"Rush " n'en a pas cru ses oreilles. Le mardi 4 février, dans une allocution sur l'état de l'Union qui ressemblait davantage à un discours de campagne, Donald Trump, pourtant pas avare de surprises ce soir-là, brisait toutes les conventions en décernant en plein milieu de son discours la " médaille de la Liberté " à un de ses fidèles. Melania Trump, perchée dans les travées de la Chambre des représentants, se tourna alors vers Rush Limbaugh et, solennellement, lui plaça autour du cou ladite médaille, plus haute distinction civile américaine. " Rush ", célèbre commentateur radio qui, plus tôt dans la semaine, avait annoncé à ses auditeurs qu'il souffrait d'un cancer du poumon, se prosterna, presque incrédule, devant le maître de cérémonie.
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"Rush " n'en a pas cru ses oreilles. Le mardi 4 février, dans une allocution sur l'état de l'Union qui ressemblait davantage à un discours de campagne, Donald Trump, pourtant pas avare de surprises ce soir-là, brisait toutes les conventions en décernant en plein milieu de son discours la " médaille de la Liberté " à un de ses fidèles. Melania Trump, perchée dans les travées de la Chambre des représentants, se tourna alors vers Rush Limbaugh et, solennellement, lui plaça autour du cou ladite médaille, plus haute distinction civile américaine. " Rush ", célèbre commentateur radio qui, plus tôt dans la semaine, avait annoncé à ses auditeurs qu'il souffrait d'un cancer du poumon, se prosterna, presque incrédule, devant le maître de cérémonie. Trop d'Etat, toujours trop d'Etat : " Rush " est un conservateur pur jus. Un franc-tireur, un " maverick " comme on les appelle dans les Etats conservateurs du Sud. Aux Etats-Unis, là où politique et monde des médias s'entremêlent comme nulle part ailleurs, tous les républicains veillent à être dans ses bonnes grâces. Fort de ses quinze millions d'auditeurs hebdomadaires, l'homme peut faire et défaire des carrières. Depuis trente ans qu'il est présent sur les ondes, ses diatribes contre les " libéraux " - la gauche américaine - n'ont jamais cessé. Tantôt fustigés pour leur incurie, leur bien-pensance, leurs largesses sociales, tantôt vilipendés pour leur politique étrangère ou, du temps de Barack Obama, pour leurs tentatives de réformes des soins de santé, les démocrates sont perpétuellement dans son viseur. Pour Rush Limbaugh, l'équation est simple : les libéraux sont des traîtres, des " anti-Américains ". En novembre 2016, lorsque Donald Trump remporta à la surprise générale le collège électoral devant Hillary Clinton, " Rush " comprit que le vent avait tourné, et, surtout, qu'il tenait son poulain. Les deux hommes, il est vrai, sont faits du même bois. Tous deux fonceurs, ils envisagent les affaires du monde de façon éminemment dichotomique, et ils sont, fondamentalement, des hommes de spectacle. Si les ennuis ont vite commencé pour Donald Trump, avec le rapport Mueller sur l'ingérence russe dans l'élection de 2016 ou, un an plus tard, avec une procédure d' impeachment consécutive à l'affaire ukrainienne, " Rush " ne l'a jamais lâché. Tout comme il n'a jamais pardonné aux démocrates l'acharnement dont ces derniers ont fait preuve à l'encontre de son protégé. Pour " Rush ", la gauche n'a de toute évidence jamais accepté le nouveau président. C'est un secret de polichinelle. Donald Trump a une faiblesse. Il vit pour le regard des autres. Il aime, plus que tout, être admiré, encensé. Mais, alors qu'il est devenu, presque par accident, chef de la première puissance commerciale et militaire mondiale, une question se pose : qui Trump écoute-t-il, hormis lui-même ? La réponse est assez simple. Il écoute les gens qui réussissent, et, surtout, qui lui expriment de l'admiration. La trajectoire politique de Donald Trump est singulière. Elle est faite d'un opportunisme patenté et d'une ignorance voire d'un désintérêt pour sa propre identité politique. N'eût-il été humilié par Barack Obama lors d'un dîner des correspondants de presse de la Maison-Blanche en 2011 - événement qui, selon beaucoup d'observateurs, a enclenché ses ambitions présidentielles - Donald Trump aurait presque pu s'engager comme démocrate. Trump est, avant tout, un businessman. Il n'a jamais été un conservateur indéfectible. Il l'est devenu par opportunisme, et le mouvement conservateur en a fait, en un temps record, son étendard, son porte-parole, presque sa chose. Début de la décennie 1940, dix ans après la crise de 1929 ayant entraîné une dépression généralisée de l'économie américaine, et après des années de mesures démocrates de rétablissement de l'économie par des politiques publiques et sociales fortes, des voix commencent à se faire entendre visant à remettre en cause les largesses grandissantes de l'Etat fédéral dans le domaine des finances publiques. Le conservatisme américain est né. En gestation dans les années 1950, réactionnaire au délitement des moeurs et aux grands changements idéologiques de la décennie 1960, florissant à l'entame des années 1970 sous Richard Nixon et sa politique de rétablissement de l'ordre public, le conservatisme américain connaît son apogée durant les deux mandats de Ronald Reagan dans les années 1980. Après avoir été mis en sourdine sous Clinton et puis sous Obama, il connaît aujourd'hui une nouvelle vie grâce à Donald Trump. Coupes budgétaires, démantèlement des politiques édictées sous Obama - au premier rang desquelles l'Obamacare (réfor e du système de santé), abandon de l'accord de Paris sur le climat, réductions d'impôts pour les plus favorisés : le conservatisme américain prospère sous Trump, et rien ne semble lui résister. " Quand Trump a fait son entrée à la Maison-Blanche, il avait fait campagne sur des thèmes assez différents du conservatisme classique à la Reagan. Une fois entré en fonction, il n'y avait pas d'infrastructure organisationnelle pour le trumpisme, et il a dû s'entourer de gens compétents ", indique George Hawley, professeur en sciences politiques à l'université d'Alabama et spécialiste des mouvements conservateurs. " A ce moment précis, le mouvement conservateur était le seul à pouvoir lui proposer des individus pouvant l'aider à trouver sa place à Washington. Rappelons que Trump n'y connaissait pas grand-monde ! " Au début de son mandat, le nouveau président s'est entouré de gens qui, paradoxalement, s'étaient opposés à lui pendant sa campagne présidentielle. " On y trouvait des néoconservateurs en politique étrangère, des libertariens adeptes du libre marché pour les politiques publiques, ainsi qu'une galaxie d'organisations lobbyistes travaillant à Washington de longue date qui avaient une vision très précise de la direction qu'elles entendaient faire prendre à la présidence Trump ", souligne George Hawley.Alors qu'ils avaient dans un premier temps désavoué le candidat Trump, les frères Koch, de richissimes conservateurs et des lobbyistes, se sont comme emparés de lui quand il a été élu président. " Dès que quelque chose ne leur convenait pas, ils mettaient la pression sur les élus du Congrès. Au contraire, quand quelque chose leur plaisait, des dérégulations ou des baisses d'impôt, les différents lobbies qu'ils contrôlaient faisaient tout leur possible pour favoriser ces initiatives. " Mais qui est en fin de compte Donald Trump ? Fréquemment décrié par la presse européenne comme un populiste de premier rang, en référence à la construction de " son " mur à la frontière mexicaine, ses politiques sont plus fondamentalement propres à le placer dans la catégorie des conservateurs. " Donald Trump, pendant la campagne de 2015-2016, était un populiste de droite. Comme président, il s'est révélé être un défenseur du conservatisme à l'américaine, le tout en gardant une rhétorique réactionnaire empreinte de nativisme et de populisme, mais uniquement en façade ", poursuit George Hawley. Contrairement à Reagan en son temps et à Bush senior puis fils, le président actuel est aussi un impulsif, qui n'éprouve fondamentalement que très peu de respect pour les institutions politiques. Les choses pourraient d'ailleurs se corser en cas de second mandat, comme l'indique James McAdams, professeur à l'université Notre-Dame (Indiana) : " Depuis l'entrée en fonction de Trump, le premier amendement (NDLR : qui sacralise la liberté d'expression) est systématiquement attaqué et les journalistes qui contrarient le président sont régulièrement taxés de diffamation. Pire, Trump est parvenu à remplir les cours fédérales de juges ultraconservateurs, élus à vie. Et au niveau des Etats fédérés, les différents gouverneurs républicains se chargent de suivre la même logique. Enfin, on observe un vrai travail de sape visant à remettre en cause l'impartialité de la justice quand elle s'oppose aux desseins présidentiels. Ce président est un vrai danger pour les institutions ", estime cet expert des mouvements autoritaires." Le problème de Donald Trump est qu'il croit toujours avoir raison. Il déteste les institutions car il les perçoit comme étant superflues et constituant une entrave inutile à ce qu'il identifie comme son génie naturel : une capacité à discerner la vérité en toutes circonstances. Le trumpisme n'est pas tant synonyme d'ignorance que de validation intellectuelle de celle-ci. " Rush Limbaugh, tout comme les présentateurs stars du réseau conservateur Fox News, très appréciés par Trump, peuvent dormir tranquilles. Le président est bien le nouveau porte-drapeau du conservatisme américain tel qu'ils le conçoivent, et cela ne changera pas de sitôt. Donald Trump est la face visible d'un mouvement qui le dépasse, et qui lui survivra.