Depuis son lancement en mai dernier, c'est la frénésie. La minisérie télévisée Chernobyl, coproduction entre les chaînes américaine HBO et britannique Sky Atlantic (diffusion en Belgique sur Be tv à partir du 29 juillet prochain), agite les spectateurs et les diplomates par son récit anxiogène. Emmenée par un casting éblouissant composé de Jared Harris, Stellan Skarsgard et Emily Watson, elle ne se contente pas de faire le récit, en cinq épisodes, de la plus grave catastrophe nucléaire du xxe siècle, survenue la nuit du 25 au 26 avril 1986 dans la centrale Lénine de Tchernobyl, dans l'Ukraine alors soviétique. Elle réveille, à travers ce que fut l'URSS, des peurs viscérales autour du nucléaire et prend une dimension qui en fait bien plus qu'un simple objet culturel. Malgré une promotion quasi inexistante, Chernobyl bénéficie d'un bouche-à-oreille qui a bâti sa fulgurante réputation. Ce succès inattendu ne repose pourtant pas sur une partie de plaisir. On y voit des victimes d'irradiation se décomposer sous les yeux du spectateur. Et, quand d'aventure, l'image devient esthétique, c'est pour représenter la beauté de... la fin du monde.

Cette fiction fait aussi écho à une préoccupation très actuelle, la lutte constante pour la vérité à l'heure des fake news. Et en dépit de ses nobles intentions, elle semble provoquer, malgré elle, des réactions en chaîne. Pour le pire comme pour le meilleur. Tour d'horizon.

Des relents de guerre froide

Chernobyl raconte la succession de dysfonctionnements qui ont conduit à l'explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire. Mais elle met surtout en exergue une URSS bouffie par un orgueil démesuré, sûre de sa supériorité à l'égard du bloc occidental et incapable d'admettre ses propres erreurs. Le contexte de la guerre froide est un arrière-fond omniprésent de la série. Et celle-ci en ravive aujourd'hui des relents. Les médias russes critiques du régime louent le réalisme de Chernobyl et plébiscitent l'hommage rendu aux pompiers, mineurs et soldats qui ont sacrifié leur vie pour éviter une contamination plus étendue encore. Le ministre russe de la Culture en personne, Vladimir Medinsky, pourtant peu disposé a priori à complimenter une production occidentale, a salué " son respect pour les héros ordinaires " (1).

Hors les influenceurs, c'est le tourisme classique qui a été dopé en Ukraine par la diffusion de la série.

Des proches du Kremlin, en revanche, ont peu goûté la représentation de l'inhumanité de la bureaucratie soviétique. Aussi la chaîne NTV a-t-elle annoncé avoir déjà tourné sa propre version des faits. La série russe serait en postproduction. Selon The Hollywood Reporter du 4 juin, elle se concentrera " sur un groupe d'officiers du KGB chargé de découvrir un agent de la CIA en poste à la centrale nucléaire de Tchernobyl et coupable d'espionnage ". On devine l'objectif.

Le combat pour la vérité

Outre-Atlantique, lors de la diffusion de la série, les réseaux sociaux ont foisonné de commentaires en tous genres, souvent pour ironiser sur la bureaucratie soviétique. " Une telle catastrophe ne pourrait pas advenir sur le territoire américain. Les autorités donneraient automatiquement la priorité à la survie de la population plutôt qu'à l'étouffement de la vérité ", soulignaient en substance les internautes. Est-ce si certain ? Fasciné par la série et friand de sous-entendus politiques dans ses oeuvres de genre, l'auteur Stephen King a livré sur Twitter son analyse à l'issue du quatrième épisode : " Il est impossible de regarder Chernobyl sans penser à Donald Trump. A l'instar des responsables du réacteur russe qui a explosé, c'est un homme d'une intelligence médiocre en charge d'un grand pouvoir économique et mondial auquel il ne comprend rien. " Une charge à laquelle le créateur de la série, Craig Mazin, a répliqué : " D'abord, je suis tellement heureux que vous regardiez. Deuxièmement, je suis tellement heureux que vous regardiez intelligemment. Non pas qu'il y ait jamais eu le moindre doute. " Craig Mazin n'a jamais fait mystère de ses motivations concernant Chernobyl. Il s'agit, selon lui, de décrire " comment nous luttons actuellement dans la guerre mondiale contre la vérité. (...) Nous vivons dans un monde étrange où les scientifiques sont régulièrement moqués, où la vérité est perpétuellement remise en question et nous en souffrons. " (2). Manifestement, Chernobyl parle autant d'hier que d'aujourd'hui, et oeuvre à une prise de conscience.

Tourisme postapocalyptique

Devenue phénomène, la série n'en est pas moins rattrapée par les tics de l'époque. Des instagrameurs se sont précipités depuis sa diffusion à Prypiat, la ville la plus proche de la centrale située à environ 130 kilomètres de Kiev, non seulement pour faire le constat de désolation de cette ville fantôme mais aussi pour se prendre en photo sur les lieux et compter les likes. Surgie en dépit du bon sens - les sites étant encore hautement radioactifs - et de la dignité, cette mode a suscité l'émoi de nombreux abonnés. Craig Mazin s'est lui-même fendu d'un tweet demandant aux personnes se rendant sur place de respecter la mémoire de celles et de ceux qui ont tout perdu dans cette catastrophe.

Hors les influenceurs, c'est le tourisme classique qui a été dopé en Ukraine par la diffusion de la série. Le site est en partie ouvert depuis 2010 et dénombre environ 30 000 visiteurs par an, selon Le Figaro (3). D'après des tours opérateurs, la fréquentation touristique de Tchernobyl aurait augmenté de 40 % ces dernières semaines. Les visiteurs doivent cependant se soumettre à un minimum de règles pour se rendre sur place. La visite requiert de porter un haut à manches longues, un pantalon et des chaussures fermées et solides. Une fois arrivés dans la zone d'exclusion de 30 kilomètres, les touristes doivent signer une décharge en cas de contamination. Ils sont alors équipés d'un compteur Geiger et de respirateurs. La visite serait sans risque...

Regain de tensions Est-Ouest, recours aux fake news, tourisme de catastrophe... Chernobyl est une série qui arrive à capter quelques révélateurs du malaise de notre époque. De quoi expliquer sans doute son étonnant succès.

Par Émilie Semiramoth.

(1) The Hollywood Reporter du 13 juin.

(2) Slashfilm.com, le 6 mai dernier.

(3) Le Figaro du 5 juin.