres de hauteur fait irruption dans la baie, à la suite d'un tremblement de terre d'une magnitude exceptionnelle (9,1), au large des côtes japonaises. En quelques minutes, les flots s'engouffrent dans les rues et submergent tout sur leur passage. Plus de 1 000 personnes meurent noyées. Un tiers de la ville est rayé de la carte : plus de 3 000 habitations sont détruites, la zone industrielle est balayée. Kamaishi figure parmi les villes les plus durement touchées par la catastrophe. Sur les murs de la ville, des plaques rappellent la hauteur atteinte par les vagues. " Dites aux générations futures qu'un tsunami est venu jusqu'ici ", indique un panneau. La plupart des enfants ont survécu au raz-de-marée ; les 416 écoliers du centre Unosumai ont pu grimper à temps sur le flanc d'une colline. De là-haut, ils ont vu leur établissement être emporté par les flots. Lorsqu'il évoque le drame, Toshio Hamato, le directeur de l'équipe de rugby locale, a toujours autant de mal, sept ans après, à maîtriser ses émotions. Et pour cause : ce distingué médecin a perdu sa femme, ses parents et une de ses trois filles dans la catastrophe. " J'ai réussi à m'enfuir de ma clinique, alors qu'elle était envahie par les eaux, raconte-t-il. Je me suis précipité chez moi, mais c'était trop tard... Mes deux autres filles ont survécu, car elles étaient à l'école. Dans les mois qui ont suivi, je me suis demandé comment redonner espoir à la population. Il fallait trouver un projet "capable de changer le coeur des hommes", comme l'a écrit Goethe. Ainsi est née une idée folle : construire un terrain de rugby pour accueillir la Coupe du monde, qui se tiendra au Japon à l'automne 2019. " Saugrenu ? Moins qu'il n'y paraît. De longue date, Kamaishi est une terre d'ovalie. Dans les années 1980, l'équipe locale a remporté sept fois de suite le championnat national. " Les joueurs étaient très combatifs, raconte Yoshihiko Sakuraba. On les surnommait "les hommes de fer du Nord". La plupart d'entre eux venaient de l'île Hokkaido, où le climat est très rigoureux, et travaillaient pour le sidérurgiste Nippon Steel, sponsor du club. " Légende du ballon ovale au Japon, avec ses 43 sélections et ses trois coupes du monde, l'ancien deuxième ligne entraîne aujourd'hui la nouvelle équipe de Kamaishi, la très mal nommée " Seawaves (vagues de la mer) ". Ambassadeur de la Coupe du monde 2019, il a pesé de tout son poids pour faire aboutir le projet. " Faire venir la Coupe du monde à Kamaishi, c'était le moyen de montrer notre résilience, dit-il. Dans le rugby, on se relève toujours, même après un plaquage sévère. N'est-ce pas l'histoire de cette ville, qui a connu tant de coups durs dans son histoire ? " Déjà victime de tsunamis en 1896 et en 1933, Kamaishi, qui avait bâti sa prospérité sur la métallurgie, a été sévèrement bombardée par les forces navales américaines à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En partie détruite, la ville réussit à se relever dans les années 1960, lorsque les hauts-fourneaux sont remis en service. La population compte alors 90 000 âmes. Mais la crise de la sidérurgie passe par là. La dernière grande aciérie ferme ses portes en 1989. Si Nippon Steel continue de produire un peu d'acier, l'économie de Kamaishi dépend surtout de la pêche. L'idée d'accueillir la Coupe du monde prend corps en 2013, lorsqu'un match de charité est organisé dans la ville dévastée. Des stars étrangères assistent à l'événement, comme Chester Williams, le seul joueur noir à avoir joué dans l'équipe sud-africaine lorsqu'elle a remporté la Coupe du monde de 1995, ou encore le Néo-Zélandais Richie McCaw. " Dans son discours, il a loué notre courage, se souvient Yoshihiko Sakuraba. Ça nous a galvanisés. En juillet 2014, nous avons décidé de nous porter candidats. " Les habitants créent un comité de soutien. Akiko Iwasaki a été l'une des premières supportrices. A 62 ans, propriétaire d'un ryokan (un hôtel traditionnel) à Kamaishi, cette pétulante femme a survécu au tsunami. Il s'en est fallu de peu... Dans une vidéo tournée par un témoin, on la voit courir vers un talus, talonnée par des vagues déchaînées. In extremis, elle parvient à attraper la main d'un sauveteur, évitant de justesse un minibus emporté par les flots. " Après le tsunami, il n'y avait plus aucune couleur, ici. Seulement de la boue et de la cendre, dit-elle. Je n'avais plus d'espoir. Cette Coupe du monde a été ma planche de salut. " Le projet ne fait pas l'unanimité pour autant. Certains s'interrogent sur l'utilité de consacrer 31 millions d'euros à la construction d'un stade, quand des milliers d'habitants vivent encore dans des logements provisoires. Pour d'autres, le chantier risque de mobiliser des forces qui seraient plus utiles ailleurs. " Nous avons organisé de nombreuses réunions de quartier, raconte Toshio Hamato. Nous avons expliqué aux habitants que l'Etat reconstruirait plus rapidement les infrastructures si nous accueillions la Coupe du monde. La population a fini par nous suivre. " En mars 2015, la décision tombe : Kamaishi figure parmi les 12 villes hôtes. Deux matchs y auront lieu les 25 septembre et 13 octobre 2019.Pour les autorités locales, la Coupe du monde de rugby est une bénédiction. Elle va engendrer des recettes et, surtout, ce coup de projecteur est l'occasion de montrer la région sous ses meilleurs atours et d'inciter des Japonais à s'y installer. Il y a urgence : la population a été divisée par trois depuis soixante ans. Sur les 39 500 habitants qui peuplaient la ville en 2011, il n'en reste que 34 000. Vieillissement de la population, baisse de la natalité, manque d'attractivité d'une région rurale qui ne parvient pas à retenir ses jeunes... " Il y a, dans la préfecture d'Iwate, beaucoup plus de décès que de naissances ", confirme Masahiro Kishi, chercheur à l'Institut pour la population et la sécurité sociale. Patronne d'un onsen (établissement de bains thermaux), près de la ville de Hachimantai, au nord-ouest de Kamaishi, Kayoko Hiraguri déplore cet exode : " Les jeunes préfèrent aller à l'université de Tokyo plutôt qu'à Morioka, pourtant plus proche. Il n'y a plus de main-d'oeuvre, c'est très dur de recruter. Dans les campagnes, c'est pire : les agriculteurs ferment leurs exploitations les uns après les autres quand ils ne peuvent plus travailler. " Dans l'immédiat, les autorités locales essaient de juguler ce déclin en développant le tourisme : la région de Tohoku (péninsule nord) a reçu 50 millions d'euros du gouvernement afin d'assurer sa promotion. Grâce au rugby, la ville de Kamaishi est mieux placée que les autres. La municipalité a d'ailleurs signé un partenariat en 2016 avec Airbnb afin d'accroître sa capacité hôtelière. Déjà, le nombre de nuitées passées dans la région par les étrangers a dépassé le million l'an dernier - soit deux fois plus qu'en 2010. Mais que se passera-t-il après le tournoi ? La région risque de tomber dans l'oubli, d'autant que le Japon se prépare à accueillir les Jeux olympiques de 2020, qui devraient mobiliser une grande partie des forces de travail disponibles. Kamaishi est engagée dans une course contre la montre. " Nous essayons d'attirer de grandes entreprises et de promouvoir l'entrepreneuriat, indique Nakashima Hidetoshi, directeur de la promotion régionale à la préfecture d'Iwate. Nous développons aussi des filières technologiques et nous aidons nos jeunes diplômés à trouver du travail dans la région. " Avec un certain succès : 70 % d'entre eux trouvent un emploi sur place, contre 48 % cinq ans plus tôt, selon les chiffres du Japan Times. Encourageant, mais insuffisant pour enrayer le déclin démographique. Selon les prévisions actuelles, Kamaishi ne comptera plus que 21 500 âmes en 2040. A peine relevés du tsunami, à l'abri d'une nouvelle digue censée les protéger, ses habitants se préparent à leur prochain combat : échapper à leur disparition. Par Charles Haquet.